Mars 2021

Depuis les premières matinales, un seul sujet obsédait les journalistes ce mercredi 10 mars. Un bandeau noir ceignait toutes les éditions spéciales avec le même titre effrayant : « Le retour de l’épidémie en Europe ».

Une vieille dame italienne avait succombé, la nuit même, dans un hôpital de Tarente. Si l’Italie était touchée, il n’y avait plus de barrières efficaces, la peste serait bientôt de retour en Europe, en France. Partout.

Tout se répéta de la même façon : les journalistes reprirent les mêmes formules et les mêmes titres que ceux utilisés quelques mois auparavant, lorsque la jeune randonneuse grecque était morte. Mais cette fois l’information n’était plus traitée avec sensationnalisme et la peur des présentateurs était palpable.

Car au final la mort de cette dame italienne ne signifiait qu’une seule chose : le plan de protection contre l’épidémie n’avait pas fonctionné. Avec cette contamination, l’Europe pouvait douter de ses forces et de ses dirigeants : si cette vieille dame avait succombé, combien d’autres personnes encore allaient disparaître ?

Les journalistes relayaient la parole de passants pris parfaitement aléatoirement dans les rues parisiennes qui, tous ou presque, disaient la même chose et se sentaient abandonnés de leurs dirigeants. Ils s’estimaient lésés : ils avaient donc consenti à tous ses sacrifices, durant ces derniers mois, pour rien ?

Un sentiment confus, lié à une exaspération plus profonde, condamnait tout et tout le monde. Pire que la peur ou la colère, c’était le désespoir qui semblait l’emporter. Tout ceci n’avait donc été qu’une illusion, les Européens ne valaient pas mieux que les autres habitants de la Terre.

Cette fois-ci, le Premier Ministre ne prit même pas la parole. Un simple bulletin d’alerte de la Protection publique, communiqué sur les grandes chaînes d’information annonça la remise en place, à effet immédiat, des différentes mesures qui, peu à peu, avaient été levées ces dernières semaines. Aucun dirigeant politique ne souhaitait se montrer, l’échec était trop grand.

La petite trentaine de pays européens qui continuait encore à vivre dans l’illusion d’une épidémie lointaine dut, elle aussi, affronter la crise. Tout se verrouilla de nouveau et peut-être pour toujours. Car personne maintenant n’osait plus s’avancer. Donner une date ou semblant d’espoir, c’était mentir effrontément et se mettre en danger.

Le soir-même, quasiment toutes les villes européennes connurent le même phénomène. Les lieux publics, restaurants et bars ayant obligation de fermer le lendemain, une grande fête spontanée s’organisa. Les restaurateurs voulaient vider leurs stocks de nourritures et de boissons avant le chômage technique et beaucoup de gens étaient disposés à les aider, sachant qu’il s’agirait potentiellement de la dernière bière en terrasse ou du dernier œuf mayonnaise entre amis avant longtemps.

A Dublin, Paris, Bruxelles ou Varsovie, on pu voir les mêmes scènes d’orgies : des millions de personnes enivrées, profitant d’être ensemble en ce mercredi 10 mars. Personne ne pensait au lendemain qui serait pour certains un jour travaillé comme les autres, pour beaucoup un jour de gueule de bois et pour tous le début de jours difficiles.

Antoine et Marion se réunirent avec quelques amis pour profiter eux-aussi de cette joie forcée. Comme beaucoup, ils ne se disaient pas que certains de leurs proches allaient succomber à l’épidémie et pensaient encore moins à leur propre mort. Ils considéraient davantage les contraintes à venir pour sortir et se réunir entre amis.

Ils décidèrent de se rendre dans un bar du XXe arrondissement qui avait promis à ses clients un verre offert pour chaque verre acheté. L’ambiance était festive, les rues encombrées et la police restait discrète. Les consignes transmises par Beauvau étaient claires : une certaine tolérance devait être appliquée et seuls les graves manquements à l’ordre public seraient réprimés.

Au milieu de la soirée, alors que tout le monde avait perdu le compte des tournées, une clameur se fit entendre au bout de la rue. Il semblait s’agir d’une sorte de manifestation, regroupant une petite centaine de personnes, toutes vêtues de tee-shirt violets. Au loin, il était difficile d’entendre nettement leurs slogans mais une grande banderole, tenue par cinq manifestants affichait « Venez rejoindre les derniers hommes ».

