Septembre 2020

Marion avait profité de cet été pour prendre de longs congés, un « vrai break » comme disaient ses collègues de cabinet. Heureusement, Antoine avait fini par accepter de passer quelques jours avec elle, son père et quelques membres de sa famille, près d’Aix. Ils y avaient loué, comme chaque année, une grande villa où s’étaient réunis les oncles et tantes et quantité de cousins éloignés. C’était la première fois depuis longtemps qu’elle se présentait en couple à sa famille et elle fut ravie de constater que tout se passa parfaitement bien.

Une fois Antoine reparti à Paris, elle avait achevé ses vacances là où elles avaient commencé : dans le Luberon avec sa mère. Ce mois d’Août lui avait réellement permis de décrocher et de se reposer.

Rejoindre Paris ne lui inspirait aucun réconfort, il s’agissait de renouer avec le quotidien professionnel qui n’avait rien de réjouissant. La bronchite vietnamienne continuait d’être un gros « sujet » et, surtout, la Loi Raimbourg n’était toujours pas votée. L’accalmie estivale était bel et bien terminée et, en lisant la presse sur son Honor10 dans le TGV Avignon-Paris, Marion pouvait d’ores et déjà anticiper les attaques auxquelles elle allait devoir répondre ces prochaines semaines.

Elle traversait la France grâce au Inoui de 19h35 et n’était visiblement pas la seule à avoir prolongé ses vacances au maximum. Le train était bondé et le wagon-bar fut vite pris d’assaut. Certains passagers durent même passer leur trajet assis sur les marches reliant les deux étages du train. Les visages tannés par le soleil trahissaient une réelle angoisse alors que la remontée vers Paris signifiait le retour aux dures obligations.

Marion était en fait assez désabusée. Une saisine du Conseil constitutionnel était de plus en plus probable, qui signifierait l’abandon net de tout projet de réforme. La Ministre se trouverait alors sur un siège éjectable, de même que tout son cabinet. En d’autres termes, il y avait de bonnes chances pour qu’elle soit au chômage d’ici quelques semaines.

Si Antoine n’avait pas eu la bonne idée de venir l’accueillir à Gare de Lyon, elle aurait peut-être rebroussé chemin et sauté dans le premier train repartant loin de Paris. Le voir l’attendre sur le Quai, bousculé par des passagers traçants vers la queue pour taxis, l’apaisa ; les prochaines semaines allaient être rudes mais au moins, lui serait là. Ils sacrifièrent à la traditionnelle cérémonie de retrouvailles des quais de Gare, s’embrassant longuement sans se préoccuper de la foule qu’ils gênaient.

Ils décidèrent ensuite de dîner dans le quartier, à L’impasto, un sympathique restaurant Italien. Une bouteille de Prosecco et deux Pizza Bianca furent suffisantes pour éloigner la réalité de la rentrée et rendre plus intense leurs retrouvailles. Ils ne s’étaient pas vus depuis une dizaine de jours mais avaient le sentiment d’avoir été séparés atrocement.

*

Comme chaque année, le Président de l’Universités avait décidé de rendre son discours aussi long qu’inintéressant. Cette « Leçon solennelle » portait bien mal son nom. Il ne s’agissait pas tant d’une leçon que d’une diatribe contre le Ministère de l’enseignement supérieur qui « saccageait la recherche » et « précarisait le savoir ». Il n’y avait rien non plus de bien solennel, l’événement ne réunissant qu’une petite douzaine de chercheurs dans la salle de pause, entre deux machines à cafés.

Les propos étaient si convenus que la plupart des membres de l’assistance auraient certainement pu les répéter par cœur. Mais le Président semblait tenir à ce petit moment d’autosatisfaction qui marquait la rentrée universitaire et justifiait ses confortables revenus.

Antoine accepta de bon cœur la proposition de Marc d’aller boire un verre à la suite de cette leçon. Il n’était pas encore midi mais une bonne bière serait accueillie comme une délivrance méritée. Il ne fut pas surpris de voir que Marc n’avait nullement profité des congés pour calmer ses considérations complotistes. Bien au contraire, la « pandémie asiatique » avait, de toute évidence, largement occupé ses journées.

Marc s’était également rendu à la manifestation du 2 Août mais n’en avait pas du tout tiré les mêmes conclusions qu’Antoine. Pour lui, il était évident que la presse et le gouvernement étaient aux abois et qu’ils ne pourraient plus longtemps cacher la catastrophe. Car, Marc le savait, la maladie était déjà bien présente en Europe. On le cachait encore habilement mais ce n’était plus qu’une question de jours assurait-il avant que le scandale sanitaire n’éclate.

