Juin 2021

Au bout de dix jours, Marion revint chez Antoine. Elle était effectivement changée. Elle paraissait plus calme, plus souriante, plus apaisée. Elle avait eu besoin de prendre un peu d’air, de sortir de cette bulle d’angoisse dans laquelle elle s’était enfermée lorsqu’Antoine était tombé malade.

Ses parents, sans pourtant faire grand-chose de plus que de l’écouter avaient réussi à lui redonner cette force de vivre qu’elle avait toujours eue. Cette fois, Marion était prête à affronter l’épidémie, avec Antoine et contre tout le monde s’il le fallait. Lui était ravi de voir sa copine ainsi métamorphosée. Lui-même se sentait de nouvelles forces avec elle à ses côtés.

Ils s’étaient accordés pour parler le moins possible de la maladie et s’étaient construits une routine reposant sur le déni total de la réalité. Le matin, l’un des deux partaient vers la Halle faire les courses. Marion acceptait maintenant de sortir, couverte d’une épaisse combinaison de protection. Ils cuisinaient ensuite, affectant un zèle et une attention particulière à la préparation, de sorte que toute la matinée y était consacrée. Si des aliments venaient à leur manquer – les Halles étaient de moins en moins bien ravitaillées – ils complétaient grâce à une livraison par drone.

Ils prenaient ensuite leur temps pour déjeuner, prenant soin de boire suffisamment de vin pour s’accorder une sieste, qui leur faisait passer une bonne partie de l’après-midi. Le même rituel se répétait pour le dîner, qui était conclu par un joint afin, une fois encore, de trouver un sommeil rapide et profond.

A ce rythme, le mois de Juin passa très rapidement alors même que l’épidémie accélérait. Les rares fois où ils se connectaient sur Conférences, Marion et Antoine constataient que la liste des morts – intitulée sobrement « Carnet » – augmentait à une vitesse affolante. La mort se rapprochait : il ne s’agissait plus désormais de lointaines connaissances de collège mais d’amis proches, de collègues ou de cousins.

Le Chat n’était plus aussi actif qu’aux premiers jours de confinement. Chacun s’était recentré sur son cercle proche. Ce qui se passait en dehors n’avait plus la moindre importance.

Si l’on continuait à converser avec d’autres, c’était davantage pour des raisons pratiques, pour trouver un produit manquant ou obtenir des informations sur les livraisons à venir des différentes Halles que par réelle empathie.

*

La Halle XXe-Sud était de moins en moins bien fournie. Il se murmurait que trop d’habitants dépendants de cette Halle étaient morts, ce qui la rendait moins attractive pour les fournisseurs. Car, la production était de plus en plus couteuse pour les agriculteurs. Eux-mêmes touchés par l’épidémie, ils avaient dû investir massivement pour automatiser les récoltes. Et il fallait encore nourrir de nombreuses personnes dans un pays qui n’importait presque plus rien avec un nombre de bras qui se réduisait de jour en jour. Mêmes avec les aides publiques, il fallait quand même assurer ses marges et, pour cela, écouler dans des Halles où il y avait des clients potentiels. Les quartiers dévastés étaient délaissés.

*

Pour le repas du jour, Marion dut se rendre à la Halle XIXe-Ourcq, peu pratique d’accès. En temps normal, un bus l’y aurait amené sans trop de difficultés. Mais, compte-tenu de la situation, elle devait faire le chemin à pied et affronter les rudes flancs du Nord-Est parisien.

Elle remonta la rue des Pyrénées en direction des Buttes-Chaumont. S’il n’y avait pas eu les fréquentes patrouilles de la Protection publique, elle aurait réellement angoissé à l’idée de marcher seule dans ces rues vides. Il suffisait d’un seul déséquilibré pour percer une combinaison et se retrouver dangereusement exposée au mal.

Son pas décidé fut perturbé par l’étrange agitation qui animait les abords du Gymnase des Pyrénées. Les rues étaient si calmes, si désespérément vides, que le moindre attroupement paraissait incongru.   

