Juin 2020

Inès Raimbourg était maintenant certaine que cette réforme lui couterait son poste de Ministre. La colère grondait déjà, sa cote de popularité dégringolait et ceux qui, la veille encore, l’encensaient, aujourd’hui se taisaient. Le Premier Ministre l’assurait, en off, de son soutien mais ne se risquait pas à la défendre publiquement. Tout le monde était en train de l’abandonner, avec discrétion et lâcheté.

Elle n’y trouvait pourtant aucun motif d’amertume ; elle était disposée à agir en femme d’Etat, à sacrifier son poste et à mener cette réforme jusqu’au bout. Peut-être, d’ailleurs, finirait-on par se ranger à son avis. Après tout, les critiques l’accusant de vouloir « casser » la protection sociale n’étaient pas fondées, sa réforme ayant justement pour but de la sauver.

Suivant une stratégie savamment établie par Thierry et Marion, les premiers grands axes de la réforme furent révélés sous embargo. L’objectif était de se ménager la sympathie des journalistes les plus influents en espérant obtenir d’eux des papiers positifs. L’effet recherché n’eut pas lieu, les articles furent au mieux descriptifs, au pire destructeur. Le bûcher était en place, ne manquait plus que l’étincelle.

Car la réforme de la sécurité sociale n’était presque qu’une goutte d’eau compte tenu du passif du gouvernement. Le programme néolibéral et le sourire conquérant du jeune Président avaient suffi pour contenir l’arrivée au pouvoir du parti d’extrême-droite mais peinaient, sur la longueur, à convaincre les citoyens français.

A force d’envoyer des signaux contradictoires, le parti au pouvoir avait réussi à s’aliéner la quasi-intégralité de l’opinion publique. Un gouvernement impopulaire n’avait rien de parfaitement anormal en France mais l’anéantissement de toute forme d’opposition politique crédible avait rendu le débat national particulièrement pauvre. Si bien que, à la moindre occasion ou réforme d’ampleur, les manifestations enflaient et le pays se bloquait.

Les hommes politiques occidentaux du XXIe siècle avaient beaucoup de mal à admettre leur relative inutilité. Les administrations publiques des pays développés étaient devenues si tentaculaires et efficaces qu’il n’y avait plus vraiment besoin de ministres, et encore moins de Président, pour les gérer. Les impôts étaient prélevés, les fonctionnaires étaient payés et – en somme – l’Etat tournait sans que l’intervention politique fut réellement nécessaire. Le peu de marge de manœuvre qui subsistait, la législation et la réglementation, était noyauté – pour ne pas dire saboté – par les lobbys et forces d’influence que ce soit à Bruxelles, à Strasbourg ou dans les allées du Palais Bourbon.

Les citoyens les plus riches de la planète avaient plus ou moins découvert la supercherie mais, plutôt que de renverser cet ordre absurde, ils avaient décidé de le maintenir en changeant les têtes. Au final, ils pensaient résister par l’alternance ou par l’adhésion à des mouvements politiques qui, jamais, ne proposaient de remettre en cause un système qui les menait collectivement à l’effondrement.

*

Jean de Venette, prêtre d’origine paysanne né en 1307 fut un témoin privilégié de la Grande Peste Noire qui décima l’Europe sans épargner son pays, la France. Dans ses Chroniques Latines, il rapporta assez précisément l’esprit des gens de son temps, qui voyaient s’abattre sur eux un mal qu’ils ne comprenaient absolument pas :

 « L’an du Seigneur 1348, en France et presque partout dans le monde, les populations furent frappées par une autre calamité que la guerre et la famine : je veux parler des épidémies […] Ledit fléau, à ce que l’on dit, commença chez les mécréant, puis vint en Italie ; traversant les monts, il atteignit Avignon, où il frappa quelques cardinaux et enleva tous leurs domestiques. Puis, peu à peu […] de ville en ville, de bourg en bourg, finalement de maison en maison, de personne à personne […] parvint jusqu’en Allemagne, moins terrible pourtant là-bas que chez nous. »

A cette époque, personne ne soupçonnait l’existence des micro-organismes, et encore moins bien sûr le danger qu’ils représentaient pour les Hommes. On pensait la Peste voulue par Dieu : un mal si puissant ne pouvait venir que d’une entité éternelle et omnipotente.

