Octobre 2020

Elle interrompit le verre à 21h30, prétextant du travail à finir. Trois pintes de Chouffe avaient largement suffi à lui griser l’esprit. Elle n’avait pourtant rien trahi des informations confidentielles que ses amis – des camarades de promo d’école – avaient tenté de lui soutirer. Ils avaient été fins et adroits, elle devait bien l’admettre, mais elle n’avait rien cédé.  

Il était préférable qu’elle ne dise rien, même si elle avait confiance en eux. Un mot de trop pouvait vite être amplifié, interprété et générer la panique. Et son rôle à elle était justement de l’éviter. Mentir aux médias et, indirectement, à tout un pays ne lui posait pas de problème. Mentir à ses proches, lui était plus pénible mais ce n’était qu’un petit désagrément personnel, qui ne valait pas grand-chose tant le danger était grave.

Pour s’apaiser l’esprit, elle décida de rentrer à pied. Elle remonta le canal Saint-Martin, qu’une fine pluie d’Automne voilait légèrement. Les journées diminuaient et les rues de Paris étaient déjà obscures. Quelques terrasses s’avançaient encore sur les trottoirs du Quai de Jemmapes mais il n’y avait plus que les habitués pour s’y aventurer. Paris se préparait au froid, fermant ses fenêtres et ouvrant ses chauffages.

A mesure qu’elle se rapprochait de Jaurès, elle ressentait un état d’apaisement, les rues étaient calmes, seuls quelques taxis patrouillaient, espérant profiter de la pluie pour récupérer des clients. A la hauteur de la place formée entre les stations Jaurès et Stalingrad, elle accéléra le pas. Elle n’aimait pas se retrouver à cet endroit, seule, la nuit. Les fumeurs de crack avaient toujours quelque chose d’effrayant, même si la plupart n’était pas vraiment dangereux. Ce soir-là, il n’y eut personne pour l’importuner. Elle s’engagea dans l’Avenue Secrétan rassurée et s’alluma une cigarette. Elle laissa son regard observer l’intérieur de ces grands immeubles haussmanniens, il était facile de s’imaginer le quotidien de ces familles parisiennes qui rompait à leur rituel du soir : un dîner puis un film, un peu d’amour pour les plus chanceux et une nuit de sommeil. Une même routine que ni la crise économique, ni les attentats, ni aucune agression extérieure ne semblait pouvoir perturber.

Après une petite demi-heure de marche, Marion rejoignit la sécurité de son intérieur. Sa veste et ses cheveux étaient mouillés, elle n’avait pas pris la peine d’utiliser son parapluie, pourtant dans son sac, son ivresse lui avait caché l’averse qui tombait sur elle.

Elle allait pouvoir se détendre un peu dans son canapé, en regardant la télé ou une série sur son ordinateur. Encore un peu ivre, elle avalait son dîner, un reste de thon en conserve, lorsque son téléphone pro se mit à vibrer. Il était 22h30, elle ne se sentait pas vraiment en état de travailler de façon efficace mais on devait avoir besoin d’elle. Tenue par une forme de solidarité d’équipe, elle décrocha, espérant que cet appel ne la concernerait que de très loin.

Au bout du fil, elle reconnut immédiatement la voix de Thierry. Son ton trahissait une urgence évidente, qu’aucune politesse ne pouvait dissimuler :

  • Marion, il faut que tu viennes au cab’ maintenant, réunion de crise. Tu me rappelles quand t’es dans le taxi. Je te brieferai en route.

Elle n’eut qu’à remettre ses chaussures pour être présentable. Trouver un taxi s’avéra un peu plus facile qu’elle ne l’avait prévu.  A peine sortie de chez elle, une Mercedes Classe E s’arrêta presque en face d’elle.

Marion indiqua l’adresse du Ministère au chauffeur et sortit ses oreillettes pour faire passer son portable en mode « mains libres ». Elle se doutait déjà qu’elle allait devoir prendre des notes.

Le chauffeur avait envie de parler, il semblait très énervé de sa précédente course et d’une odieuse cliente qui l’avait pris pour un larbin. Malheureusement pour lui, Marion n’était pas disposée à faire de la psychologie de banquettes.