Pour une fois, Antoine fit un effort pour s’intéresser aux théories de son collègue. Il était peu probable qu’il ait raison mais il le rejoignait tout de même sur un point : les autorités semblaient effectivement paniquées.

*

Deux à trois fois par semaine Inès et Thierry se réunissaient dans le grand bureau rectangulaire de la Ministre pour traiter des dossiers en cours. Ils invitaient parfois les conseillers techniques selon leurs domaines d’expertise mais l’idée était principalement de se retrouver entre Ministre et Directeur de cabinet.

Car, même si elle était solide et brillante, Inès avait parfois besoin de lâcher prise, de s’énerver et d’insulter ses collègues ou l’opposition. Avec Thierry, elle savait qu’elle pouvait parler sans crainte de retrouver ses propos déformés dans Le Canard enchaîné.

L’ordre du jour était expéditif et ne comprenait que deux points : la réforme de la sécurité sociale et la bronchite vietnamienne. Concernant la réforme, les choses n’avançaient pas. Le Conseil constitutionnel n’avait pas encore été saisi et le processus législatif suivait donc son cours. Le Sénat avait déposé quelques amendements qui ne touchaient pas au cœur de la loi. L’Assemblée nationale restait agitée et son vote n’était pas acquis. La si belle majorité acquise au soir du Printemps 2017 s’était effritée de toutes parts et de nombreux frondeurs rendaient les alliances et les compromis nécessaires. Raimbourg était disposée à négocier mais encore lui fallait-il des interlocuteurs. Elle avait réussi à rallier à sa cause l’Ordre des médecins et les principaux syndicats de la Fonction publique hospitalière. Les grands laboratoires pharmaceutiques, sans pleinement adhérer, ne voyaient pas d’objections suffisantes pour paralyser le processus. Les professionnels de la Santé étaient donc « d’accord ».

Restaient à convaincre les députés récalcitrants, pour qui cette réforme ne signifiait rien, si ce n’était la possibilité de négocier son vote contre des financements pour une circonscription.

Pour ce qui était du marchandage et des basses œuvres, c’était à Thierry et à Dominique – la Conseillère en charge des relations avec le Parlement – de négocier. Dominique était confiante, Thierry un peu moins.

La plus grande partie de la réunion fut toutefois consacrée à l’épidémie de bronchite vietnamienne. Depuis l’accrochage avec la journaliste des Echos, le Plan était prêt. Il avait même été complété plusieurs fois durant l’été pour éviter qu’il ne soit attaqué sitôt rendu public.

C’était la seule chose que pouvait, d’ailleurs, véritablement gérer le Ministère de la Santé. Même les meilleures volontés du monde n’auraient pas permis à Inès Raimbourg de résoudre à elle-seule la crise au Vietnam et chez ses voisins. Elle avait songé à y organiser un déplacement mais Thierry l’en avait dissuadé : si elle n’avait aucune solution à proposer, il était inutile et contreproductif de trop s’exposer.

Car, selon les informations reçues et malgré les espoirs que les hôpitaux thaïlandais avaient laissé planer, il n’existait aucun traitement efficace contre cette bronchite.

En temps normal, la Ministre aurait certainement un peu brusqué les laboratoires français – peut-être même européens – pour s’assurer qu’ils consacraient bien les ressources nécessaires pour trouver des médicaments permettant de juguler la maladie. Mais l’équilibre trouvé avec ces grosses entreprises pour faire passer la Réforme de la Sécurité sociale restait assez fragile et il n’y avait vraiment aucun bénéfice à exciter ces géants industriels.

*

La bronchite vietnamienne progressait et contaminait presque chaque jour un nouveau pays. Début Septembre, les Etats-Unis – par un tweet du Président – annonçaient que deux cas venaient d’être formellement identifiés dans un hôpital de Boston.

Les médias américains s’emparèrent immédiatement du sujet, qui fut traité avec tous les excès possible. Alors que CNN annonçait que les deux malades étaient dans un état critique, la Maison Blanche, toujours sur Twitter, assurait que leur guérison était proche grâce au « formidable » système de santé américain.

L’Europe regardait, inquiète, se répandre l’épidémie. Si Boston était touché, ce n’était plus qu’une question de jours – peut-être même d’heures – avant que la Bronchite n’arrive sur le vieux continent. Au Ministère, Thierry convoqua la cheffe de cabinet et Marion pour revoir les détails du « Plan sanitaire ». Il fallait tout anticiper et préparer un plan de communication millimétré. Le cas américain faisait figure d’exemple : il ne fallait surtout pas adopter la même stratégie que Washington qui avait décidé de sur-médiatiser l’information pour démontrer la supériorité de son système de santé.