De 1348 à 1351, les Asiatiques, Européens et Africains restèrent sans remède face à l’épidémie. Leurs rares tentatives de résistance s’avéraient pires que la bactérie ; fuyant les villes, ils emportaient et propageaient le mal avec eux ; tuant les chats, ils laissaient les rats sans prédateurs transporter avec eux la puce et ses parasites mortels ; saignant les malades, ils accéléraient leur affaiblissement et les condamnaient à mort.

L’Homme moderne était bien certain de ne jamais reproduire pareilles erreurs. Il avait découvert les bactéries, leur fonctionnement et, surtout, le moyen de les vaincre. Les antibiotiques et les vaccins protégeaient maintenant l’humanité de toute épidémie massive.

*

Pour ne pas parler de la réforme de la sécurité sociale, qui les mènerait potentiellement tous au chômage, les membres du cabinet, ce Lundi matin écoutaient tous religieusement Théo,  qui assurait que la « bronchite vietnamienne » « décimait » l’Asie du Sud-Est.

Théo était le Conseiller en charge des Affaires internationales de la Ministre. Son parcours était pour le moins atypique, il avait suivi des études de médecine tout en poursuivant parallèlement le parcours des hauts-fonctionnaires : SciencesPo, ENA et Quai d’Orsay. Il était à la fois médecin et diplomate et jouissait de ce fait d’un grand crédit au sein du cabinet. Ainsi, lorsqu’il affirmait que la situation était « catastrophique », tout le monde le croyait et paniquait.

Tout en sirotant son café – une capsule Nespresso de Paris Black Intenso, une édition limitée d’Arabica renforcé par un Robusta dont ne parvenait plus à se passer les collaborateurs d’Inès Raimbourg – Théo rapportait des récits apocalyptiques, de « sources sûres » restées sur place.

Selon ses dires, les hôpitaux vietnamiens étaient saturés de malades qui crachaient du sang et mourraient dans les salles d’attente bondées. Les médias ne parvenaient pas à retranscrire la réalité de la situation car ils ne s’approchaient pas assez des zones contaminées. Les grandes villes et les pôles touristiques restant relativement épargnés, il n’y avait pas d’urgence à s’en préoccuper. Mais, Théo en était « intimement convaincu », le mal finirait par frapper les pôles urbains et engendrerait un nombre très important de victimes. Le principal problème – et il se fiait pour cela aux rumeurs qui enflaient parmi les réseaux consulaires, était que le mal pourrait vite se répandre en Asie et donc en Europe. La France serait bien vite, elle aussi, confrontée à cette étrange bronchite.

Bernard, le Directeur de cabinet adjoint temporisa ces propos. Lui était médecin, cardiologue même, et, bien qu’il ne disposât d’aucune source de première main, il se voulait rassurant : les infrastructures vietnamiennes étaient très insuffisantes. Ce qui se passait là-bas ne pouvait en rien augurer d’un futur désastre sanitaire en France.

Il se basait sur l’expérience d’un voyage effectué trente ans auparavant et certifiait que les situations n’étaient pas comparables. Les confrères vietnamiens pouvaient faire ce qu’ils pouvaient ; ils ne disposaient pas des moyens occidentaux.

Bernard appela ses collègues à la sérénité et à la raison : la France et l’Union européenne ne craignaient rien.

Ces informations contradictoires n’avaient, au final, pas de réel impact sur la politique menée par Raimbourg et le reste du Gouvernement. Il fallait maintenir le cap et, tant que l’épidémie ne se faisait pas plus concrète, il était sans aucun doute préférable de ne pas lui accorder trop d’importance.

Il fallait tout de même suivre son évolution et, peut-être même cyniquement espérer son développement : si l’on en venait à parler davantage de l’épidémie que de la réforme, la Ministre y gagnerait sans doute en sérénité.