Elle rappela Thierry qui décrocha instantanément. On pouvait percevoir dans sa voix une certaine agitation, voire une pointe d’angoisse :

  • Déjà dans le taxi ? Génial. Bon alors je te la fais courte : ça y est. On a un malade en France. D’après les infos qu’on a, c’est un Allemand qui était en transit à Roissy et qui revenait de Hong Kong. Il a fait un malaise dans l’aéroport et les médecins ont suspecté immédiatement une infection pulmonaire. Tous les symptômes ressemblent à cette saloperie de bronchite. Là il est en soins intensifs au Val de Grâce. On a pas plus d’informations que ça.

Les choses étaient donc allées très vite. La semaine précédente, l’épidémie n’existait pas en Europe et maintenant, au moins deux cas étaient recensés, l’un mortel, l’autre en France. Le plus urgent était de tout connaître du malade : son état, ses antécédents, son parcours.

Depuis le taxi, Marion se mit en relation avec l’Ambassade d’Allemagne en France. Ils étaient déjà au courant de la situation, grâce à leurs propres réseaux. Les Allemands ne cachèrent rien et donnèrent à Marion les maigres informations dont ils disposaient. Le malade s’appelait Uwe Erner, avait 28 ans, représentant en commerce il s’était rendu à Hong Kong pour une convention professionnelle. On n’en savait guère plus sur lui, si ce n’est qu’il n’était pas censé séjourner en France. Il était simplement en escale à Roissy, attendant son vol retour pour Hambourg, lorsque les premiers symptômes de la maladie s’étaient déclarés. Ce cas n’arrangeait ni les Français, qui se retrouvaient avec un malade sur leur territoire, ni les Allemands, qui devraient justifier de la contamination de l’un de leurs ressortissants.

Marion arriva au Ministère peu après 23h. L’agréable ivresse qu’elle avait atteinte une heure auparavant était totalement redescendue. Ce fut d’un pas net et sobre qu’elle se dirigea directement vers le grand bureau de Thierry. A peu près tous les membres du cabinet étaient présents, tous accrochés à leurs téléphones portables, s’éclipsant parfois dans le couloir pour répondre aux appels sensibles. Il y avait aussi une demi-douzaine de personnes que Marion ne connaissaient pas mais qui donnaient l’impression de veiller scrupuleusement à toutes les opérations menées. Dès son arrivée, Thierry prit Marion à partie et lui confia discrètement :

  • On a des gens de la Défense et du Quai d’Orsay, ne fais pas attention à eux. Contente-toi de surveiller un peu ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux. Si des journalistes te contactent, dis-leur que tu es en attente d’informations.

Il paraissait confus et hésitant, et se tourna à demi repartant vers son bureau. Après un temps de réflexion bref, il revint vers Marion et lui glissa à l’oreille, quasiment d’un souffle :

  • Les gars de la Défense m’ont interdit de le dire. Mais je préfère te le dire à toi parce que certains journalistes risquent de te poser la question. D’après nos médecins du Val de Grâce, cette saloperie de bronchite vietnamienne là… Ce serait une variante de la peste.

Le regard désemparé de Marion obligea Thierry à un rapide approfondissement :

  • Peste pulmonaire je crois. Ils ne sont pas formels, ils font venir une bactériologiste. Mais ils sont certains de n’avoir jamais rien vu de pareil. En tous cas, quoiqu’il arrive, tu ne prononces pas ce mot devant des journalistes et tu démens formellement si on te demande ok ?

Marion s’installa, inquiète, à un rebord de table où elle put poser son ordinateur. Elle ne connaissait pas grand-chose de la peste, si ce n’était le souvenir commun des cours d’histoire, d’un mal qui avait plusieurs fois décimé l’Europe, il y a bien longtemps. Comment avait-on pu passer à côté d’une pareille information ? Il semblait impossible que ni les Vietnamiens, ni les Chinois, ni les Thaïlandais n’aient pu comprendre le mal qui les tuaient.

Un peu tétanisée et coupable, elle regarda rapidement, sur son portable, l’article Wikipedia sur la peste. Rien de ce qu’elle y découvrit ne la rassura. La peste était une maladie atroce, douloureuse et extrêmement contagieuse.

