Mai 2021

Le Premier Ministre reçut la nouvelle comme un coup de poing dans le ventre. Même s’il n’appréciait pas l’Homme, le symbole était trop grave pour être ignoré : le Ministre de la Défense, Jérôme Savigny, était mort dans la nuit, de la peste. Pour l’heure, l’information était confidentielle mais la nouvelle allait bientôt s’ébruiter et faire l’objet de toutes les unes. Comment avait-il bien pu attraper cette saloperie ? Comme les autres Ministres, il n’avait pas quitté la France depuis des semaines et n’avait pas été spécialement exposé à la maladie. Si le Gouvernement était frappé, il devenait impossible de prétendre que tout était encore sous contrôle. Il ne pouvait quand même pas démissionner maintenant. Que pouvait-il faire au juste ? Tout déléguer à Signan ?

Le Premier Ministre se rassura cyniquement, se disant que de toute façon plus aucun citoyen ne croyait en l’efficacité de son action.

Il ne put cependant empêcher le petit monde ministériel de commencer à s’exciter : Quand avait-on croisé Savigny pour la dernière fois ? Lui avait-on serré la main ou, pire, fait la bise ? S’était-on bien lavé les mains ? Chacun, malgré l’évidence, tentait de se persuader qu’il n’avait pas pu être aussi près de la mort.

Car si la peste avait tué aléatoirement des célébrités, des acteurs ou des journalistes, elle n’avait pas encore atteint le monde politique français. Alors que le Maire de Turin, le Ministre de la Justice espagnol et plusieurs conseillers de Lander allemands avaient été frappés, les dirigeants français étaient restés relativement épargnés.

La nouvelle, cependant, ne perturba pas spécialement les citoyens français. Le « pauvre homme », se disait-on, tout en relativisant : tout le monde ou presque maintenant avait perdu un proche de l’épidémie.

Les membres du Gouvernement, au final, étaient les plus ébranlés. Eux non plus n’étaient donc pas protégés du fléau. Ce mercredi, pour la première fois, tous furent d’accord pour se réunir dans les locaux de la Protection publiques, jugés plus sûr que l’Elysée, pour tenir l’habituel Conseil des Ministres.

La Protection publique française était installée dans un bâtiment anonyme, près de la Porte de Charenton. Guillaume Signan avait fait réaménager un des rares espaces inoccupés de Paris, ce qui permettait un relatif isolement et un parfait contrôle de toute personne à proximité.  L’endroit fonctionnait comme une petite ville, avec des stocks de vivres, de médicaments et même d’armes. Toutes les situations devaient être envisagées et Signan avait pour principale mission d’assurer la sécurité des Français.

De nombreuses antennes, de tailles variables, s’étaient installées un peu partout dans le pays. A mesure que l’épidémie enflait, les pouvoirs de la Protection publique grandissaient. Il était plus logique de tout confier à un seul organe en tant de crise : il fallait agir vite.

Si, à la base, l’entité de Zurich chapeautait les autres, il n’en était plus question aujourd’hui. Les réalités étaient trop différentes, de Lisbonne à Saint-Pétersbourg. Une grande latitude d’action était ainsi laissée à chaque délégation de la Protection publique, dépendant également du pouvoir en place. En Russie, le Kremlin avait partiellement satellisé cette institution étrangère et confié de plus larges pouvoirs à l’Armée. Moscou n’avait d’ailleurs pas eu d’autres choix que de rappeler tous ses réservistes pour préserver ses frontières à l’Est. Les migrations des pays asiatiques, dévastés par la peste, poussaient vers la Russie et menaçait de propager encore un peu plus la maladie. L’Armée russe, mal équipée, tentait tant bien que mal de protéger ses 15 000 kilomètres de frontières orientales.

*

Depuis qu’Antoine était sorti de l’hôpital, le quotidien était étrange et pesant. Comme si deux amis avaient été condamnés à mort pour un même crime mais que l’un eut été gracié. Marion semblait plus distante et peut-être même un peu jalouse. Jusque-là, elle n’avait pas eu peur de mourir, si elle mourrait avec l’homme qu’elle aimait. Mais maintenant que lui était sauvé, elle allait peut-être mourir seule, dans l’anonymat d’une chambre hermétique.