A cette hauteur de la rue des Pyrénées, le trottoir était un peu plus large et accueillait habituellement un marché. Mais à la place des étals, s’alignaient des dizaines de corps enveloppés d’un plastique noir. Des volontaires de la Protection publique transportait les corps et appliquait sur chaque sac un code-barres, pour une identification rapide et sûre.

Marion traversa la chaîne formée par les volontaires, qui ne prêtèrent aucune attention à elle. Ils étaient concentrés à vider de leurs victimes les six ambulances maladroitement garées à cheval sur le trottoir. Ils avaient fait au plus pratique, ils ne gênaient de toute façon personne.

Le Gymnase n’était qu’un lieu de transit : un camion passerait plus tard, et emporterait les cadavres hors de la ville. La place manquait dans les cimetières et il fallait à tout prix isoler les cadavres de pestiférés. De grands cimetières avaient donc été ouverts, à la hâte, dans les lieux les plus éloignés des centres villes. Là-bas, les cadavres étaient brûlés, ou enterrés, selon les dispositions prises par la famille.

Les volontaires ne prenaient pas de grandes précautions pour manipuler des pestiférés hautement contagieux et n’auraient certainement pas agi différemment s’ils avaient dû vider une cargaison de tomates. Ils étaient protégés, immunisés, sereins. Certains sifflotaient.

Ces volontaires étaient tous des survivants, reconnaissables à leurs brassards violets. La Protection publique, soucieuse de s’entourer de volontaires fiables et résistants, recrutait de façon préférentielle parmi les survivants qui ne risquaient pas d’être contaminés. Il fallait de toute façon être immunisé ou fou pour accepter un travail aussi dangereusement exposé à la maladie.

Jamais Marion n’avait vu de cadavres d’êtres humains d’aussi près. Les corps étaient bâchés mais elle pouvait sans peine s’imaginer la vie de ces pauvres gens : des voisins, peut-être même des amis se trouvaient dans ces sacs. Et ils étaient disposés là, comme autant de paquets indésirables qu’il fallait éloigner le plus vite possible des vivants. Alors que la mort était omniprésente, on s’efforçait plus que jamais de la rendre invisible.

C’est avec l’image de ces sacs noirs imprimée dans les yeux que Marion fit ses courses. Toutes les personnes qu’elle croisait à la Halle lui paraissaient déjà condamnées. Car elle en était certaine, toutes allaient mourir. Elle aussi. Mais cela ne lui apportait plus d’angoisse. Seulement un vague sentiment de déception, elle aurait préféré vivre un peu encore. Mais il n’y avait plus rien à faire.

*

Au retour de la Halle, Marion décida de ne pas repasser par la Rue des Pyrénées. Elle ne voulait pas recroiser ces volontaires et encore moins ces horribles sacs noirs. Cette précaution ne fut pas très utile, les mêmes scènes se répétaient partout: à la Piscine Desnoyers, devant une Ecole ou une Mairie, les rues parisiennes étaient jonchées de cadavres.

En rentrant, Marion se sentit mal. Une chute de tension très certainement. Antoine ne l’avait jamais vue aussi pâle. Elle se mit au lit et se jura de ne plus sortir avant plusieurs jours.

*

La classe politique ne savait pas comment réagir à la catastrophe et, d’ailleurs, ne réagissait pas. La plupart des prérogatives régaliennes étaient maintenant entre les mains de la Protection publique. Les Ministres et Députés démissionnaient en masse ou mourraient. Le Premier Ministre, lui-même, succomba de la peste alors qu’il s’était retranché dans un bunker de Matignon depuis plusieurs semaines.

Le Président ne se faisait pas d’illusion et savait que l’épidémie lui couterait son poste. Il s’accrochait encore mais ne se faisait plus d’illusions. Dans les faits, il était déjà déchu : sa seule tâche consistait maintenant à contresigner des arrêtés de Guillaume Signan.

