Novembre 2021

Pendant tout l’Automne 2021, Antoine participa activement aux opérations de la Protection publique. Il y croisait toutes sortes de gens qui n’avaient pour seul point commun que d’avoir survécu à l’épidémie. Toutes les catégories sociales se mélangeaient et se confondaient derrière ces combinaisons orange et ces brassards violets fièrement arborés.

Les livraisons de paniers n’occupaient plus une place très importante dans le quotidien des volontaires. L’été avait emporté près de la moitié de la population à Paris et ceux qui n’étaient pas morts avaient quitté la ville, rejoignant des Citadelles ou s’isolant dans le secret d’une campagne reculée. Il ne restait, de fait, plus grand monde à nourrir.

Beaucoup de volontaires étaient maintenant affectés aux équipes « sanitaires » chargées des évacuations.  C’était un travail rude : il s’agissait d’emporter les cadavres loin de la ville, pour les brûler ou – lorsqu’il n’y avait plus de places dans les crematoriums – de les enterrer sommairement. On creusait des fosses communes à la hâte, on recouvrait des dizaines, des centaines de corps de chaux vive et l’on rebouchait, condamnant tous ces anonymes à rester inconnus de leur potentielle descendance.

Antoine eut du mal, lors des premières évacuations. Il n’avait jamais été préparé au fait de soulever un cadavre, de sentir sa rigidité et de s’imaginer qu’il pouvait s’agir – sous cette enveloppe noire – d’un ami ou d’un voisin. Il fut rassuré par ses camarades de la Protection publique, il était parfaitement normal d’être un peu troublé, au début, mais on finissait par s’habituer.

Et effectivement, Antoine s’habitua. Plusieurs fois par semaine maintenant, on lui demandait de partir en camionnette, avec deux ou trois volontaires. Ils sillonnaient les rues du XIe, XIIe ou XXe arrondissement de Paris et ramassaient les cadavres laissés sur les trottoirs par leurs collègues. Le coffre était rempli au bout de vingt cadavres, parfois un peu plus avec les enfants. L’équipe partait alors vers l’Est. D’abord à Ivry, où l’incinérateur de déchets ne brûlait maintenant plus que les victimes de  la peste. Les volontaires qui travaillaient là-bas avaient sans doute la tâche la plus pénible de tous et n’étaient pas connus pour être aimables. Ils refusaient fréquemment les petits « chargements » et envoyaient les camionnettes chercher un charnier de fortune en Seine-et-Marne.

Il fallait alors trouver un terrain libre, un champ ou une forêt, creuser un trou – le travail le plus long et le plus fastidieux – y jeter les corps et les recouvrir de chaux. On ne prenait pas toujours la peine de reboucher, on faisait confiance à la chaux pour détruire les chairs et figer ces corps dans leur peine éternelle.

Antoine connaissait maintenant à peu près tout des actions de la Protection publique. Et il ne vit rien, de ce que lui avait dit l’homme ivre qu’il avait rencontré après la mort de Marion. Aucune exécution sommaire, aucune tuerie de masse ne venait se superposer à l’horreur existante. Mais peut-être que les choses avaient changé en six mois, que l’on avait, au départ, essayé de juguler l’épidémie et que cela ne servait désormais plus à rien.

Il n’y pensait pas vraiment et versait, doucement, dans la folie. Tout ce qui avait soutenu son existence et son quotidien s’écroulait : il n’avait plus de travail, plus d’amis et plus de loisirs. Sa seule activité consistait à aider comme il le pouvait la Protection publique et à compter, le soir, l’argent qu’il accumulait et qu’il ne dépenserait jamais.

*

Plus aucune chaîne TV n’émettait et Internet ne fonctionnait quasiment plus non plus. Les rares techniciens qui étaient, auparavant, chargés de la maintenance étaient maintenant morts ou trop occupés à survivre. Se connecter sur Conférences n’aurait pas servi à grand-chose, le nombre de morts était si élevé qu’il n’y avait vraisemblablement plus aucun contact à qui parler.

Antoine ne trouvait le sommeil que grâce aux pilules qu’il récupérait dans les Halles. Si les antibiotiques ne fonctionnaient pas, les anxiolytiques et somnifères de toutes sortes n’avaient pas perdu en efficacité et s’avéraient désormais nécessaires pour tenir.

Tous les jours, Antoine se rendait à la Halle, qu’il ait une mission ou non, et y restait le plus longtemps possible. Les journées n’étaient pas très riches en activité mais les volontaires qui ne partaient pas en évacuations pouvaient s’occuper en discutant ou en jouant aux cartes.

*

Un matin, fin Novembre, Gaël et cinq autres volontaires pénétrèrent dans la salle de repos le visage fermé. Ils revenaient de la coopérative de Seine-et-Marne mais ils n’avaient pas pu, visiblement, récupérer les paniers et les cagettes prévus. Assumant son rôle de chef, Gaël expliqua la situation :

  • La ferme a été attaquée. Dans la nuit je pense, à quelques heures près nous aurions pu éviter ça… Anne et Léo ont été tués. Et tout a été détruit ou cramé. Les voleurs ont emporté tout ce qu’ils ont pu trouver.

Il racontait cela sans émotion. Il n’était pas tant perturbé par la mise à mort de deux personnes qu’il côtoyait très régulièrement que par le souci logistique que cela posait. A l’abord de l’hiver, les vivres allaient manquer. Une vive discussion s’en suivit. Il n’était plus possible d’approvisionner la Halle correctement maintenant que la source de nourriture était tarie, il fallait donc faire un choix : poursuivre les distributions avec les réserves de conserves encore disponibles ou tout partager entre volontaires.

Le débat fut assez rapidement tranché. Ceux qui n’étaient plus capables de sortir chez eux aujourd’hui n’avaient que très peu de chances d’être encore vivants dans trois mois. Les volontaires par contre, en tant que survivant, ne craignaient plus la maladie. En revanche, comme tous les humains, ils devaient encore manger. Les volontaires finirent par se mettre d’accord pour arrêter les distributions à domicile et sacrifier les plus faibles.

D’après leurs calculs, en se répartissant correctement les stocks, ils pouvaient tenir trois mois, et passer l’hiver.

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