Si jamais la maladie arrivait en France, il fallait faire l’exact inverse : verrouiller l’information, retarder au maximum l’intervention des journalistes et expliquer que tout était fait pour fournir aux malades les meilleurs traitements possibles.

Il était préférable d’éviter une parole trop officielle ; si le Président ou le Premier Ministre s’exprimaient, c’était pour annoncer de graves dangers. Pour ce type d’intervention, il fallait tout diriger vers la Ministre de la Santé. Avec un peu de chances et si l’exercice était bien maitrisé, cela permettrait même peut-être de lui faire regagner quelques points de popularité.

Alors que la France se préparait au pire, le porte-parole du Massachusetts General Hospital annonça la mort des deux personnes contaminées par la bronchite, le lendemain de leur admission aux urgences. La Maison Blanche ne fit aucun commentaire mais le monde tremblait. La bronchite vietnamienne pouvait donc également tuer les occidentaux et résistait aux meilleurs traitements.

*

Marion fit un état des lieux précis de la situation pour la Ministre. Les deux malades n’avaient jamais quitté le Massachusetts, ce qui signifiait qu’il y avait au moins un autre malade qui les avaient contaminés. Mais qui du mari, agent des postes à Boston ou de la femme, technicienne de surface à la Mairie, avait croisé le microbe en premier ? Et, surtout, combien de personnes avaient-ils, sans le savoir, exposé à un mal meurtrier ?

Marion dû creuser dans les arcanes de tweeter et de 4chan pour trouver des informations ; les médias américains avaient largement traité l’affaire mais omis – ou dissimulé – tous les détails sensibles. Ce qu’elle trouva sur les réseaux sociaux ne l’aida pas vraiment. Les plus folles théories du complot y circulaient mais il était difficile d’y trouver des faits certains sur l’étendue de l’épidémie.

Pour conclure sa « Note de situation », Marion tint à préciser que, même si trop d’informations manquaient concernant les cas américains, elle pressentait que la situation était en passe de s’aggraver rapidement. Elle se permit de recommander une information de l’INPES, chargé de la prévention sanitaire, afin que les messages soient prêts à la diffusion dès lors que la bronchite arriverait en France.

Il ne s’agissait plus d’une dangereuse éventualité mais d’une certitude qu’il fallait préparer au mieux.

*

Après trois années de travail intensif, Antoine avait du mal à réaliser que sa thèse était bel et bien terminée. Il lui restait encore certainement quelques corrections à faire mais, en l’état, elle était présentable et donc finie.

Encore tenu par une naturelle angoisse, il considérait que tout serait véritablement achevé lorsque son Directeur de thèse le féliciterait officiellement, à l’issue de sa soutenance et lui remettrait son diplôme. Mais, tout de même, en cliquant sur la petit icône pour refermer le document Word de 392 pages, il ressentit une petite émotion.

Il se projetait déjà sur ses futures affectations : Paris ? L’étranger ? Il se demandait surtout s’il allait proposer à Marion de le suivre, s’il devait partir de Paris. Peut-être serait-elle au chômage d’ici quelques semaines et aurait-elle envie de changer d’air, avec lui.

Il laissa son esprit s’emballer agréablement, enfin débarrassé pour quelques semaines de toute contrainte professionnelle.

*

La nouvelle était si grave que tous les canaux de la TNT s’étaient pour l’occasion mués en chaînes d’information, personne ne pouvant ou n’osant parler d’autre chose.

Une jeune randonneuse grecque, revenant d’un périple en Mongolie, avait développé des symptômes grippaux quelques jours après son retour. Elle ne s’en était d’abord pas inquiétée mais, en quelques heures, son état s’était gravement détérioré. Arrivée aux urgences de l’Hôpital Evgenidion d’Athènes, elle était morte quelques heures plus tard.

L’information aurait pu passer parfaitement inaperçue mais cette jeune voyageuse disposait d’une petite notoriété dans son pays. Après sa participation à un show de télé-réalité, elle s’était constituée une bonne réserve de followers qu’elle gratifiait de photos et de phrases soi-disant inspirantes. Les quelques milliers de personnes inscrites à son compte Instagram avaient suivi, heure par heure, son voyage dans les steppes mongoles puis, à son retour, la dégradation de son état de santé, des premiers écoulements nasaux à l’hospitalisation aux urgences. Les messages de soutien s’étaient multipliés parallèlement aux premières rumeurs, qui affirmaient que la starlette ramenait avec elle le terrible virus qui décimait l’Asie.