Le regard perdu sur les Jardins de l’Elysée que plus personne n’entretenait, il passait ses journées à fumer des cigares et à siroter du Whisky. Il attendait que l’épidémie se termine. Ou l’emporte.

Les administrations cessaient de fonctionner, les agents publics n’étaient plus payés et seule l’armée bénéficiait encore d’un budget satisfaisant. Les derniers fonds publics étaient investis dans la seule entité en mesure d’assurer à la fois la logistique et le maintien de l’ordre en plein chaos. En France, l’armée et la Protection publique fonctionnaient conjointement et parvenait à maintenir un minimum de cohésion. Cela était loin d’être le cas dans tous les pays ce qui ne manquait pas, d’ailleurs, de rassurer des Français versant de plus en plus dans la dépression.

Conférences possédait une rubrique « Actualités Internationales » qui tentait, au mieux, de faire état de la situation du Monde. En réalité, il s’agissait surtout de faire le compte du nombre de morts. Car les Etats étaient en plein effondrement et les relations entre Chefs d’Etat n’intéressaient plus personne. La plupart, de toutes façons, était mort ou incapable de gérer ce qu’il restait de leur pays.

En Chine et en Asie du Sud-Est, il n’était plus question d’Etat, à peine de société : les villes avaient toutes été évacuées et les habitants regroupés dans des camps. La vie y était dure : les malades étaient évacués instantanément hors des camps et promis à une mort certaine. Les estimations sur le nombre de morts atteignaient les dizaines de millions. Le continent était exsangue. Comme le reste du monde.

Seule l’Amérique du Sud semblait épargnée. Les Argentins s’étaient dispersés sur leur immense territoire. Les terres froides et isolées de Patagonie semblaient peu propices à l’expansion de la maladie. Les Chiliens et les Péruviens en avaient fait autant. Au Brésil, la maladie n’avait pas pris des proportions effrayantes mais, comme aux Etats-Unis, avait réveillé les tensions sociales sous-jacentes. On y voyait les mêmes scènes de violences, de massacres et de quasi guerre civile qu’aux Etats-Unis.

Malgré ses centaines de milliers de morts, l’Europe se considérait presque préservée. Et les Européens avaient encore suffisamment de force pour s’indigner. Comme personne, pas même la Protection publique, ne semblait en mesure de vaincre la peste, une certaine impatience montait, qui donnait de plus en plus de crédit aux « derniers hommes ». De ce mouvement, la section « Actualités » de Conférence ne parlait jamais. Et pourtant, beaucoup de forum tournaient autour de ces hommes et femmes qui avaient décidé de s’isoler pour survivre. Avaient-ils raison ? Avaient-ils vu le désastre avant tout le monde ? Personne ne savait combien ils étaient, encore moins où ils étaient, mais il se disait que des citadelles se construisaient partout en France et en Europe.

*

Depuis qu’elle avait assisté aux déchargements de cadavres, Marion était très affaiblie. Antoine crut d’abord qu’elle avait replongé dans la dépression mais, après trois jours qu’elle passa entièrement alité, il dut se rendre à l’évidence.

D’autant qu’il connaissait parfaitement les symptômes qu’elle présentait, il avait eu exactement les mêmes quelques semaines auparavant. Sa température corporelle était très élevée, elle tremblait et somnolait. Il n’eut pas le courage de vérifier si des grosseurs étaient apparues sous ses bras, il voulait encore garder l’infime espoir d’un diagnostic plus rassurant.

Après tout, elle pouvait bien avoir attrapé une autre maladie que la peste. La bronchite, la grippe ou le rhume n’avaient pas arrêté de sévir, ce dont souffrait Marion pouvait ne pas être si grave. Et, dans le pire des cas, si vraiment c’était la peste qui la rongeait, elle pourrait s’en sortir. Antoine avait survécu et elle était forte, jeune en bonne santé. Elle aussi pouvait guérir.