Une catastrophe se dessinait mais il n’était peut-être pas trop tard. Il fallait compter sur le talent des scientifiques européens et surtout éviter l’effet de panique. Son rôle, pour cela, pouvait s’avérer décisif. Il allait lui falloir beaucoup d’assurance et de patience pour faire face aux dizaines de journalistes qui s’apprêtaient à la contacter. Elle s’attela à rédiger des éléments de langage, polis mais peu circonstanciés. Cela devrait permettre de calmer les plus zélés et de passer la nuit sans encombre. Le lendemain, peut-être, le cabinet s’autoriserait plus de détails.

Minuit arrivait et aucun média n’avait repris l’information. A peine une dizaine de journalistes avaient contacté Marion mais n’avaient visiblement pas pris la peine d’écrire une ligne. Une telle discrétion était inhabituelle, même pour le Val de Grâce : un lieu secret, rompu à la confidentialité. Personne, pourtant, ne se faisait d’illusion. Les éditions matinales, peut-être même les Unes des grands quotidiens n’allaient bientôt parler plus que de cela.

En attendant, l’information était jugulée et même la famille du malade restait exclue des confidences. Les autorités allemandes avaient prévenu les parents d’un « malaise » retenant leur fils en France sans donner plus d’explications. Tout était « sous contrôle » comme le répétait Thierry avec beaucoup trop d’insistance.

Marion était exclue des échanges les plus importants, qui se tramaient entre la Ministre, son Directeur de cabinet et ces mystérieux représentants de la Défense. Ils n’avaient pas l’air de conseillers ministériels ou de hauts fonctionnaires et pourtant, il paraissait tout à fait évident que c’était eux qui géraient la manœuvre. De ce que Marion pouvait en comprendre, leurs préoccupations ne concernaient déjà plus l’Allemand en soins intensifs mais les personnes qu’il avait pu croiser. En escale dans l’un des aéroports les plus fréquentés du monde, il avait potentiellement contaminé des milliers de personnes, déjà reparties aux quatre coins de la planète.

Un journaliste de l’AFP que Marion connaissait très bien l’appela peu après 1 heure du matin. Comme on disait dans le jargon elle « appliqua la pommade », servant les éléments de langage qu’elle avait préparés. Le journaliste savait pertinemment qu’on lui cachait une bonne partie de l’information mais il n’avait aucun moyen d’en obtenir davantage ; toute la communication avait été verrouillée et centralisée autour de Marion : l’AP-HP devait impérativement remonter toute question directement au Ministère, les Autorités Régionales de Santé et la Haute Autorité de Santé avaient également été invitées au silence le plus total.

L’agitation se poursuivit sans que Marion n’ait vraiment l’impression d’en faire partie. Ses messages étaient prêts mais personne ne semblait vouloir les écouter. A 1h30 passés, Thierry prit Marion à part et lui proposa un café, à l’extérieur de son bureau :

  • Je viens d’avoir au téléphone un copain qui bosse au cabinet du Ministre de la Défense. Ils sont tous au Val de Grâce. Il vient de me le confirmer en off off off. L’Allemand là, c’est bien la peste qu’il a chopé. Je te le dis parce que… Je pense que c’est important que tu le saches. De toute façon tout le monde le sait dans la pièce. Mais garde ça pour toi.

Contrairement à la première fois, le mot « peste » n’effraya pas Marion. Cette fois-ci, il lui fallait envisager la meilleure des stratégies de communication pour que cette information ne fuite pas. Thierry n’avait même pas eu besoin de le lui dire : il était hors de question que le moindre média utilise le terme de « peste » dans un article. Il fallait trouver autre chose. Thierry eut alors cette formule qui la laissa interdite :

  • T’emmerdes pas, fais comme les autres. Continue à parler de « bronchite vietnamienne ».

Cet aveu lui arracha un sourire, le premier depuis le début de la soirée.

