Novembre 2020

Maintenant que le monde entier savait qu’une épidémie de peste était en cours, la stratégie devait évoluer. Il fallait montrer que le gouvernement prenait des mesures fortes pour protéger « les Français ». Sur ce point, les avis différaient. Raimbourg voulait une réponse purement sanitaire avec une distribution de kits de soins et une pédagogie maximale pour éviter les effets de panique. Thierry l’avait quelque peu traumatisée, à lui rappeler sans cesse que le principal facteur de diffusion de la bactérie lors de la Peste Noire du XIVe siècle avait été l’Homme lui-même qui, croyant s’éviter le mal, avait fui les zones contaminées et emporté le bacille avec lui.

Les représentants des forces armées prônaient le cloisonnement total pour « quelques » semaines, arguant, sur la base de chiffres dont eux seuls semblaient disposer, que près de 2000 français avaient déjà été emportés par la peste.

Le Président insista beaucoup pour faire, lui-même, une allocution depuis l’Elysée. Après tout, la situation était suffisamment grave pour que le Chef de l’Etat s’adresse directement à son peuple. Mais les communicants s’étaient tous accordés pour dire qu’une telle intervention aurait un effet désastreux : si le Président prenait la parole directement, c’était pour annoncer de graves périls. Il valait mieux s’en remettre au Premier Ministre qui, de plus, affichait en permanence un visage légèrement débonnaire, à-même de rassurer en cas de crise.

C’est ainsi que, le soir même de la conférence de Lahore, le Premier Ministre s’adressa aux Français pour leur faire part des mesures décidées pour éviter la propagation de la peste sur le territoire. Le dispositif avait été confectionné en coopération avec tous les pays européens ainsi que la Russie qui, inquiète de ses frontières communes avec la Chine, avait choisi cette fois de se tourner vers l’Ouest. Une trentaine de pays était concernée et s’étaient convenus d’une allocution simultanée pour présenter le plan à leurs concitoyens.

On installa un pupitre dans la cour de Matignon, à l’extérieur. Malgré de lourds nuages, aucune pluie n’était annoncée. Les conseillers du Chef du gouvernement avait suggéré une intervention en extérieure, jugée plus rassurante et moins solennelle qu’une allocution derrière un bureau. Il fallait apaiser et démontrer une parfaite maitrise de la situation. L’enjeu était bien plus que politique, le moindre accroc pouvait faire basculer le pays, peut-être même le continent, dans la psychose. Pour assurer une parfaite coordination,  chaque mot avait été décidé en accord avec les autres pays, avec le renfort d’une armée de traducteurs et de linguistes, pour être certains que les trente chefs d’Etat qui allaient s’exprimer diraient exactement la même chose.

En relisant les dernières lignes de son discours, le Premier Ministre ressentit une certaine fébrilité. Ces éléments de langage avaient été préparés et concertés, il ne pouvait pas – au risque de s’attirer la colère des autres pays faisant partie du « Plan continental » – changer le moindre mot. L’essentiel lui convenait mais il aurait, en temps normal, pris quelques libertés pour rendre l’ensemble plus naturel. Le fond était si grave qu’il fallait une forme douce.

Les mesures décidées, malgré tous les artifices de communication, demeuraient liberticides et pouvaient parfaitement déclencher une vague de protestation dans toute l’Europe. De nombreuses personnes souffraient déjà, peut-être que cette maladie embraserait cette foule, peut-être était-il déjà trop tard et que la peste balayerait l’Europe et le monde, comme elle l’avait déjà fait par le passé.

Mais les temps avaient changé. Au XIVe siècle, durant la Grande Peste noire, les médecins pratiquaient les saignées et les lavements, affaiblissant des malades déjà mourants. Au XXIe siècle, les scientifiques pouvaient envoyer des fusées à l’autre bout de l’Univers, ils pourraient bien trouver de quoi vaincre une minuscule bactérie.

Le cœur serré mais la voix claire, le Premier Ministre lut son discours. Il ne réfléchissait pas au contenu, qu’il connaissait par cœur, mais à son expression et à sa posture. Il ne devait rien laisser transparaître, être aussi solide et rassurant qu’une façade de cathédrale.

Le plan continental, prêt depuis des semaines, était enfin présenté aux citoyens européens. Le discours insistait sur le caractère temporaire de ces mesures, prévues pour quarante jours. Un comité d’experts serait chargé, entre temps, de déterminer s’il convenait de prolonger ce plan et d’atteindre plus durablement les Européens dans ce qu’ils pensaient avoir de plus cher : leurs libertés.