Ce n’était bien sûr pas juste pour Antoine, qui n’y pouvait absolument rien, mais elle ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir. Lui, encore affaibli, ne comprenait pas ce qu’elle lui reprochait. Quel était l’intérêt de survivre si personne n’en était satisfait ?

Ils se parlaient de moins en moins et passaient beaucoup de temps sur Conférences qui avait rapidement élargi ses services au-delà des cours en ligne. Avec l’appui de la Protection publique et de quelques géants du numérique, le site s’était transformé en une vaste plateforme d’échanges et de divertissement. Il était possible, bien sûr, de converser avec ses proches par chat ou par visioconférence. Il y avait également une grande offre de films, séries, livres numériques et jeux en tous genres. L’ergonomie du site avait été pensée pour être accessible à tous, aux jeunes comme aux vieux. Conférences fut vite adoptée par les Français, d’autant que les réseaux sociaux habituels Facebook, Instagram ou Snapchat connaissait un fort ralentissement du fait de la situation dégradée aux Etats-Unis.

Le site possédait également une rubrique nécrologique qui permettait de vérifier rapidement si un proche avait été emporté. Avec près de 100 000 morts cumulés en France, tout le monde ou presque avait une connaissance dans cette liste.

Il semblait d’ailleurs maintenant que tous les autres motifs de décès avaient disparu. Les crises cardiaques, AVC ou cancers n’étaient plus considérés comme des maux inquiétants mais comme des paramètres gérables et habituels. Lorsque Marion apprit la mort de sa grand-mère, de vieillesse, elle n’en ressentit aucune tristesse. Elle, au moins, avait eu la chance de vivre assez longtemps, ce qui ne serait peut-être pas son cas.

La peste avait pris le dessus et saturait tout le personnel hospitalier. Plus personne n’envisageait de se rendre aux urgences, s’il n’avait pas l’impression d’être atteint des premiers symptômes de la peste. Ces symptômes, tout le monde les connaissait parfaitement. L’INPES et la Protection publique avaient fait un travail remarquable de prévention, abreuvant les télévisions, les journaux et les réseaux sociaux de bandeaux informatifs.

*

Ce n’était pas vraiment de la dépression mais une sorte d’état apathique, dont Marion n’arrivait pas à sortir. Elle était terrorisée, certaine que les germes de peste étaient partout, prêts à l’attaquer et à la tuer. Car, elle en était persuadée, si elle tombait malade, elle mourrait. Il était impossible statistiquement que deux personnes d’un même couple guérisse. Son seul espoir était donc de ne pas tomber malade.

Pour cela, elle prenait le moins de risques possibles et ne sortait plus de l’appartement d’Antoine, dans lequel elle s’était maintenant installée. Vivre seule l’aurait obligé à sortir, ce qu’elle craignait plus que tout.

Elle confiait à Antoine tous les aspects logistiques de la vie quotidienne et, à peine, s’agitait-elle parfois pour préparer à manger. Mais il s’agissait encore de précautions. Elle ne voulait pas qu’Antoine ne manipule trop sa nourriture, lui qui pouvait transporter avec lui les futures causes de sa mort.

Elle passait de longues heures à discuter avec ses parents et ses amies sur Conférences. Ils étaient tous dans la même situation, certains d’être déjà condamnés mais faisaient tout pour retarder l’exécution. Sa mère lui conseillait de cuire et surcuire ses aliments et son père l’incitait à aérer souvent son appartement, mais seulement la nuit. Elle suivait scrupuleusement toutes ces recommandations, certaine ainsi de pouvoir conjurer le mal.

Antoine devait donc se charger du reste, et notamment de faire les courses. Le terme n’était plus vraiment opportun depuis la généralisation des Halles générales qui regroupaient maintenant tout ce qui pouvait s’imaginer de commerces divers. La Halle la plus proche de chez eux se situait à La Bellevilloise, désormais entièrement réquisitionnée.