A 3h27 du matin, alors que la tension de la crise retombait, la Ministre reçut un appel. Après moins d’une minute d’échange, elle raccrocha et s’adressa à ses équipes :

  • Eh bien…J’ai deux mauvaises nouvelles. Je viens d’avoir le Directeur de l’hôpital. Il m’informe que le malade, Uwe Erner, citoyen allemand de 28 ans, est décédé à 3h18 du matin. Ses équipes, après analyses, sont en mesure de confirmer que l’affection qui l’a emporté est un cas extrêmement rare et agressif de peste pulmonaire.

*

La distance entre l’épidémie et les frontières des pays occidentales s’étant dangereusement réduite, la « communauté internationale », c’est-à-dire l’Union européenne et les Etats-Unis, avaient fini par s’en émouvoir.

Le mot commençait à fuiter que cette étrange bronchite vietnamienne, qui avait officiellement emporté près de 180 000 personnes en six mois dans le seul Vietnam, était en réalité une forme extrêmement agressive d’une maladie bien plus effrayante : la peste. Mais il s’agissait d’une rumeur, qui grandissait sans jamais être confirmée ni par les médias ni par les autorités.

Ce silence ne faisait qu’amplifier les angoisses. Car, depuis le début de ce qu’il convenait maintenant d’appeler une pandémie, une seule certitude s’imposait, qui régissait le reste : cette bronchite vietnamienne n’avait rien d’une bronchite. Les symptômes étaient bien semblables, notamment la détresse respiratoire, caractéristique. Mais les bronchites ne tuaient que rarement et jamais des sujets jeunes et bien portants. Cette déclinaison vietnamienne n’épargnait personne, frappait sans distinction jeunes et vieux, hommes et femmes, riches et pauvres et tuait presque systématiquement.

Le gouvernement français et les autorités européennes étaient désormais parfaitement au courant de la situation. La maladie qui se propageait était bien une forme de peste. Mais comme aucun remède n’était encore disponible, il était préférable de ne pas diffuser l’information.

Le bacille, quant à lui, n’était pas sensible aux stratégies des hommes. Le mal se répandait, sans tenir compte des frontières. Plus aucune zone du globe n’était maintenant épargnée. Moins d’un mois après le premier cas recensé en Grèce, l’Union européenne et son demi-milliard d’habitants enregistrait 1234 cas et 1100 morts. Un chiffre élevé mais « contenu » selon les Commissaires de Bruxelles.

La situation s’avérait plus inquiétante en Asie et, surtout, en Inde. Le sous-continent, surpeuplé et mal équipé, souffrait énormément. Des zones entières du pays étaient d’ores et déjà décimées et, à l’approche de l’automne, on murmurait que près d’un million d’indiens avaient déjà pu mourir de la maladie.

Au désastre sanitaire, s’ajoutait un délitement social. Les tensions toujours latentes du pays explosaient. Les minorités étaient massacrées, accusées de tous les maux et, surtout, d’être à l’origine de la maladie. S’en suivaient des déplacements de populations qui, en fuyant les persécutions, emportaient avec elles la maladie et contaminaient de nouvelles zones.

Les autorités indiennes étaient totalement débordées et ne trouvaient pas grand-chose d’autre à faire que de passer par le feu les bidonvilles et évacuer sommairement leurs habitants. Le pays plongeait peu à peu dans le chaos et les morts s’accumulaient.

L’urgence humanitaire avait convaincu l’OMS de dépêcher des experts sur place. Tout le monde ou presque savait que l’épidémie en cours était due à un bacille de peste. Mais il était préférable d’envoyer un groupement d’experts afin de s’en assurer et de donner un vernis officiel à une situation qui pouvait devenir à tout instant ingérable.

Il était impossible, pour des raisons de sécurité, d’envoyer une équipe directement en Inde. Lahore, au Pakistan, fut donc choisie pour accueillir une délégation de scientifiques, chargée de déterminer si, réellement, l’humanité avait affaire à une épidémie de peste. La ville n’avait pas été choisie au hasard.

Lahore offrait un nombre suffisant de malades pour donner un bon échantillon aux experts qui pourraient, une fois sur place, profiter du matériel dernier cri des grands hôpitaux pakistanais pour déterminer avec précision de quoi était fait le mal qu’il fallait maintenant combattre. De plus, le Pakistan, contrairement à son voisin indien, avait réussi à contenir les débordements. L’omniprésence de l’armée et les importants moyens de répression mis en place avaient suffi à  prévenir les excès.