Les journalistes étaient nombreux, dans la cour de l’Hôtel Matignon. Il y avait certainement tous les médias français, les journaux télévisés bien sûr, les quotidiens, les hebdomadaires et même la presse sportive qui espérait savoir si les saisons en cours allaient être interrompues.

Le chef du Gouvernement avait l’habitude de parler devant la presse, de répondre – ou feindre de répondre – aux questions embarrassantes. Mais la situation était différente maintenant. Il n’était pas là pour annoncer une réforme ou défendre une politique. Ce qu’il allait dire ne pouvait souffrir aucun débat, il s’agissait d’une réalité et d’un péril. Peut-être que ces mesures ne convenaient pas, qu’elles étaient insuffisantes ou, au contraire, excessives. Mais cela n’importait plus maintenant, il devait lire ce texte.

Juste avant de débuter, il ressentit une grande nervosité et une grande impatience de son auditoire. Il redoubla d’effort pour se concentrer, pour ne penser qu’à son texte et aucunement à ses conséquences. Il adopta spontanément un phrasé lent et saccadé, détachant tous les mots pour être sûr de ne pas s’emmêler ou bafouiller. La moindre hésitation aurait un effet désastreux.

Il accentua d’une voix grave et lente le terme de « coopération ». C’était sans doute le plus important de tout le discours. Le plan ne fonctionnerait que si tous les citoyens concernés y croyaient et y participaient.

Il arriva enfin au bout de son discours, la partie la plus importante, celle qui devait annoncer le contenu précis des mesures. Il sentit des gouttes perler sur son front et s’imagina ces millions de français, derrière leur télévision, accrochés à ses paroles. Il ne fallait pas qu’ils sentent sa peur. Il inspira et d’un ton aussi technocratique que possible, énonça le contenu du « plan continental », applicable immédiatement :

  • Suspension de toutes les liaisons aériennes, terrestres et maritimes hors Europe.
  • Fermeture stricte des frontières de la zone UE-Russie. Aucune demande de visa acceptée quel que soit le pays du demandeur
  • Fermeture temporaire de tous les lieux de rassemblements dont les stades et les salles de concert
  • Fermeture des écoles, des universités. Cours maintenus par visioconférence
  • Autorisations données à tout employé le pouvant de travailler depuis chez lui
  • Evacuation des personnes contaminées par la Peste vers des hôpitaux situés hors des agglomérations
  • Distribution de kits de décontamination et port obligatoire de gants et de masques lors de tout déplacement extérieur

Par ailleurs, les citoyens européens étaient invités à limiter drastiquement leurs déplacements, à éviter les transports en commun et à ne quitter leur ville que pour raison impérative. Dans le but de coordonner l’application de ces mesures, était créée une « Autorité de Protection publique », basée à Zurich disposant d’une antenne dans chacun des pays faisant parti du plan. Cette autorité se voyait dotée de larges prérogatives afin d’assurer la sécurité du territoire et des personnes.

Tout ceci dégageait un sentiment de maîtrise et de compétence. Comme la réalité de l’épidémie était dissimulée au plus grand nombre, on pouvait s’imaginer que ces mesures répondaient davantage à des soucis d’anticipation que de gestion.

En réalité, les autorités, bien informées de la situation et du nombre grandissant de victimes, étaient terrorisées. Elles savaient que la peste s’étendait et tuait, ne respectant désormais plus la limite imaginaire que les hommes avaient créée entre les riches et les pauvres. Il ne restait plus qu’à espérer que les chercheurs soient rapides et trouvent un remède avant que l’opinion publique n’ait conscience de l’ampleur du désastre.

Le Premier Ministre regagna son bureau chancelant. Il était épuisé comme un marathonien et s’assit sur le premier fauteuil à sa portée, hors du champ des caméras. Il fut félicité.

Un sondage publié dès le lendemain de l’allocution du Premier Ministre indiqua que 78% des français étaient favorables aux mesures annoncées. La peste effrayait et rien ne paraissait trop drastique pour la contenir. Et, tout le monde en était certain, tout ceci était temporaire. D’ici Noël, personne n’en parlerait plus.