C’était la deuxième fois qu’Antoine entendait parler des « derniers hommes » et, comme la première, il eut du mal à comprendre de quoi il s’agissait. Ils ne paraissaient ni énervés, ni agressifs mais extrêmement sérieux. Ils distribuaient des tracts à toutes les personnes qu’ils croisaient, comme si en oublier une seule eut condamné l’humanité toute entière. Pourtant, beaucoup de passants, plus occupés à trouver une place en terrasse, ne prenait même pas la peine d’écouter leurs discours ou de lire leurs tracts.

Antoine, intrigué et désinhibé par l’alcool, se leva pour aller à leur rencontre. Marion ne chercha pas à le retenir ou à comprendre ce qu’il cherchait à faire, plus inquiète de sécuriser leur précieuse table en terrasse.

Le rassemblement était essentiellement composé de jeunes gens ne dépassant la trentaine. Certains d’entre eux paraissaient même à peine sortis de l’adolescence. Antoine se saisit d’un tract qu’un des manifestants lui tendit et, sans même y jeter un œil, lui demanda ce qu’ils faisaient et ce qu’ils voulaient. Souriant, l’homme lui déroula avec application un discours visiblement appris par cœur :

  • Mon Frère, tu as entendu parler de l’épidémie. Nous sommes tous en sursis aujourd’hui et beaucoup vont mourir. Nous n’avons pas confiance dans le Gouvernement, qui n’est pas là pour nous protéger mais pour préserver les plus puissants. Nous devons nous réunir entre nous, loin du monde, pour vivre. Nous appelons toutes les personnes qui le veulent à nous rejoindre dès aujourd’hui.
  • Et vous voulez vous installer où ?
  • Mon Frère, tout ceci dépendra de notre nombre. Les derniers hommes se compteront une fois le mal passé.

L’homme se détourna pour continuer sa distribution de tracts, sans apporter plus de précisions. Antoine rejoignit ses amis, intrigué par ces propos qui, au final, n’avait pas grand sens. Ces gens voulaient quitter les villes ? Fuir ? Pensaient-ils réellement échapper à la peste ainsi ?

*

Cette seconde vague de peste, tous les Européens le savaient déjà, allait être plus violente et plus meurtrière que la précédente. Les mesures de confinement n’ayant pas été aussi efficaces que prévues, il ne restait plus qu’une seule chose à faire : trouver un remède.

C’est sur ce point qu’insistaient tous les spécialistes et cette disposition semblait si logique qu’elle faisait l’objet d’un consensus rarement atteint au sein de l’opinion française. Beaucoup étaient même prêts à payer de leur poche pour accélérer les recherches. Les laboratoires pharmaceutiques, mis sous pression par les autorités, débloquèrent des sommes et des moyens astronomiques. Il en allait de leur survie. Ernst Gudman, le porte-parole de la Protection publique à Zurich ayant clairement menacé de les mettre sous tutelle si des résultats rapides n’arrivaient pas.

Car, pendant ce temps, l’épidémie avançait, pays par pays. En moins d’une semaine, presque toutes les grandes villes d’Italie, d’Espagne, du Portugal et du sud de la France déclarèrent de nouveaux cas de peste. Comme en Asie, comme en Afrique, la maladie était presque systématiquement mortelle.

Le visage de Guillaume Signan devint de plus en plus familier, il s’exprimait quotidiennement, détaillant l’avancée de l’épidémie en France, le nombre de cas, le nombre de morts et expliquait l’état des recherches pour trouver un vaccin. Il ne faisait pas preuve d’un optimisme forcé et, paradoxalement, son honnêteté et sa transparence rassuraient. Selon lui, il ne servait à rien de cacher la vérité, fut-elle grave, au risque de laisser enfler les rumeurs.

Malgré le sérieux de sa démarche, de nombreuses théories alternatives se répandaient sur Internet. L’une des plus récurrentes concernait logiquement le nombre de cas en France, tantôt minoré ou majoré selon les perspectives.

Beaucoup s’inquiétait aussi du traitement des malades dans les « hôpitaux de campagne » entièrement réservés aux pestiférés. Il s’agissait d’une mesure sanitaire, visant à parfaitement confiner les cas les plus graves. Mais comme personne n’était autorisé à y accéder, les fantasmes prospéraient. On s’imaginait des expériences atroce ou des exécutions sommaires sans aucune preuve ni fondement.