Une petite centaine de chercheurs dépêchés du monde entier avait ainsi débarqué dans les ruelles de la capitale du Pendjab afin de déterminer la nature de cette maladie dont la vitesse de propagation et le taux de mortalité n’avaient pas d’exemples dans l’histoire de la médecine moderne.

La Professeur Ghindali fut chargée de coordonner les recherches. Elle dirigeait le Combined Military Hospital de Lahore, l’un des hôpitaux les plus reconnus du pays, depuis quatre ans. Première femme nommée à ce poste, elle avait su s’imposer par des compétences très nettement supérieures à celles de ses collègues et par un solide réseau au sein des plus hautes sphères du pouvoir. Cernée par les convoitises et les jalousies, elle regrettait parfois de passer plus de temps à désamorcer les querelles politiques qu’à s’adonner à l’exercice de son métier.

Lorsque l’OMS l’avait contactée, elle avait immédiatement accepté, saisissant l’occasion de pouvoir de nouveau exercer la médecine. Elle se rappelait ses années de jeune médecin, lorsqu’elle soignait les lépreux dans les bidonvilles. La pauvreté et le désintérêt des politiques publiques avaient créé de vastes zones de misère,  manquant de tout. Les maladies y trouvaient un terrain des plus favorables et ravageaient des hommes et des femmes dont la vie était d’ores et déjà un enfer. Les épidémies étaient fréquentes mais n’avaient rien à voir avec celle qui terrorisait maintenant la planète. La lèpre ou le choléra prospéraient sur la misère des hommes mais les remèdes existaient. Tous n’étaient pas sauvés mais il était assez facile de contenir ces maladies qui ne dépassaient jamais la frontière invisible que les humains avaient créée entre riches et pauvres. Celle-ci, qu’elle soit peste ou bronchite, semblait résister à tous les médicaments, frappait tous les quartiers et toutes les castes, sans distinction. Les luxueuses villas du Defense Housing Authority n’offraient pas plus de protection contre la maladie que les planches mal assemblées des abris de fortune.

*

L’armée avait eu beau limiter les déplacements et adopter des mesures de confinement, la maladie se répandait et les hôpitaux recevaient chaque jour plus de malades. Il y avait urgence et pour lutter correctement contre cet ennemi invisible, il fallait d’abord en déterminer la nature.

Les Pakistanais n’avaient, bien entendu, pas attendu le feu vert de l’OMS pour débuter leurs recherches. Appuyée par une petite dizaine de chercheurs britanniques, les plus grands médecins du pays avaient commencé à analyser des tissus et des sécrétions prélevés sur des cadavres. Les premières intuitions penchaient pour un mal nouveau, ressemblant fortement aux formes de peste déjà connues, mais inédit dans ses mutations et dans sa dangerosité. Ces premières conclusions, peu étayées, furent bloquées par les autorités pakistanaises, qui préféraient laisser à l’OMS la responsabilité des mauvaises nouvelles.

La Professeure Ghindali savait que les militaires pakistanais n’avaient pas accepté la présence des chercheurs de l’OMS par philanthropie ou par contrainte. Islamabad souhaitait se faire bien voir de la communauté internationale après des décennies troubles et des suspicions de collusion avec les forces terroristes islamistes. En montrant patte blanche, le Pakistan espérait être perçu comme un point d’appui et de stabilité au sein d’une région stratégique, à la fois pour les Occidentaux et pour les Chinois. De plus, et ce n’était en rien négligeable, le Pakistan se voyait offrir, à peu de frais, un moyen de montrer sa supériorité technologique sur le voisin indien.

L’affront était important pour l’Inde qui avait proposé, pour ne pas dire implorer, d’accueillir l’OMS. Mais la situation du sous-continent était telle qu’il avait été jugé trop dangereux et contre-productif d’y envoyer des chercheurs de renom.

La première réunion du Groupement International d’Experts de Lutte contre la Pandémie se tint à l’Hôtel Pearl Continental. Le propos introductif tenu par la Professeure Ghindali était attendu, elle le savait, par les journalistes du monde entier, impatients de pouvoir mettre un nom sur une maladie mais également par nombre de ses confrères, qui ne manqueraient pas de questionner ses travaux à peine seraient-ils présentés.