*

Les déclarations venues de Lahore avaient eu un écho différent outre-Atlantique. Le Président, d’ordinaire si prolixe, n’avait émis aucun commentaire et rien ne semblait indiquer que Washington se préparait contre l’épidémie. Pour parer au désastre sanitaire et venir en soutien à des services publics défaillants, plusieurs associations Afro-américaines s’étaient unies sous une même enseigne : la Black Safety. Un pôle de coordination s’était établi à Baltimore et organisait l’aide aux personnes les plus démunies, principalement sur la côte Est des Etats-Unis.

Car la peste progressait rapidement, et principalement dans les ghettos déshérités. Les hôpitaux américains fonctionnaient depuis longtemps selon une logique de rentabilité. Le personnel ayant été réduit au minimum, il leur était impossible de faire face au surplus de malades. Les plus riches n’étaient pas épargnés par la maladie mais pouvaient s’offrir l’illusion d’une prise en charge dans les cliniques privées hors de prix.

Refusant d’abandonner une partie de la population, la Black Safety entendait faire le maximum pour donner un semblant de soins à tous et ce, grâce à des cohortes de bénévoles. Toutes les bonnes volontés étaient sollicitées et de nombreux médecins, infirmiers et enseignants prirent de leur temps libre pour aider leurs voisins.

Cette association ne rassemblait d’ailleurs pas que des Noirs puisque les exclus, dans un système de compétition extrême, étaient nombreux et de toutes les couleurs de peau.

Les Américains, si puissants, paraissaient complètement débordés par l’épidémie. La côte Est était la plus touchée avec plusieurs milliers de cas à New York, Philadelphie et Boston. L’ampleur était différente selon les villes mais, à chaque fois, l’administration semblait incapable d’apporter une réponse satisfaisante.

Le fragile bipartisme qui structurait les Etats-Unis depuis deux siècles commençait à se désagréger. Dépassés, les élus locaux, quel que soit leur bord, fustigeaient Washington et réclamaient des moyens à la hauteur de la situation. Ces suppliques restaient sans effet sur un Président qui venait d’être réélu et qui semblait parfaitement ignorer le désastre en cours. Il n’eut aucune réaction, non plus, lorsque le Gouverneur de l’Alabama proposa de mettre en place des hôpitaux pour les blancs et d’autres pour les noirs. Les plus bas instincts se réveillaient et personne ne semblait vouloir les stopper.

Beaucoup de citoyens, même parmi les plus conservateurs, ne comprenaient pas l’entêtement du chef de l’Etat. Il était évident que la maladie ne s’arrêterait pas d’elle-même et que le mépris ne soignerait personne. Il fallait agir avant que la première puissance mondiale n’atteigne une situation indigne de ses richesses.

Le jour de Thanksgiving fut choisi pour mobiliser au maximum. Il fallait que tout le pays montre sa détermination et que la classe politique en tire les bonnes conclusions. L’appel aux manifestations et à la grève générale, lancé par la Black Safety et une centaine d’autres associations militantes reçu un écho très favorable.

Des rassemblements monstres furent organisés dans les grandes métropoles du pays. Contrairement aux Européens, les Américains n’avaient encore mis en œuvre aucune mesure de confinement et n’avaient même pas imposé le port de masques de protection.

Les manifestations connurent un grand succès populaire, malgré quelques dérapages. A Baltimore, et dans les Etats du Sud, des militants afro-américains s’en prirent aux symboles de l’Etat fédéral. C’est à Atlanta que les heurts furent les plus violents. Après avoir largement endommagé les boutiques du centre-ville, un groupe de plusieurs centaines de militants s’en prit au siège du Gouvernement local, projetant sur sa façade plusieurs cocktails Molotov. Devant une police impuissante, le bâtiment s’embrasa rapidement et la maîtrise de l’incendie provoqua la mort de deux pompiers.

Même si la grande majorité des rassemblements ne connurent aucun excès, les événements d’Atlanta suffirent au Président pour discréditer l’ensemble du mouvement et se terrer un peu plus dans l’indifférence. 

*

Depuis la mort du jeune Allemand au Val de Grâce, Marion passait beaucoup de temps à mentir. Elle mentait aux journalistes, à qui elle communiquait des chiffres minorés qui cachaient la réalité de la propagation de la maladie, elle mentait à ses proches, en leur assurant qu’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter et que la peste ne tuerait que les plus affaiblis et elle mentait, enfin à tous les Français, en écrivant pour la Ministre des messages certifiant la distribution prochaine d’antibiotiques efficaces.