Les propos de Raimbourg continuaient d’agiter Marion. Avait-elle raison ? Ce Guillaume Signan, au visage d’ingénieur trop sérieux, était-il un potentiel dictateur ? Il était, certes, devenu omniprésent mais les circonstances l’imposaient : qui a sa place agirait différemment ? Il était bien nécessaire de tout mettre en œuvre pour limiter le nombre de morts. Plus les jours passaient, plus Marion en voulait à Inès. Elle en était sûre, sa jalousie l’avait aveuglée.

*

Antoine avait fini par aborder la question de Budapest avec Marion et, à sa grande surprise, elle avait accepté sans hésiter de l’accompagner. Elle était au chômage, elle voulait changer de carrière et elle était de plus en plus désespérée par son pays.

Ce projet de départ était toutefois mis en suspens par la maladie : il n’était plus question de voyager alors que plus aucun avion ne volait. Il était possible que la rentrée universitaire hongroise soit décalée de quelques semaines, en fonction de l’évolution de l’épidémie. Antoine n’avait pas de raisons d’être inquiet : la deuxième vague de peste n’avait pas atteint l’Europe centrale.

En attendant, Antoine et Marion s’occupaient comme ils le pouvaient, dans un pays entièrement verrouillé. Il n’y avait plus grand-chose à faire dehors, les restaurants, bars et cinémas étant fermés. Ils passaient ainsi une bonne partie de leurs journées à lire ou à regarder la télé. Ils avaient développé une addiction morbide pour l’actualité internationale, se passionnant pour le nombre de personnes que la peste tuait, pays par pays. Les journaux télévisés rivalisaient de créativité pour montrer l’horreur de l’épidémie grâce à des cartes interactives et des reportages sensationnalistes. Comme beaucoup de journalistes refusaient de se rendre dans les zones les plus ravagées, on envoyait des drones filmer les villages abandonnés, les charniers ou les cohortes de gens fuyant sans espoir. Le procédé garantissait des images de haute précision permettant de « rendre état de la réalité de la situation ».

Même la Chine ne parvenait plus à dissimuler l’ampleur du désastre et les images de Pékin ou Shanghai, vides de tout habitant faisait le tour du monde entier. L’Armée populaire avait fini par prendre les choses en main, avec la bénédiction du Parti communiste, et traité le mal radicalement : des camps immenses avaient été créés, dans lesquels furent entassés toutes les personnes « saines », avec un cloisonnement absolu et des chambres totalement hermétiques. Les malades, les vieillards et les personnes trop faibles pour survivre d’après les critères des militaires avaient été déplacés vers des lieux inconnus. Thomas se trouvait peut-être dans un de ces camps. Ou dans une fosse commune.

Aux Etats-Unis, la situation avait fini par se stabiliser. Les plus fortunés avaient fui le pays vers les tranquilles îles des Caraïbes et le Gouvernement en exil s’était installé à Hawaï. Mais aucune réelle solution à l’épidémie ne semblait envisageable et les Américains continuaient de mourir.

Chaque partie du monde s’était refermée sur elle-même, condamnée à gérer ses propres problèmes. La peste avait réveillé à chaque fois des tensions bien plus profondes qui fragmentaient les sociétés. Voyant la situation dans le reste du monde, l’Europe s’estimait chanceuse de n’avoir que la maladie à gérer.

*

Comme à peu près tout le monde, Antoine et Marion avaient massivement augmenté leur consommation d’alcool. C’était un moyen assez simple et efficace pour encaisser la réalité de la situation, d’un monde en plein délabrement. Ils passaient une bonne partie de la journée doucement enivrés et augmentaient les doses le soir, pour s’assurer un sommeil profond. Ce n’était pas tant la peur de la mort que l’ennui qui les faisait agir ainsi. Ils étaient jeunes, bien portants et Européens, ils ne s’inquiétaient pas tellement pour leur survie. Mais voir le monde se désintégrer et savoir que des millions de gens mourraient sans qu’ils ne puissent rien y faire les déprimait profondément. L’alcool permettait encore un minimum d’apaisement.