Son exposé ne dura pas très longtemps. Elle ne souhaitait pas entrer dans les subtilités et risquer de s’attirer, dès le début de sa mission, l’hostilité des spécialistes. Elle voulait simplement dresser un rapide tableau de la situation, telle qu’elle la connaissait à Lahore. D’après les chiffres officiels, 20 537 personnes avaient présenté des symptômes s’apparentant à ce qu’il convenait d’appeler, faute de meilleur terme, la bronchite vietnamienne. 18 889 en étaient mortes. Différents protocoles avaient été testés, des antiviraux aux antibiotiques en passant par l’homéopathie, l’ayurvéda ou le placébo et aucun de ces traitements n’avait démontré une réelle efficacité. Les guérisons restaient inexpliquées mais les patients qui s’en sortaient ne tombaient plus malades. Peut-être résidait ici un espoir de traitement voire de vaccin.

Les symptômes retenus demeuraient assez généraux : toux, fièvres, sueurs froides. Pendant les premiers jours, rien ne distinguait cette maladie des petites infections connues et communes. La détérioration de l’état général apparaissait brutalement et persistait sans remèdes jusqu’au décès du patient, dans 90% des cas.

Les chercheurs pakistanais, comme tous leurs confrères aux quatre coins du monde, avaient effectué des prélèvements et confronté des analyses. Mais aucune donnée n’avait pu être recoupée et tout se passait comme si ce microbe était d’un genre parfaitement nouveau et impossible à appréhender.

Dès son exposé terminé, la Professeur Ghindali proposa, afin d’accélérer et d’optimiser les recherches, de diviser les chercheurs présents en plusieurs équipes : une équipe chargée de déterminer avec précision les symptômes communs et d’isoler les patients, une équipe de virologues chargée de localiser une éventuelle souche virale et une équipe de bactériologues, qui avait pour but de trouver des traces de bacilles.

Les chercheurs étaient invités à reprendre tout le processus depuis le début, de ne laisser aucune influence extérieure perturber leur travail et se voyaient assurer une totale liberté d’action durant tout le temps de leur mission.

Des casques bleus avaient été réquisitionnés pour sécuriser un hôpital, dans le centre-ville de Lahore, base à partir de laquelle le Groupement d’experts pourrait sereinement travailler.

803 patients furent traités durant les deux premiers jours de recherche. Les symptômes retenus étaient aussi impressionnants que systématiques : toux importante, expectorations ensanglantées abondantes et fortes fièvres. 725 malades moururent dont 658 moins de 12 heures après leur admission à l’hôpital. 78 cas de guérison furent constatés. Il fut vite acquis qu’aucune souche virale ne pouvait provoquer une mortalité si importante en si peu de temps.

La seule bactérie connue présentant une telle agressivité se nommait Yersinia Pestis. Elle devait son nom au chercheur Alexandre Yersin, qui avait été l’un des premiers à en découvrir les spécificités. Le bacille était ancien, vraisemblablement beaucoup plus vieux que les hommes eux-mêmes. On avait retrouvé sa trace au néolithique et, par la suite, sur la plupart des charniers succédant aux grandes épidémies que les humains avaient dû affronter. Sa méthode de propagation était connue : Yersinia Pestis s’attaquait en premier lieu aux puces, provoquant à ces dernières des obstructions digestives. Ne parvenant plus à se nourrir correctement, les puces se mettaient à piquer davantage, recrachant le bacille à chacune de leur morsure. Les rats se trouvaient alors abondamment contaminés et, lorsqu’il ne restait plus de rats, Yersinia Pestis se trouvait un nouvel hôte : l’Homme. Ce microscopique organisme avait certainement tué plus que n’importe quel autre être vivant sur Terre.

Les bacilles retrouvés chez les malades de Lahore possédaient de nombreuses similitudes avec Yersinia Pestis. Un élément, toutefois, retardait une annonce officielle. Depuis le début du XXe siècle, les chercheurs savaient comment lutter contre Yersinia Pestis : les molécules comme la streptomycine, la gentamicine ou la doxycycline agissaient efficacement. Or, aucun de ces antibiotiques n’avait correctement réagi jusqu’à maintenant. Cette peste-là semblait avoir trouvé un moyen de dépasser la médecine des Hommes.