Elle n’en ressentait aucune culpabilité : il s’agissait d’éviter la panique et de contenir les débordements. Pour que le plan réussisse, il fallait que tout le monde le suive, avec calme et application. Peut-être, ainsi, l’Europe éviterait-elle le chaos.

Si Marion mentait, on lui mentait également. Le cabinet de la Ministre Raimbourg était devenu une forteresse au sein de laquelle toute parole était mesurée, contenue et filtrée. Chaque conseiller se gardait de dire aux autres ce qu’il savait et les informations ne transparaissaient que par bribes, qu’il fallait recouper.

A ce jeu, Marion s’avéra assez douée. Elle connaissait du monde au Ministère et était assez habile pour ne jamais faire sentir à ses interlocuteurs qu’ils trahissaient des secrets. Elle put ainsi, par petites phrases et sous-entendus, comprendre que la situation en France se dégradait très rapidement. Les grands hôpitaux avaient mis en place, sur ordre direct de l’Elysée, un protocole efficace pour cacher la maladie. Rien n’était dit aux familles des victimes. Les médecins assuraient que les malades étaient morts « d’insuffisance respiratoire ». De fait, les pestiférés disparaissaient des statistiques.

La méthode était très efficace pour cacher la propagation de la maladie mais ne l’empêchait pas. Marion savait que les grandes villes du Sud de la France Marseille, Nice et Montpellier étaient très fortement touchées.

Afin de maîtriser l’information, une cellule « Alerte » fut mise en place, qui regroupait tous les conseillers en communication du Gouvernement. Marion faisait partie de ce petit groupe, qui avait pour principale tâche de veiller à éviter la diffusion de tout contenu problématique sur Internet, et sur les réseaux sociaux en particulier.

Pour cela, Marion et ses collègues se créèrent de nombreux faux comptes afin d’intégrer les cercles les plus restreints. Les pages de « Care 2020 » étaient particulièrement visées : elles regroupaient les plus virulents, ceux qui annonçaient la mort de plusieurs centaines de millions d’humains voire la fin du monde.

Le rôle de la cellule « Alerte » était simple : une fois les messages identifiés, il fallait supprimer les comptes dont ils émanaient. L’objectif était d’éviter la propagation de nouvelles anxiogènes. Le Gouvernement n’hésitait pas pour cela à verser dans l’illégalité. La cellule opérait une veille permanente en ligne, sur de nombreux réseaux. Avec l’aide d’informaticiens de haut niveau, ils avaient même réussi à mettre au point un algorithme capable de traquer les références à l’épidémie sur les principaux réseaux sociaux.

Dès lors qu’un contenu était jugé « problématique », une agence de hackers hongkongais était mandatée pour semer la pagaille dans l’ordinateur de la personne ayant rédigé le post. La manœuvre était assez simple et des pirates français auraient très bien pu s’en charger mais il était préférable d’externaliser au maximum pour éviter que des journalistes ne s’y intéressent.

Cette atteinte à la liberté d’expression, si elle était rendue publique, pouvait provoquer la chute du Gouvernement. Il convenait donc de rester particulièrement discret et Marion ne parlait de cette cellule « Alerte » à personne, pas même à Antoine.

*

La Black Safety, malgré les efforts déployés par ses milliers de volontaires, ne parvenait pas à endiguer l’épidémie. Il était évident que l’Etat devait, d’urgence, débloquer des moyens exceptionnels. Tout le pays, à part l’Alaska, était maintenant contaminé et, alors que les morts s’accumulaient, les tensions croissaient entre communautés, qui se rejetaient les responsabilités.

La poudrière s’embrasa soudainement, à Austin, lors d’une manifestation réclamant la mise en place de mesures similaires à celles prises en Europe. Alors que le rassemblement se déroulait sans violences, une fusillade éclata, faisant 37 morts. Le choc fut d’autant plus important que les trois tireurs n’avaient ciblé que des hispaniques, prenant soin d’épargner les blancs.

Cette attaque eut exactement l’effet escompté. La fragile union proposée par la Black Safety implosa. Il n’était plus alors question de réclamer un quelconque secours de l’administration mais de survivre, entre soi. Il était de toute façon évident que le Président n’interviendrait pas et que les Américains ne pouvaient désormais plus compter que sur eux-mêmes et leurs proches pour survivre.