Marion n’était plus vraiment en capacité de penser ou de paniquer. La fièvre l’avait littéralement abattue et elle n’arrivait même pas à parler. Antoine se chargea d’appeler le 14, le numéro d’urgence de la Protection publique. Moins d’un quart d’heure plus tard, une équipe débarqua, en tous points similaires à celle qui s’était occupée de lui.

La procédure fut exactement la même : le médecin se dirigea vers Marion, prit sa température, son pouls et procéda à une palpation expéditive des zones ganglionnaires. Malgré le masque de protection, Antoine fut certain de déceler une moue inquiète. Alors que Marion fut transportée dans la salle de bains pour être décontaminée, Antoine fut sévèrement interpelé par l’un des membres de l’équipe : on lui reprocha de ne pas porter de masque de protection et de se mettre stupidement et inutilement en danger. Comprenait-il la gravité de la situation ?

Alors qu’il se faisait réprimander, il alla, sans une parole, chercher son brassard violet laissé dans sa chambre. L’équipe de volontaires eut alors un rire franc, venant de reconnaître l’un des siens et ne l’importuna plus.

Après une stérilisation très approximative de l’appartement – Antoine ne risquait rien après tout – Marion fut emmenée. On refusa à Antoine la possibilité de les accompagner. Son statut de survivant le dispensait de certaines mesures sanitaires mais ne lui donnait aucun passe-droit. Tout juste eut-il le droit de savoir que Marion allait être soignée à l’Hôpital Lariboisière. Il serait autorisé à la voir dès que son état s’améliorerait ce qui, à la tête des membres de la Protection publique, n’avait pas l’air d’être une option réellement envisageable.

Il vit partir le brancard hermétique transportant Marion quitter l’appartement. Jusqu’au dernier moment, il avait espéré que Marion se réveille, dise que tout allait bien mieux. Ils auraient pu affronter cette épidémie tous les deux. Mais, il le savait maintenant, Marion ne reviendrait pas.

*

Après une nuit sans sommeil, Antoine se rendit à l’Hôpital Lariboisière, dès 7h. Il passa sans encombre les différents barrages. Il n’eut pas l’impression de devoir cette facilité à son brassard violet : personne ne voulait vraiment s’approcher des hôpitaux, les contrôles n’étaient pas aussi nécessaires qu’au premier temps de l’épidémie.

L’intérieur de l’hôpital était aussi affairé que silencieux : des dizaines de personnes en combinaison orange circulaient, sans panique, s’occupant des malades qui arrivaient dans leurs brancards hermétiques ou évacuant les sacs noirs vers les semi-remorques à l’extérieur. Deux fois par jour, une fois remplis, ces camions emportaient les cadavres loin de la ville. 

Malgré tous les efforts mis en place, des problèmes logistiques commençaient à se poser : les personnels hospitaliers n’étaient pas du tout épargnés par la maladie et de nombreux postes avaient été simplement supprimés.

L’un des premiers postes à avoir disparu fut celui de personnel d’accueil, tout le monde ayant été rebasculé vers les fonctions soignantes, considérées comme plus urgentes. En arrivant à l’hôpital, Antoine ne trouva donc personne pour lui indiquer où se trouvait Marion. Après avoir un peu erré dans le grand hall, il se décida à interpeller aléatoirement une personne lui paraissant moins occupée que les autres, pour lui demander la procédure à suivre afin de retrouver quelqu’un. Il n’en espérait pas grand-chose mais ne voyait pas vraiment comment procéder autrement.

A sa grande surprise, son interlocuteur sortit une tablette et lui demanda le nom de famille de Marion. Une longue liste se déroula instantanément sur son écran, des centaines de noms apparurent, barrés de couleurs diverses. Après ce qui pouvait ressembler à une vérification, le médecin leva des yeux graves vers Antoine :

  • Je suis désolé, votre amie est décédée ce matin à 4h15. Sa famille a été prévenue et ses parents sont passés tôt ce matin, son corps a déjà été évacué. Je suis désolé Monsieur, vous pouvez vous adresser à notre cellule psychologique, au 2ème étage, si vous en ressentez le besoin.