Il s’y rendait généralement deux fois par semaine. Lui non plus ne souhaitait pas multiplier ses sorties. Il était encore affaibli, même plusieurs semaines après sa guérison.

Ce mercredi matin, il se leva, comme à son habitude vers 10h et partit faire ses courses à la Halle aux alentours de 13h. C’était le moment où les gens mangeaient et il y avait généralement moins de monde. Mais la fréquentation des lieux pouvaient régulièrement évoluer.

Il remonta la rue Ménilmontant vers la Rue Boyer. Il n’y avait plus aucun commerce d’ouvert, tous avaient dû fermer et se regrouper dans la Bellevilloise. Ceux qui, en tous cas, l’avaient pu. Il n’y avait pas assez de place pour tout le monde et il se murmurait que les stands dans les Halles pouvaient se monnayer très cher. Beaucoup de commerçants, faute de place ou de pots-de-vin suffisants, s’étaient retrouvés au chômage technique. Personne, cependant, n’avait pu vérifier ces rumeurs, systématiquement démentie sous la Halle.

Antoine, en tant que survivant, bénéficiait d’un statut un peu particulier. Il était, notamment, autorisé à sortir sans masque (le port de gants restait quant à lui obligatoire). Il s’obligeait à porter son brassard violet de survivant, ce qui lui valait des regards envieux et admiratifs mais surtout un certain laxisme lorsqu’il passait les contrôles de sécurité.

Et ceci n’avait rien d’anecdotique, tant les contrôles s’étaient multipliés. De tous les lieux restés accessibles, les Halles étaient sans aucun doute les plus surveillés.

La Halle installée dans la Bellevilloise était protégée en amont par un haut grillage barrait l’accès à la rue et permettait de contrôler les passants. Le lieu rassemblant des centaines de personnes, il était impératif d’en éloigner tout individu susceptible d’être contaminé. Les grilles laissaient ouverts deux accès, deux portiques, qui permettaient de mesurer instantanément la fièvre de celui ou celle qui le traversait. Le processus était simple : un voyant rouge s’allumait automatiquement en cas de fièvre supérieure à 38,5°. La personne se voyait immédiatement interdire l’accès à la Halle et incitée fortement à se rendre à l’hôpital.

Devant Antoine, trois personnes attendaient, avec leurs sacs de provision. Toutes passèrent le portique sans encombre. Comme Antoine qui ne craignait pas tant la fièvre (son brassard violet, encore une fois, lui aurait permis de passer quoiqu’il arrive) que les contrôles. Opérés de façon parfaitement aléatoire, ces contrôles étaient menés conjointement par la Police et la Protection publique, sous une grande tente installée à quelques dizaines de mètres de l’entrée de La Bellevilloise au beau milieu de la rue. Survivant ou non, il était impossible de se soustraire à ces contrôles qui pouvaient durer une à deux heures. Il s’agissait de vérifier le quotidien de la personne interrogée – à travers une très longue série de questions – et d’évaluer son niveau de risque et ses différents besoins. L’idée était d’établir des statistiques pour permettre d’ajuster la logistique. Même si personne ne comprenait bien l’intérêt de contraindre les gens physiquement – alors que des tests mis en ligne sur Conférences auraient certainement fourni des résultats plus précis – personne n’envisageait de tenir tête à ces gens armés et masqués.

L’intérieur de la Halle était assez incongru : quelques mois auparavant, La Bellevilloise était un lieu de fête bien connu des Parisiens. Désormais, les étals de poissons, de viandes, de fruits et de légumes avaient remplacé les tables et les bars. Si l’on faisait abstraction de ce qu’avait pu être le lieu, tout ressemblait vraiment à un marché classique. Il y avait également des stands pour l’alcool, les vêtements, une pharmacie et même un guichet postal. Tous les principaux services étaient présents. A Paris, il y avait une petite centaine de Halles de la sorte, de tailles variables.