Après la fusillade d’Austin, des groupuscules hispaniques se formèrent un peu partout dans le sud et l’Ouest du pays. Une semaine jour pour jour après le drame, une voiture piégée pulvérisa une Eglise protestante uniquement fréquentée par des Blancs, dans la banlieue de Houston, tuant 98 personnes. L’attentat fut immédiatement revendiqué par la Proteccion hispanica qui appelait d’ailleurs à d’autres attaques du même type.

Un cycle de vengeances s’enclencha alors, faisant plusieurs centaines de morts dans tout le pays en quelques semaines seulement. Ni l’armée ni la police ne parvenait à endiguer cette violence qui, en réalité, couvait depuis longtemps. Pendant ce temps, la peste avançait et continuait à tuer. Certains commençaient déjà à préparer leur exil vers le Canada ou le Mexique. D’autres se barricadaient et s’assuraient d’un stock d’armes et de provisions suffisants pour passer le désastre.

L’espoir fuyait le Nouveau Monde alors que les laboratoires américains se vidaient. Les meilleurs chercheurs acceptaient les offres mirobolantes des industries européennes et s’éloignaient d’un pays en pleine décomposition.

*

La couverture médiatique de l’événement était démesurée. Les chaînes d’information en continue ne parlait plus pour ainsi dire que de l’épidémie. « Vivre avec la peste à Marseille, à Montpellier, à New-York, à Montbéliard… » ; « Sortir ou rester confiné ? » ; « Peut-on continuer les rendez-vous amoureux en plein confinement ? » ; autant de sujets qui ne disaient rien ou presque de l’état de la pandémie mais qui maintenaient une psychose permanente. La peste était partout et avait envahi chaque instant du quotidien. Les chaînes d’information parlant toute la journée de l’épidémie, les éditions du soir devaient s’aligner. De même que les radios, ce qu’il restait de la presse écrite et les différents sites en ligne qui se targuaient d’informer.

Certains journalistes, parfois, se risquaient à des estimations du nombre de victimes, sans jamais préciser s’il s’agissait de cas, de malades ou de morts. Ces précisions étaient de toute façon inutiles puisque chaque chiffre était immédiatement invalidé par des experts qui surenchissaient ou minoraient sans plus d’explications.

Il était assez compréhensible qu’un décompte précis soit impossible dans certaines zones du globe. La pauvreté, l’absence d’état civil ou, plus certainement, le chaos engendré par le développement de la maladie, empêchaient l’accès à une information certifiée. Mais personne n’acceptait que l’Europe, et a fortiori la France, ne soit en mesure de publier des données exactes. L’Autorité de Protection publique française diffusait pourtant, quotidiennement, un bulletin qui faisait état de la situation. Mais, dans la masse de données fournies, il était impossible de comprendre si l’épidémie se développait ou ralentissait et combien de Français avaient d’ores et déjà été emportés.   

Ce flot d’information n’apportant aucune connaissance, l’angoisse montait. Tout le travail de Marion était sapé, l’effet de panique était total : les files d’attente aux pharmacies s’allongeaient, les services des urgences étaient débordés et les généralistes voyaient leurs cabinets s’emplir de patients, persuadés de leur mort imminente.

Pourtant, alors même que la peste était partout, personne ou presque ne connaissait de proche contaminé. Les malades étaient cachés et traités dans la plus grande discrétion. On ne savait rien d’eux : ils disparaissaient sans plus d’explications.

*

La Sorbonne, comme toutes les universités d’Europe, était fermée. La soutenance d’Antoine allait donc avoir lieu par visioconférence. Bien que peu enthousiaste à l’idée de présenter le résultat de trois ans de travail à un écran seul dans sa chambre, il n’avait pas vraiment protesté. Il était déjà bien heureux d’avoir obtenu une date de soutenance et des sources sûres dans l’administration lui avaient confié que l’Université ne rouvrirait vraisemblablement pas avant Noël. Dans ces conditions, il été préférable de ne pas trop retarder les choses au risque de ne jamais être considéré comme officiellement Docteur.

Il aurait très bien pu soutenir en pyjama – il y avait même pensé – mais il opta finalement pour un costume sombre sans cravate. Il se sentait un peu ridicule, à attendre nerveux, seul dans son studio et trop bien habillé, le début de sa présentation.