Antoine ne savait pas comment réagir à cette information et se contenta de fixer le médecin, un peu hagard. Ce dernier n’osait pas partir, il devait considérer que ces quelques secondes à faire semblant de compatir était bien la seule chose qu’il pouvait encore accorder aux hommes. Il n’arrivait plus à les soigner, au moins pouvait-il essayer de les consoler.

  • Voulez-vous que je vous emmène au suivi psychologique ? Ils pourront peut-être vous aider.

Sans vraiment y réfléchir, Antoine refusa. Un soutien lui aurait certainement été utile mais il voulait quitter cet hôpital au plus vite.

*

Il se retrouva seul dehors, dans les ruelles peu avenantes avoisinant la Gare du Nord. Le décès était officiel maintenant et il s’en voulut de constater que, malgré tout l’amour qu’il lui portait, il n’avait pas cru qu’elle pourrait s’en sortir. Sa guérison à lui tenait déjà du miracle, il était peu probable, d’un simple point de vue statistique, que deux personnes d’un même couple s’en sorte.

Son cœur l’avait déjà condamnée au moment-même où les médecins de la Protection publique avaient emporté son corps malade.

Le temps était doux et le ciel clair, il entreprit de marcher. Les larmes montèrent peu à peu mais il s’interdit de pleurer, sans trop savoir pourquoi.

Il avait envie de boire de l’alcool. En temps normal, c’est ce que faisaient les gens tristes. Les bars étant fermés, il se rendit dans la Halle la plus proche, sur le Boulevard de La Chapelle. Il acheta une bouteille de Martini et une de Vodka, quantités qu’il jugea suffisantes pour lui anéantir l’esprit quelques heures. Il descendit le Boulevard vers Stalingrad, avec l’intention de s’asseoir sur un banc près du Canal.

Sur le chemin, il sirota le Martini et fut surpris par le peu d’activité de la rue. Il avait le sentiment que toute la ville était en train de mourir. Habituellement, cet axe était systématiquement embouteillé et bruyant. Là, il n’y avait que quelques taxis et ambulances qui passaient. Le Métro aérien qui, habituellement, faisait trembler les structures métalliques ne circulait pas. La RATP avait suspendu l’intégralité de ses services. Il n’y avait de toute façon certainement plus assez d’agents pour faire fonctionner le réseau.  

Antoine était déjà très largement grisé par l’alcool lorsqu’il s’assit sur un banc en face du Mk2 Quai de Seine. Il ne put, cette fois, retenir ses larmes. Marion aimait ce cinéma et cette balade, elle vivait d’ailleurs à quelques centaines de mètres. Il s’en souvint trop tard, alors que le souvenir, déjà, lui déchirait le cœur. Ses pas l’avaient inconsciemment mené à l’endroit qui était le plus susceptible de lui rappeler Marion.

Il n’était pas seul sur ces quais. Un homme d’une quarantaine d’années était assis sur le rebord du Canal, les pieds pendant au-dessus de l’eau. Il avait une bouteille de vin rouge accroché à la main droite.

Sans doute poussé par la demie bouteille de Martini qu’il venait de boire, Antoine décida de l’aborder. Il était sûr que cet homme partageait la même peine que lui et il avait absolument besoin de parler :

  • Vous aussi, vous avez perdu quelqu’un ?

L’homme avait le regard dans le vide. Il paraissait ivre mais pas vraiment surpris par la démarche d’Antoine. Il hocha la tête en guise de réponse. Son regard était triste mais Antoine eut le sentiment qu’il pouvait rester à lui parler, que l’homme ne s’énerverait pas.

  • Moi aussi. Je viens d’apprendre que ma copine était morte ce matin et évacuée directement. Je n’ai même pas pu la voir. La dernière image que j’aurai d’elle, c’est celle de son brancard hermétique.