Les prix étaient fixés par les autorités. Il fallait absolument éviter l’inflation, qui aurait déstabilisé encore un peu plus l’économie. Pour garantir une production suffisante, de larges pans de l’agriculture et de l’industrie étaient subventionnés par les fonds publics. Si les produits de première nécessité arrivaient toujours en quantité suffisante, les Français avaient toutefois dû apprendre à se passer des produits d’importation. Plus rien ni personne n’entrait ou ne sortait de l’Hexagone.

Antoine put faire ses courses assez tranquillement et acheter des pâtes, des conserves et des pommes. Les circonstances imposaient de ne pas être trop exigeants mais au moins allait-il pouvoir agrémenter ses futurs repas de vin : il profita d’un magnifique arrivage de Bordeaux pour renforcer ses réserves d’alcool.

En ressortant, il constata qu’il y avait beaucoup plus de monde devant les grilles que lorsqu’il était rentré. Les personnes en charge de la sécurité paraissaient particulièrement affairées. Les policiers et volontaires de la Protection publique avaient du mal à contenir une foule grandissante et affamée. Antoine sentit que la situation était très tendue, alors que rien ne semblait inhabituel. Peut-être était-ce seulement dû au confinement : les gens sortant de moins en moins de chez eux devenait plus nerveux.

Les admissions se faisaient encore plus lentement qu’à l’accoutumée et les agents de la Protection publique semblaient beaucoup plus attentifs, redoublant de zèle. Chaque personne était scrutée et chaque passage de portique augmentait la tension. Ils agissaient comme si un péril imminent se dirigeait vers eux.

Une jeune femme en combinaison mauve pâle passa le portique visiblement excédée d’avoir attendu trop longtemps. Alors qu’elle se dirigeait d’un pas déterminé vers la Halle, le voyant rouge du portique s’alluma. Sa fièvre était trop forte, elle ne pouvait pas passer.

Deux policiers se jetèrent alors sur elle, l’empoignant fermement pour l’évacuer. La jeune femme hurlait et se débattait, expliquant qu’elle avait deux enfants à nourrir et qu’il fallait absolument qu’elle leur rapporte à manger. Elle était prête à payer, à donner de l’argent à quelqu’un pour qu’on lui fasse ses courses ; elle semblait vraiment désespérée. Mais pas très dangereuse.

L’autorité dont firent preuve les deux agents de la paix paraissait un peu démesurée et les voix d’indignation commençaient à s’élever dans la file d’attente. Conscients d’être regardés – ou honteux – les policiers relâchèrent leur contrainte sur la jeune femme. Celle-ci en profita pour se retourner et courir vers la Halle. C’était une course désespérée et inutile. Elle ne réfléchissait plus, se disait peut-être qu’elle pourrait récupérer une tomate ou deux puis fuir.

Mais il n’était pas possible de fuir ou d’espérer et, après quelques secondes d’hésitation, un policier dégaina son arme et tira trois balles dans le dos de cette mère paniquée, qui s’écroula à quelques mètres d’Antoine. Un silence suivit les détonations, qui fut bientôt recouvert par des cris de terreur.

Le policier qui avait tiré fut immédiatement emmené au loin par ses collègues pour lui éviter le lynchage. Ce n’était pas la première fois qu’un policier perdait les nerfs mais aucun n’avait encore osé se servir de son arme. Même si cette jeune femme avait eu tort de forcer le barrage, même si le policier n’aurait jamais dû tirer sur elle, il était impossible de négocier, d’expliquer et de contenir la foule qui tentait, maintenant, de forcer le grillage. Tout avait dégénéré si rapidement que personne ne put agir correctement. Les policiers tiraient en l’air et la Protection publique sortait les gaz lacrymogènes. Les gens passaient les portiques chaotiquement ; des voyants verts et rouges s’allumaient sans que personne ne puisse retenir qui que ce soit.

Antoine profita de la confusion pour s’échapper par une petite ruelle. Il n’était pas très loin de chez lui et courra aussi vite qu’il le put, avant de prendre une balle perdue. Il n’avait pas fait un tel effort physique depuis sa contamination et il sentit vite que ses poumons n’avaient pas repris leurs pleines capacités. Il descendit la rue de Ménilmontant, haletant, et arriva en bas de chez lui parfaitement essoufflé. Il dut attendre cinq bonnes minutes dans sa cage d’escalier pour reprendre sa respiration et envisager l’ascension des deux étages qui le séparaient de chez lui.