Il passa les deux heures précédant son oral à vérifier compulsivement sa connexion Internet, la défaillance de ce seul élément pouvant tout gâcher. A 11h, il se connecta à Skype, comme convenu avec son Directeur de thèse. La conversation débuta et il fut surpris de voir son Directeur seul dans ce qui ressemblait à une chambre. Antoine s’était imaginé que le Jury entier serait présent devant lui. Il avait oublié que les règles de confinement s’appliquaient également aux Professeurs d’Université et qu’eux non plus n’avaient pas le droit de se réunir dans l’établissement.

Ainsi, la soutenance commença de la façon la plus étrange possible, d’autant que son Directeur lui indiqua rapidement qu’il ne fallait pas attendre les deux autres membres du jury : l’un ne parvenait pas à se connecter et l’autre était souffrant. Le mot avait été prononcé avec une telle gravité que la nature des souffrances du Professeur ne faisait aucun doute. Antoine, trop concentré sur son travail et perturbé par les circonstances ne releva même pas qu’il venait de connaître son premier cas de peste.

D’un format atypique, la soutenance n’en fut pas moins éprouvante. Les professeurs absents avaient fait parvenir leurs questions et pointé certaines failles dans le raisonnement d’Antoine. Pendant une heure, il lutta valeureusement, apportant toutes les précisions jugées utiles.

Il fut longuement questionné sur sa méthodologie. On voulait absolument savoir qui il avait interviewé, dans quelles entreprises il s’était rendu et quelles start-ups avaient été ciblées. Lui résistait, invoquait le droit à l’anonymat, qu’il avait d’ailleurs certifié à ses témoins. De plus, il ne comprenait pas l’intérêt d’insister autant sur ce point. Il était évident que la qualité d’un travail de chercheur tenait autant à la fiabilité de ses sources qu’à sa discrétion et à sa loyauté.

A la fin de la soutenance, son Directeur fit mine d’entretenir un léger suspense concernant la mention attribuée à sa thèse. En réalité, le résultat était déjà déterminé depuis longtemps et seule une soutenance totalement ratée aurait pu influer sur la décision initiale.

Antoine reçut finalement la mention « Très honorable avec félicitations du jury », la plus haute possible. Après avoir longuement remercié son Professeur, il ferma la petite fenêtre de conversation, puis son ordinateur. Il était Docteur.

*

Les bars et restaurants étant fermés, les options pour fêter correctement son nouveau titre étaient réduites. Antoine n’eut guère d’autre choix que d’inviter ses proches dans son appartement pour vider quelques bouteilles de champagne. En temps normal, il aurait rechigné à inviter tant de gens chez lui, certain d’attirer sur lui les remarques médisantes de ses voisins. Mais les temps étaient particuliers et il s’agissait peut-être du seul domaine sur lequel la loi s’était assouplie ; le tapage nocturne n’intéressait plus les policiers. Il fallait bien évacuer et boire pour faire baisser l’angoisse, les autorités le savaient bien et fermaient les yeux sur les éventuels débordements.

Il n’avait pas trop restreint le nombre d’invités et avait même proposé à ses parents de venir à Paris pour l’occasion. Ils ne venaient quasiment plus, ils n’aimaient plus Paris, son agitation, son climat et ses habitants. Antoine avait pourtant pensé un peu naïvement que la perspective d’arroser le plus haut diplôme existant dans le système supérieur français serait suffisante pour les convaincre de traverser la France.

Les restrictions de déplacement n’étaient pas aussi drastiques que l’avait annoncé le Premier Ministre et le cas précis eu, sans difficultés, pu être justifié en « événement familial ». Mais ses parents étaient terrorisés par la peste et n’aurait envisagé pour rien au monde de quitter leur appartement, seul endroit à leurs yeux, parfaitement sécurisé.

*

Il y avait suffisamment de champagne pour plonger l’immeuble entier dans un délicieux coma éthylique. Antoine avait d’ailleurs invité quelques-uns de ses voisins à sa soirée. Avec tous ses amis et collègues réunis, il y avait bien une petite trentaine de personnes serrées dans son appartement parisien.

Tout le monde fit un effort, les deux premières heures, pour ne pas parler de l’épidémie. Même si l’information préoccupait tout le monde, il était important de se détendre, de profiter un peu de ces moments de vie malgré la menace latente de la maladie. Les invités d’Antoine savaient qu’après toutes ces années de travail, il méritait qu’on fasse la fête pour lui, qu’on ne vienne pas empoisonner ce moment de célébration.