Il était encore assez facile de se procurer du vin ou de la bière française mais les produits importés se faisaient de plus en plus rares. La suspension du trafic aérien et la fermeture des frontières réduisaient considérablement les possibilités de ravitaillement. Pour éviter la pénurie et l’inflation, la gestion des stocks de vivres fut confiée à la Protection publique qui avait une plus grande capacité de coordination, du fait de son réseau européen.

*

Les « derniers Hommes » gagnaient en importance. Antoine les avait pris pour des fanatiques, mais ils semblaient extrêmement organisés et convainquaient largement. Les manifestations étant interdites, les derniers Hommes se mirent à poster de nombreuses vidéos sur les réseaux sociaux montrant leurs « citadelles », des sortes de campements scouts isolés de tout censés garantir la survie à ses occupants. Etrangement, les « frères et sœurs » étaient de plus en plus nombreux et vivaient par communautés d’une vingtaine de personnes, en total autosuffisance. Rien ne sortait ou n’entrait d’une citadelle, une fois un membre accepté, il ne lui était plus possible de faire machine arrière.

Ni Antoine ni Marion ne s’intéressèrent à cette démarche. Ils préféraient leur confort parisien et ne voyaient pas l’intérêt de se couper du monde et de s’éloigner ainsi des hôpitaux et de toute chance de guérison en cas d’infection.

Pourtant, comme beaucoup de leurs compatriotes, ils doutaient de plus en plus de l’efficacité de leur gouvernement et comprenaient en partie la popularité des « derniers Hommes ». Car ni l’Elysée, ni Matignon ne parvenait à tenir un discours cohérent et rassurant. Seul Guillaume Signan faisait figure d’autorité dans une situation de crise sans précédent. Cette situation se répétait d’ailleurs dans la plupart des pays européens, qui avaient préféré délégué les plus importantes décisions aux Autorités de protection publique.

Cela s’était fait naturellement, par soucis d’efficacité. Il était inutile de disperser l’action et bien plus rationnel de tout centraliser. De plus, les élus s’évitaient ainsi le risque qu’on leur reproche quoique ce soit. En cas de mauvaise gestion, il leur serait facile de se déverser sur la bureaucratie. Dans le cas contraire, il ne serait pas très compliqué de s’attribuer les lauriers des autres.

De toute façon, plus personne ou presque ne s’intéressait à la politique. Les petites querelles de partis n’avaient plus grand sens dans une société verrouillée, où il était à peine permis de quitter sa ville.  

*

Le dernier jour de Mars, le visage de la chanteuse et actrice Vanessa Paradis apparut en Une de tous les journaux. Elle avait participé, en début de mois, à un concert de soutien aux victimes de la maladie à Istanbul. Ironiquement, c’était certainement là-bas qu’elle avait contracté la peste, qui avait fini par l’emporter après quelques jours d’incubation.

L’émotion fut forte ; en plus d’être populaire, Vanessa Paradis était jeune et ne représentait pas du tout le profil fragile que l’on avait voulu accoler aux malades.

Alors que les hommages se succédaient, le nombre de cas augmentait et les mesures de confinement se durcissaient. Toutes les villes de France, désormais, avaient suspendu le fonctionnement de leurs transports publics. Les rames de métro et les bus étaient de véritables bouillons de culture et il n’était pas raisonnable d’exposer ainsi les passagers.

Les personnes qui le pouvaient furent donc fortement incitées à télé-travailler. Le MEDEF avait mollement protesté, supposant une « baisse de la productivité potentiellement nuisible pour le pays » mais s’était rétracté devant le tollé provoqué par ces déclarations. Comment pouvait-on invoquer des points de PIB alors qu’il en allait de la survie des employés ?

L’approche des vacances de Pâques facilita un peu les choses concernant les écoles. Tant que la plupart des parents travaillaient, il était difficile de les fermer. Les enfants avaient donc passé les dernières semaines avec des masques et des gants. Maintenant que les parents étaient, pour beaucoup, à la maison, il était possible d’arrêter les cours.

Un système de visioconférences, développé par l’Education nationale, se développa pour que les enfants ne perdent pas trop le rythme. Conférences permit ainsi aux enseignants et aux élèves de poursuivre les cours depuis chez eux.

A la fin du mois de Mars, trois semaines après le début de la deuxième épidémie, la France recensait 8 765 cas, dont 7801 mortels.

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