A peine arrivé, il alluma la télé – Marion ne fit qu’à peine attention à lui – pour voir si des médias allaient parler de ce qu’il venait de voir. Mais ni BFMTV, ni CNews ne relayaient la nouvelle pour l’heure. Après tout, il ne s’était pas passé 10 minutes depuis les coups de feu.

Alors qu’Antoine scrutait Twitter et Conférences à la recherche d’informations, il entendit du bruit venir de la rue. En se penchant légèrement à son balcon, il comprit tout de suite : un groupe de 400 à 500 individus remontait la Rue Ménilmontant, en direction de la Bellevilloise. Tous portaient l’insigne distinctif des derniers hommes – une spirale violette brodée sur le torse –  et hurlaient le même slogan « Nous ne mourrons pas ». Beaucoup d’entre eux brandissaient des bâtons, des clubs de golf et Antoine crut même distinguer des fusils dans la foule. Les choses allaient dégénérer et il décida de fermer ses volets pour s’éviter tout problème.

Il était accroché à son ordinateur, rafraichissant toutes les pages qui auraient pu donner des détails sur ce qui était en train de se passer à quelques mètres de chez lui. Il entendait maintenant les coups de feu, les détonations et les cris. Marion, qui ne pouvait plus ignorer ces bruits, lui demanda :

  • C’est quoi ce bordel ?

Il tenta de lui raconter rapidement ce qu’il avait vu : la femme abattue, le groupe cherchant l’affrontement et, surtout, le silence des médias. Alors que lui était encore tout à l’événement, Marion ne fit même pas semblant de s’y intéresser.  Elle voulait simplement savoir si les cris allaient cesser, si elle allait pouvoir continuer sa sieste ou si une guerre civile était en cours. Convaincue qu’elle pouvait dormir tranquillement, elle regagna sa chambre.

A 18h, après des heures passées à espérer des informations sur les affrontements en cours Antoine reçut une alerte sur Conférences :

«  Incendie à la HalleXXe Nord. Evacuation en cours, prière d’éviter les alentours. Fermeture prévue. Les personnes dépendant de cette Hallesont priées de se rediriger vers les Halles XXe Sud, XIXe Est et XIXe – Canal ».

*

Antoine eut beau scruter Conférences et tout ce qu’Internet comptait encore de sites opérationnels, aucun ne relayait la moindre trace de violences aux abords de la Bellevilloise et encore moins la mort d’une mère désespérée. Il tenta de joindre des amis et des voisins qui auraient pu assister à la scène. Mais aucun ne put lui donner la moindre information.

Il finit par croire qu’il avait rêvé ces événements : peut-être que sa fièvre n’avait pas encore parfaitement baissé et que son esprit avait divagué ? Comment avait-il pu être le seul à voir cela ?

Marion ne lui était d’aucune aide. Elle ne lui parlait quasiment plus et ne répondait que par monosyllabes. « Oui » elle avait bien entendu du bruit dehors mais « Non » elle ne pouvait pas confirmer qu’il s’agissait de coups de feu. Et, répétait-elle, qu’est-ce que cela changeait ? Que les gens meurent de la peste ou de balles dans le dos, qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire ?

Une chose, en tous cas, était certaine : La Bellevilloise avait bel et bien brûlé. Officiellement, un court-circuit était à l’origine du désastre. C’est du moins ce qu’une « alerte » postée sur Conférences avait indiqué, le lendemain de l’incident. Il avait bien tenté d’aller voir les lieux pour se faire sa propre idée mais l’accès était évidemment verrouillé, et son brassard violet ne lui fut d’aucune aide.