Pourtant, l’alcool et l’habitude du moment prirent le dessus et les discussions, sans concertation, finirent toutes par converger vers le même point. Chacun y allait de sa petite anecdote, de ceux qui connaissaient directement des malades, des pestiférés, ceux persuadés d’avoir les premiers symptômes, ceux qui faisaient mine de ne pas s’en préoccuper. Personne ne semblait en mesure d’adopter une attitude neutre, la peste parasitait jusqu’aux esprits les mieux dotés. Antoine lui-même, qui avaient toutes les raisons de penser à autre chose, devisa longuement et très sérieusement avec une amie de la fac de toute la gamme d’antibiotique connue pour lutter contre la peste. Chacun, à renfort d’articles Wikipedia ou de reportages TV mal digérés, s’était construit une expertise aussi bancale qu’inutile.

Comme à chaque fois, personne n’osait aborder le cœur du problème : malgré tous les messages rassurants des autorités sanitaires, il n’existait pour l’heure aucun remède et l’épidémie progressait, lentement mais inexorablement.

Marc se lança dans un monologue sur les évacuations des malades dans des hôpitaux de campagne. Pour protéger les autres patients, certains pestiférés étaient transférés dans des hôpitaux moins fréquentés, loin des grandes villes. La démarche paraissait logique mais Marc était certain qu’une partie de la vérité était dissimulée et ses penchants complotistes ne trouvaient aucun apaisement à savoir que les médias n’étaient pas autorisés à visiter ces lieux, bien qu’une bonne dizaine de raisons parfaitement rationnelles eussent pu expliquer cette interdiction.

Il se fit l’écho des plus folles rumeurs qui circulaient. Certains affirmaient que ces hôpitaux n’existaient pas et que l’on laissait mourir par centaines des malades considérés comme incurables. D’autres prétendaient savoir que des expériences horribles s’y déroulaient et que les malades, de toute façon condamnés, n’étaient pas en mesure de protester.

Antoine n’écoutait rien du débat qui s’enflammait. L’alcool lui avait anesthésié l’esprit, il était docteur et heureux. Il regardait Marion, plus belle encore que d’habitude.

La conversation finit par s’emballer soudainement lorsqu’un ancien collègue d’Antoine demanda benoitement le bilan du nombre de victimes de l’épidémie en France. Selon les chiffres du Ministère de la Santé, au 15 Novembre 2020, plus de 15 millions de personnes étaient mortes de la peste dans le monde, dont 8 584 en France. Ces chiffres paraissaient déjà importants mais Marc soutenait qu’ils étaient délibérément minorés et que la France, quoiqu’elle en dise, ne pouvait pas compter moins de 15 000 victimes. Antoine comprit soudainement qu’il avait laissé son collègue complotiste aller trop loin et il ne voulait surtout pas que ce dernier prenne à parti Marion, comme il l’avait fait lors de la dernière soirée. Il tenta alors de calmer Marc mais au lieu de « changer de sujet », ce dernier s’emporta :

  • Vous mentez, le ministère ment et tout le monde le sait. Vous déportez les malades en campagne et vous abattez les plus faibles… Vous organisez un véritable massacre et vous fermez les yeux !

Marion, se sentit prise à partie. Elle ne pouvait et ne devait pas laisser ce genre de propos se propager. Il y avait trop de gens dans l’assemblée pour ne pas réagir. Il fallait attaquer :

  • Tu racontes n’importe quoi. La situation est très compliquée, tu devrais le savoir si tu es si bien renseigné. Tu as réussi à trouver des chiffres sur le nombre de victimes ? Félicitations, je ne sais pas d’où ils sortent puisque même moi je ne les ai pas.
  • Mais non ! Tu mens, vous mentez tous, on n’en guérira pas de cette saloperie. L’humanité va y passer et vous, vous ne faites rien, aucune recherche, aucun vaccin, rien. Je le sais. Et je vais le dire au monde. Il faut que tout le monde sache. Vous n’avez pas le droit de nous mentir comme ça.
  • Tu sais, vue la situation, c’est vraiment dangereux de raconter des trucs pareils.
  • Ta gueule, Marion, tu me dégoutes.

Marc se leva et parti d’un coup. Son départ autant que son intervention avaient jeté un froid sur l’assemblée mais l’alcool reprit vite le dessus. Il fut oublié et on continua à boire jusque tard dans la nuit.

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