*

Si la Professeur Ghindali était heureuse d’avoir cerné le mal qui décimait l’Asie, un certain trouble l’avait toutefois saisie lors de l’annonce des résultats de ses bactériologues : comment autant d’experts à travers le monde avaient-ils pu passer à côté de cette maladie ? Cette bactérie était peut-être la plus connue de toutes, tous les chercheurs rêvaient de l’apercevoir. Avait-on eu affaire à une mutation ? A des chercheurs incompétents ? Ou, comme le craignait la Professeure rompue aux méthodes politiques, à une manipulation des données par certains dirigeants ?

Les raisons qui avaient retardé une bonne compréhension du problème n’importaient plus désormais, il fallait avertir le monde de la menace à laquelle il était confronté. Une fois toutes les analyses et vérifications d’usage effectuées, la Professeur Ghindali convoqua une conférence de presse. Les médias du monde entier s’étaient précipités à Lahore, avant même l’arrivée des chercheurs de l’OMS. Ils étaient prêts et n’attendaient plus que le communiqué de presse officiel. Il y avait matière pour du sensationnel voire de l’exceptionnel. Une pandémie dans une carrière de journaliste, c’était comme une guerre pour un homme politique : un bon moyen de laisser sa marque.

Bien que peu habitué aux exercices de la communication moderne, le Groupement de chercheurs avait prêté une attention particulière aux mots que la Professeur Ghindali prononcerait devant les caméras du monde entier. Le communiqué devait véhiculer deux impératifs : convaincre la communauté internationale de la nécessité de mettre en place des mesures de confinement drastique et éviter la panique.

Le discours que la Professeur Ghindali tenait imprimé sur une petite feuille avait certainement de quoi effrayer davantage que toutes les armes et bombes que s’était confectionnée l’Humanité pendant des siècles.

A la demande des médias, la conférence de presse avait eu lieu au Combined Military Hospital. L’effet serait certainement d’autant plus impressionnant si l’annonce d’une pandémie se faisait perché sur les marches d’un hôpital.

La Professeure Ghindali se tenait debout, les yeux scotchés sur son texte. Une petite vingtaine de médecins se tenaient à côté d’elle, comme autant de béquilles l’empêchant de vaciller et de remparts condamnant toute possibilité de se dérober. Elle aurait certainement voulu être bien loin de cet hôpital mais elle se sentait désormais responsable de cette annonce, de ces quelques lignes qui allait faire trembler le cœur de milliards d’individus.

Elle semblait calme et déterminée mais sa voix sursauta un peu lorsqu’elle commença sa lecture, en anglais :

  • Mesdames, Messieurs, chers confrères. Merci de vous être déplacés jusqu’à Lahore. Nous avons été mandatés par l’OMS pour mener des recherches concernant une série de décès suspects survenus ici à Lahore ainsi que dans plusieurs  pays d’Asie du Sud-Est et, maintenant, en Europe et Amérique. Après analyses menées sur près de 1 000 cas, nous avons pu isoler un bacille. Cette souche est la même pour les 1 000 cas analysés.

Il s’agit d’un bacille de peste pulmonaire. Cette souche ne réagit pour l’instant pas aux traitements antibiotiques que nous avons administrés. Mais nous travaillons sur un protocole qui permettra d’améliorer le taux de guérison. L’OMS va formuler une série de recommandations afin de limiter la propagation de la maladie. Je vous remercie de bien vouloir relayer rapidement et largement ces informations.

Elle avait terminé. Elle s’attendait à être harcelée de questions mais l’assemblée demeurait affreusement silencieuse. Les journalistes étaient partagés entre la terreur et l’excitation. Ils tenaient l’information du siècle, leurs articles allaient être lus par des millions de personnes. Et en même temps, ils comprenaient que le simple fait de s’être rendus à Lahore, où des dizaines de milliers de personnes allaient mourir dans les prochains jours, les avait certainement condamnés eux aussi.

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