*

Le mois de Mai, d’ordinaire si agréable, fut pesant et compliqué. L’épidémie contaminait les esprits aussi bien que les corps : la paranoïa gagnait peu à peu tout le monde. Les gens ne sortaient quasiment plus et restaient scotchés sur leurs écrans, à s’abrutir d’informations filtrées par la Protection publique. Pour optimiser le réseau Internet, beaucoup de sites furent fermés afin de rediriger la bande passante au profit de Conférences qui centralisait maintenant une bonne partie des services. On pouvait y chater, y regarder des films et même faire ses courses à distance grâce à un système proposé en collaboration avec Amazon. L’entreprise américaine avait développé un réseau de drones qui liait les Halles aux domiciles. Il était possible de ne plus sortir de chez soi, ce que recommandaient d’ailleurs fortement les autorités.

Car, mobilisés par la gestion des malades, la Police et la Protection publique n’étaient plus en mesure d’assurer correctement la sécurité des personnes. La petite délinquance – principalement liée au trafic de drogues – prospérait. Le commerce n’avait jamais aussi bien fonctionné, la demande était forte : les paradis artificiels s’avéraient nécessaires pour tenir dans un monde devenu infernal.

*

A la mi-Mai, un couvre-feu fut mis en place à Paris. Il n’était plus autorisé de sortir de chez soi de 22h à 6h du matin. Concrètement, cela ne changerait pas grand-chose pour la plupart des Parisiens qui ne sortaient déjà quasiment plus de chez eux.

Cette mesure fut également déclinée – au cas par cas – dans d’autres villes de France. Marseille, bien plus fortement touchée que d’autres villes en raison de son climat plus doux, décida de renforcer la mesure en limitant les déplacements aux arrondissements de résidence.

*

Le 20 mai au matin, Antoine reçut un texto sur son portable d’un certain « Vizir ». Cette personne le félicitait pour sa guérison et lui proposait un rendez-vous pour discuter « entre derniers Hommes ». Antoine n’avait pas la moindre idée de la façon dont ce « Vizir » avait obtenu son numéro mais il était un peu intrigué par sa proposition et décida d’accepter la rencontre, fixée le lendemain à 9h dans les Jardins du Palais-Royal.

Il décida de ne rien en dire à Marion. Elle était déjà suffisamment angoissée comme ça, il n’était pas nécessaire qu’elle sache qu’il allait rencontrer un autre survivant. Il prétexta une course à faire à la Halle générale de Châtelet pour s’absenter. Cette précaution n’était pas réellement nécessaire, Marion ne s’inquiétait maintenant que pour elle-même, Antoine pouvait bien sortir ou étreindre des cadavres de pestiférés, elle s’en fichait.

En dehors de son hospitalisation, cela faisait plusieurs semaines qu’il n’avait pas quitté le XXe. Il descendit la rue Oberkampf, redécouvrant des quartiers par lesquels il passait quotidiennement quelques semaines auparavant. Tout Paris semblait s’être éteinte, laissant une atmosphère encore plus morbide qu’un dimanche matin de Janvier. Ce calme était si inhabituel pour la capitale, qu’on attendait à chaque instant un cri ou un coup de klaxon pour relancer un peu d’animation. Mais plus rien ne passait, à part les ambulances qui, faute de circulation, ne prenaient même plus la peine d’enclencher leurs gyrophares.

Après une bonne heure de marche, Antoine parvint au lieu de rendez-vous. Il n’eut aucun mal à trouver « Vizir » : il était le seul promeneur dans les environs. C’est d’ailleurs lui qui vint spontanément à la rencontre d’Antoine et le gratifia d’une franche accolade.

  • Bonjour frère, je suis heureux que tu aies accepté de me rencontrer. Je pense que nous pouvons faire de belles choses ensemble. Je vais tout t’expliquer. Mais d’abord, il faut que je vérifie quelques informations sur toi.

Vizir lui posa une dizaine de questions sur son identité, son parcours, son adresse et ses habitudes. Il semblait posséder une somme d’informations réellement terrifiante sur Antoine. Ce dernier répondit évasivement. Il essayait de protéger encore un minimum son intimité même s’il était évident que Vizir, pour une raison inconnue, connaissait déjà tout.