*

Depuis trois ans qu’elle occupait ce poste, Inès Raimbourg ne s’était jamais vraiment posé la question de savoir si son quotidien de ministre lui plaisait ou non. Lorsqu’on lui avait proposé d’entrer au Gouvernement elle avait, bien entendu, immédiatement accepté. Il n’y avait pas meilleur moyen, se disait-elle, pour servir son pays. C’était pour cela qu’elle avait passé les concours les plus durs, fait l’ENA puis ferraillé dans l’administration : pour servir la fonction publique. Comme beaucoup de ses camarades, elle aurait certainement pu aller pantoufler en entreprise et gagner des sommes d’argent confortables. Mais son ambition avait toujours été, depuis ses plus jeunes années, de se rendre utile.

Petite-fille d’immigrés polonais qui avait francisé leur nom, elle avait grandi dans les banlieues rouges, entourée de familles venues de tous les continents. Enfant, elle restait souvent seule à la maison avec son grand-père, un colosse qui s’était échappé de Birkenau et avait traversé l’Europe à pied pour rejoindre la France. Il parlait un français teinté de yiddish, de polonais et certainement des deux ou trois autres langues qu’il avait côtoyées dans sa jeunesse. Il lui racontait de longues histoires, son enfance dans un village à la frontière polono-ukrainienne, sa participation à la Première Guerre Mondiale dans les rangs de l’armée austro-hongroise, les pogroms des années 1930, l’invasion des troupes nazies, les déportations…Il était, selon ses dires, le seul juif de son village à avoir survécu à la Guerre.

Il avait ensuite rejoint la France, s’était marié à une polonaise de 20 ans sa cadette qui lui avait donné deux enfants. Il avait travaillé en tant que maçon, peintre, chef de chantier, restaurateur, boucher, commis aux Halles et même videur de boîte de nuit. Il n’avait trouvé de répit qu’à la retraite, prise peu de temps après la naissance de sa petite fille, Inès.

Il avait traversé l’Europe et le XXe siècle comme peu de ses contemporains, avait vu toutes les horreurs des Hommes et, pourtant, n’avait jamais perdu son humour et son espièglerie. Il aimait rappeler qu’il avait eu de la « chance » alors que peu d’homme avait autant souffert que lui. Alors qu’il racontait une vie de malheurs, il n’était parcouru d’aucune haine et d’aucun ressentiment, il aspirait à passer sa vieillesse paisiblement, avec sa famille.

Il n’avait jamais bien compris les subtilités du parcours de sa petite-fille, qu’il savait de toute évidence brillant. Dès le primaire, les enseignants de l’Ecole primaire de Bondy avait remarqué les formidables capacités d’Inès, un éveil et une curiosité rares à son âge. D’excellentes notes au collège lui avaient permis d’intégrer le Lycée Henri IV, au cœur de Paris. D’abord impressionnée, elle avait rapidement pris le pouls de cet univers concurrentiel et élitiste. Le rythme était dur, les remarques des professeurs parfois acerbes mais c’était, se disait-elle, bien peu de choses en comparaison de ce qu’avait enduré son grand-père.

Elle fut acceptée à l’Ecole Normale Supérieure dès sa première tentative. Agrégée de Lettres, elle fut professeure de français durant deux ans dans un Lycée de l’Est parisien. L’enseignement lui plaisait mais elle fut vite désabusée par une bureaucratie omniprésente, faisant peu de cas des élèves et encore moins de ses fonctionnaires. Pour essayer de changer les choses de l’intérieur, elle décida de rejoindre la haute fonction publique.

Durant une année elle prépara, après ses heures de classe, les épreuves du concours de l’Ecole Nationale d’Administration. Seule, elle découvrit le Droit, l’économie et les finances publiques. Elle n’y prit aucun goût mais acquit suffisamment de connaissances pour réussir, encore une fois.

Depuis le début de sa carrière professionnelle, elle n’avait plus pris le temps de nouer des relations amicales ou amoureuses. Ses fréquentations, c’étaient ses collègues, ses anciens camarades de classe, ses ex ou futurs patrons. Le temps du travail, du loisir et du réseautage s’étaient si parfaitement mêlés que plus rien ne venait autoriser un moment d’intimité et de partage avec qui que ce soit. Car pour créer une relation forte, il fallait se livrer et faire confiance. Des choses auxquelles Raimbourg ne croyait plus depuis bien longtemps.