Il prenait conscience, en parlant, de la réalité de la situation. Sa démarche d’aller immédiatement s’alcooliser l’avait empêché de vraiment analyser ce qu’il était en train de vivre. Alors que la mort de Marion devenait une douloureuse réalité dans son esprit, l’homme au regard triste s’adressa à lui. Il articulait mal, l’alcool avait visiblement ralenti beaucoup de ses fonctions mais son propos restait clair.

  • Ils ont fait pareil avec ma femme et mon fils. Les « évacuations »…

Il ne put contenir un rire, étouffé immédiatement par une toux rauque qui trahissait une surconsommation de tabac. Antoine sentit qu’il avait des choses à raconter :

  • Comment ça les «évacuations » ? ça vous fait rire ?
  • Oui ça me fait rire. J’imagine que t’as entendu parler de ces évacuations.
  • Oui, bien sûr. On brûle les cadavres en dehors de la ville, c’est une mesure sanitaire. C’est vrai que c’est un peu glauque mais bon… On est en pleine épidémie non ?
  • « Brûler les cadavres »…

Là encore cette réflexion lui inspira un rire gras. Devant l’incompréhension manifeste d’Antoine, il se décida à éclaircir le fond de sa pensée :

  • Je vais te raconter un truc. De toute façon… c’est trop tard maintenant. Ma femme, mon fils et moi on est tombé malades au même moment. C’est ma femme qui a appelé les secours, moi j’étais dans les vapes. La Protection publique nous a emmenés tous les trois à Tenon. Je me suis réveillé deux jours plus tard, j’étais guéri. Pas ma femme ni mon fils. J’ai hurlé et pleuré toutes les larmes de mon corps.

J’ai demandé à les voir. Après tout, j’étais guéri. Je savais qu’on ne pouvait pas attraper deux fois cette saloperie donc je voulais les voir, leur « dire au revoir » ou quelque chose comme ça. Mais les médecins m’ont dit que c’était trop tard, qu’ils avaient été « évacués ». Je comprenais rien, on m’a expliqué qu’on emmenait les cadavres des pestiférés en dehors des villes, pour les brûler dans des crématoriums. On avait pas le temps de faire autrement. On m’a donné un ticket pour venir récupérer les cendres de ma famille la semaine suivante… Comme si j’avais commandé un lave-linge ou un grille-pain.

L’homme se mit à pleurer. Antoine tenta de le consoler, il voulait entendre la fin du récit.

  • Je suis rentré chez moi, j’ai jeté le ticket à la poubelle. J’arrivais pas à croire que ma famille avait été réduite en cendres comme ça, sans que je puisse faire quoique ce soit… Je voulais les voir et j’étais sûr qu’on m’avait menti, qu’ils n’avaient pas été brûlés.

Donc j’ai pris ma voiture et je me suis posté à l’entrée de l’hôpital. J’ai attendu qu’un camion sorte avec ces gros corbillards noirs dedans. Je voulais savoir où ils allaient et ce qu’ils en faisaient. Il y avait encore un peu de circulation à l’époque, j’ai pu les suivre discrètement en me mêlant aux autres voitures.

On a roulé longtemps, vers l’Est, jusqu’à la tombée de la nuit. Lorsque le camion a commencé à s’aventurer sur les petites routes de campagne, j’ai éteint mes phares et j’ai suivi de loin. On a encore roulé une bonne dizaine de kilomètres, jusqu’à ce qu’on se retrouve dans un champ. Le camion s’est arrêté près d’une sorte de fossé, il y avait d’autres camions du même type à côté. Et, surtout, des militaires.

Je me suis posté à quelques dizaines de mètres et j’ai pu tout voir…

Les soldats ont commencé à décharger le camion. Il y avait plein de cercueils noirs, ils les balançaient dans le fossé, sans ménagement. Je n’ai pas pu voir d’où j’étais mais le fossé avait l’air assez profond.