Comme une seule voix, les médias français ne s’intéressèrent plus qu’à cette jeune grecque dont ils ignoraient l’existence le matin-même. Sa vie fut décortiquée et exposée dans ses moindres détails : ses habitudes alimentaires, son état de santé et même la liste de ses récents petits amis, rien ne fut épargné aux spectateurs français qui, pourtant, ne voulaient savoir qu’une seule chose : quelle maladie avait emporté cette européenne, chez elle, dans un pays moderne et développé ?

Vers le milieu de l’après-midi, les premières réactions des hommes politiques français tombèrent. L’opposition fut la première à dégainer, espérant que tout serait « mis en place pour faire la lumière » sur cette affaire et que la France « prendrait les mesures nécessaires » et ce bien que personne ne sache, à ce stade, de quoi était morte cette voyageuse. Peut-être était-elle le premier cas européen d’une pandémie mondiale. Ou peut-être avait-elle tristement contracté un virus exotique, dangereux mais peu contagieux. Divers experts se succédèrent sur les plateaux télé, affirmant qu’il pouvait s’agir d’un cas d’encéphalite japonaise. Le fait qu’aucun symptôme de ce virus – qui n’avait jamais sévi en Mongolie – n’ait été rapporté par la bloggeuse ne perturba personne jusqu’au début de la soirée.

Antoine se connecta sur ERT1, le principal média grec et suivit attentivement la déclaration du ministre qui fut traduit en anglais, de façon quasiment simultanée, par un compte Twitter créé pour l’occasion par un utilisateur anonyme. L’intervention fut rapide et, comme attendu, le Ministre officialisa l’arrivée de l’épidémie de bronchite vietnamienne en Europe. Un cas suffisait.

La réaction du Gouvernement français fut immédiate. A peine la dépêche AFP publiée que le Porte-Parole du Gouvernement s’exprima, déplorant un cas « dramatique » mais « isolé ». Il se voulait rassurant sur la « détermination des gouvernements » à préserver la sécurité des européens. Le message avait été bien préparé et efficace. On voulait presque croire que tout était parfaitement maîtrisé, puisque tous les dirigeants européens en avaient décidé ainsi.

Il y avait pourtant de quoi être inquiet. La victime ne faisait absolument pas partie des populations vulnérables : jeune, sportive, en parfaite santé, elle ne présentait aucun signe de fragilité. De plus, la Mongolie n’était pas sur la liste des zones théoriquement touchées par la maladie. Les médias avaient beau relayer un discours se voulant rassurant, rien dans les faits ne permettait de l’être.

*

Aux Etats-Unis, la maladie se répandit rapidement et, en quelques semaines, des centaines de cas furent recensés. A l’urgence sanitaire s’ajouta une crise politique et sociale. Le Président perdait sa base et la confiance de ses concitoyens. Connu pour ses excès, il avait jusqu’alors réussi à maintenir une certaine popularité. Mais la bronchite avait tout changé : elle soulignait les carences du système de santé américain, qui condamnait presque systématiquement les plus pauvres.

De nombreuses manifestations eurent lieu durant le mois de septembre 2020 devant les hôpitaux des grandes villes. Une grande marche fut même organisée à Washington, réunissant plus de 300 000 personnes, pour réclamer la mise en place d’une sécurité sociale efficace. La plupart de ces rassemblements se déroulèrent sans heurts mais la police dû tout de même intervenir, et parfois brutalement, à Atlanta, Baltimore et Miami.

Car la sociologie des manifestations trahissait une réalité que la société américaine avait préféré nier : les Afro-américains et les latinos étaient bien plus touchés par la maladie que les blancs. Deux mandats d’un Président afro-américain n’y avaient pas changé grand-chose : les plus miséreux – et donc les plus exposés – restaient les mêmes. Cette réalité, qui n’avait jamais été acceptée, devenait inadmissible, maintenant que se répandait une épidémie incurable.

Vivant dans des quartiers densément peuplés, loin des tranquilles et aérées banlieues pavillonnaires, les plus pauvres étaient des cibles de choix pour des microbes cherchant des organismes affaiblis. Leurs habitats souvent insalubres ne les protégeaient pas et les frais exorbitants de médicaments ou de consultation chez le médecin étaient hors de leur portée.  

Des appels à la grève générale se multipliaient, dans le but de faire plier le gouvernement. Le Président, pourtant, n’avait jamais paru si déterminé. Dans une interview exclusive accordée à CNN, il l’avait clairement annoncé : aucun excès ne serait toléré et il n’hésiterait pas à envoyer l’armée pour neutraliser tout débordement.

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