  • Bon, bon, c’est parfait. Tu es donc bien la personne que nous cherchons. J’ai récupéré ces informations par des amis haut placés à la Protection publique. Ne t’inquiète pas, je n’en ferai rien contre toi. Je voulais juste être sûr de ne pas avoir affaire à un policier.

Antoine ne trouvait aucun réconfort à savoir que la Protection publique accumulait autant de données sur lui. Et si ce Vizir craignait la Police, c’est qu’il préparait un mauvais coup. Cette intuition fut rapidement confirmée. S’asseyant sur le rebord d’une fontaine, Vizir lui expliqua sa démarche.

  • Ecoute frère, je suis comme toi, un « survivant ». J’ai attrapé la peste lors de la première vague, en novembre dernier et j’en ai guéri. A l’époque, ça ne m’a pas paru plus extraordinaire que ça. On vit dans un pays développé après tout non ?

Mais là, en voyant cette nouvelle vague, ça m’a donné des idées. J’ai fait une école de commerce et je sais voir les bonnes affaires. Je pense que cette épidémie est une opportunité pour gagner beaucoup d’argent.

En fait, je suis parti du concept des conférences TedX. Tu connais ? Ces espèces de présentations merdiques dans lesquelles des inconnus racontent n’importe quoi. Un mec qui te parle de la vente de parapluies peut atteindre les millions de vues. Alors je me suis dit… Vue la situation… On pourrait faire des conférences de « survivants ». Genre vendre notre méthode pour survivre. Comme le vaccin n’arrive pas, je suis sûr que pas mal de gens seraient prêts à regarder ça.

  • Mais… J’ai pas la moindre idée de pourquoi ou comment j’ai survécu moi… J’ai eu de la chance c’est tout.
  • Oui non mais ça je le sais très bien. On s’en fout, l’important c’est de leur faire croire qu’on connaît les clefs de la guérison. Je suis sûr que plein de gens se diront « ça coûte rien, je peux toujours essayer ». Et là on dit qu’on a guéri parce qu’on marchait 35 minutes par jour, qu’on bouffait des tomates les jours pairs, j’en sais rien moi. L’idée c’est de faire un maximum de vidéos et d’engranger les vues.

L’idée n’était pas forcément mauvaise mais terriblement cynique et Antoine ne se voyait pas du tout participer à ce genre d’arnaque. D’ailleurs, il ne comprenait pas ce qu’il pouvait apporter à ce projet déjà bien en place.

  • Ça ne m’intéresse pas ton truc. Et d’ailleurs, pourquoi tu m’as contacté ?
  • T’es sociologue non ? La manipulation de masse ça te connaît ? En plus, j’ai vu que ta copine était dans la communication. Vous formez un beau duo ahaha. J’ai un pote qui fait des belles vidéos, on peut cartonner frère.
  • M’appelle pas frère. Je te dis que ça m’intéresse pas.
  • Pff… On en reparlera tu verras.

Vizir se leva, souriant. Le refus d’Antoine n’avait pas l’air de le contrarier outre-mesure et il partit en direction de la Seine, visiblement très heureux de son échange.

*

Marion n’était pas là lorsqu’il revint de son rendez-vous avec Vizir. Elle lui avait laissé un mot sur un Post-It, indiquant qu’elle était « chez ses parents ». Sous le Post-It, se trouvait une lettre manuscrite, qui détaillait plus précisément sa démarche :

« 

Antoine, mon chéri,

Je sais que je ne me suis pas bien comportée ces derniers temps et je te prie de m’en excuser. J’étais terrifiée, alors que j’aurais dû me réjouir de ta guérison. Je sais que tu es passé par des moments difficiles et que je n’ai pas été là pour toi. J’espère que tu me le pardonneras.

Je pars chez mes parents pour la soirée. Peut-être quelques jours. Je reviendrai lorsque je me sentirai capable de t’apporter autant de soutien que tu m’en as donné. Je ne veux pas être un poids pour toi, tout est compliqué en ce moment.

J’espère que l’épidémie passera bientôt, qu’on pourra reprendre nos projets ensemble, partir à Budapest, où tu veux. Je te suivrai, car je t’aime.

A très vite,

Marion »

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