C’est au bout d’une dizaine de minutes que j’ai fini par comprendre la manœuvre. Une fois tous les cercueils déchargés, ils ont sorti des brancards. Les mêmes qu’on voit partout : ces brancards hermétiques à la con. Et là aussi ils les ont déchargés. Je me suis dit qu’ils étaient peut-être en manque de cercueils et qu’ils utilisaient des brancards pour ranger les cadavres mais…

Il suffoquait et tremblait. Il dut boire le dernier tiers de sa bouteille de rouge d’une traite pour continuer.

  • Ecoute, je te jure que c’est ce que j’ai vu… Ils ont balancé les cercueils, puis les brancards dans le fossé. Et ensuite… ensuite… Les soldats se sont disposés en arc de cercle autour du trou, ils ont sorti leurs FAMAS et ont commencé à tirer. Deux longues minutes. Je peux te jurer que c’est très long deux minutes de tirs à l’arme automatique sans que tu comprennes pourquoi.

Antoine ne comprenait rien non plus à ce récit.

  • Pourquoi ils ont tiré sur des cadavres ?
  • Parce que c’était pas des cadavres. Ils tuent les malades. C’est ça la réalité de leurs saloperies d’évacuations. Ils butent les malades pour limiter la contamination. Je l’ai vu, ils ont vidé leurs chargeurs, balancé de la chaux vive et ils se sont barrés.

L’homme hurlait maintenant et répétait « ils se sont barrés » comme si cette simple phrase pouvait suffire à tout expliquer.

*

Paris restait cette ville magnifique et majestueuse qu’elle serait certainement pour toujours. Antoine avait survécu et marchait dans les rues de la capitale comme ceux qui découvrent ses beautés pour la première fois. Il s’émerveillait de tout, des kiosques aux réverbères. Rien ne lui semblait plus magnifique que la force qui se dégageait de ces lieux.

Marion était morte depuis un mois maintenant. Antoine avait fini par accepter d’aller voir un psychiatre qui lui avait prescrit des doses massives d’antidépresseurs et d’anxiolytiques. Il avait l’esprit un peu amorphe mais celui lui évitait de sombrer totalement.

Les gens continuaient à mourir massivement et, en tant que survivant, Antoine ressentait une certaine forme de culpabilité. Il était évident que des millions de gens allaient être emportés par la peste et lui, pourtant, allait s’en sortir. Il s’imaginait les envieux, ceux qui auraient aimé être à sa place et survivre à ce monde en perdition. Pourtant, comment pouvait-on vouloir son sort ? Il avait tout perdu, son amour, son travail et beaucoup de ses amis. Il ne lui restait plus grand-chose, si ce n’était ces longues balades qu’il s’autorisait encore dans la capitale.  

Sortir n’était pas impossible mais avait été rendu extrêmement pénible. Comme tout le monde, il devait respecter le couvre-feu. Aux limites horaires, s’ajoutaient maintenant des limites spatiales : certaines rues, aux abords des hôpitaux et des Halles générales étaient inaccessibles. L’espace vivable rétrécissait de plus en plus.

Les marches se faisaient de moins en moins agréables et les rues de Paris prenaient une teinte macabre : les masques et les gants conféraient à tous les passants une posture aussi anonyme qu’effrayante. Ceux qui, l’espace d’un instant, essayaient d’oublier la réalité de la mort quotidienne, étaient rappelés immédiatement à leurs angoisses par la simple vision de ces horribles masques à gaz.

*

Quelques jours après la mort de Marion, Antoine avait fini par ouvrir le « Kit » que le Professeur Koulibaly lui avait remis après sa guérison. Il s’agissait d’une sorte de petit coffre-fort s’ouvrant avec un mot de passe. Ce mot de passe était en réalité les 6 derniers chiffres du matricule inscrit sur son « Certificat de guérison ».

L’ouverture du kit s’avéra décevante, même s’il n’en espérait pas grand-chose : un pistolet de détresse, une couverture de survie, une plaquette de Lexomil et une carte IGN de l’Ile-de-France. Rien, au final, qui ne lui permette de comprendre comment survivre dans cette société qui s’effondrait.

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