Elle vieillirait seule. Elle pouvait l’accepter. Mais elle refusait de vieillir haïe de ses concitoyens. Beaucoup de ministres s’étaient compromis à trop défendre une réforme à laquelle ils avaient attaché leur nom. La « Loi Raimbourg », elle la défendrait mais, surtout, elle en ferait un succès, une de ces rares lois que les générations suivantes regardent avec respect.

*

La plupart des partiels étaient passés mais, par un hasard de calendrier, les cours n’étaient pas encore terminés. Antoine avait donc, pour ses deux dernières séances, une assemblée d’élèves libres de toutes contraintes, à peine forcés d’aller aux cours, présents pour leur seul plaisir et leur soif d’apprendre.

Pour ces dernières séances, il avait l’intention de traiter de la sociologie des médias, un sujet qu’il connaissait bien et qui, visiblement, intéressait ses élèves. Il leur avait fait lire un texte de Bourdieu postulant que « L’Opinion publique n’existe pas ». Comme il l’avait espéré, le texte suscita son lot de réaction parmi les étudiants.

Un tiers de la classe était d’accord avec Bourdieu : l’opinion publique n’existait pas, pour la bonne raison qu’elle n’était pas quantifiable. La majorité seule ne pouvait pas s’ériger en tant « qu’opinion publique ». De même, l’agrégation de toutes les opinions individuelles n’avait absolument aucune chance de rendre état d’une quelconque « opinion générale ». Pour un autre tiers, la thèse de Bourdieu était discutable : une société était nécessairement traversée de courants de pensée englobants, qui tenaient tous les individus. Faute de quoi, il ne pouvait y avoir de société.

Un dernier tiers participait mollement aux échanges et profitait du relâchement pour errer sur Internet.

La discussion dériva vers le traitement de l’information. Pourquoi certains événements retenaient l’attention alors que d’autres, de gravité ou d’intérêt équivalent, demeuraient ignorés ? Antoine se fit arbitre des débats et postula que, justement, la société jouait un rôle important. Largement dominés par des logiques de rentabilité et de chiffres plutôt que de transparence et de devoir d’informer, les médias modernes donnaient à leur public ce qu’il voulait entendre. Le canal de l’information s’était ainsi peu à peu bloqué. Le propre de l’information était, idéalement, de s’intéresser aux faits plutôt qu’à celui qui en prendrait connaissance mais l’évolution avait condamné les médias à suivre la logique exactement inverse. Les faits n’étaient plus que des produits qu’il fallait vendre à des téléspectateurs ou à des lecteurs. Si ces faits n’étaient pas jugés assez intéressants, ils étaient évacués, comme une malfaçon sur une usine de montage.

Le problème, bien sûr, était que les journalistes n’anticipaient pas les désirs de leur auditorat : ils les façonnaient.

Là encore, les peuples éclairés du XXIe siècle avaient compris les failles du système. Et c’est ainsi que s’étaient développés les blogs, retranscrivant une masse d’information aussi éparse qu’invérifiable. Les citoyens-reporters sérieux et consciencieux ne pouvaient pas se distinguer des complotistes ni des charlatans. Leurs voix étaient égales et, souvent, inaudibles.

Certaines chaînes Youtube parvenaient à s’extraire de la masse et pouvaient pour certaines atteindre des centaines de milliers de vues. Dès lors, l’auteur était perçu comme une sorte d’autorité, du simple fait de sa popularité.

Alors qu’Antoine s’apprêtait à mettre un terme à ces échanges, la fin du cours étant déjà largement dépassée, un étudiant asiatique (thaïlandais ou chinois, peut-être même hongkongais) prit la parole. Antoine ne se souvenait pas avoir entendu cet élève discret de tout le semestre et n’eut pas le cœur de couper ce qui serait peut-être sa seule velléité de participation de l’année. Les étudiants en échange étaient souvent discrets, impressionnés ou consternés par l’ambiance des Universités françaises.

Dans un français un peu hésitant mais parfaitement intelligible, l’étudiant souligna le fait que les médias européens ne parlaient presque pas de l’épidémie qui sévissait en Asie, ignorant les malheurs de la zone la plus peuplée du monde. Il demandait – de façon semblait-il sincère – si ce traitement traduisait un désintérêt manifeste pour la mort de milliers d’asiatiques ou si les journalistes étaient incompétents.

Saluant la pertinence de l’intervention, Antoine décida toutefois de mettre un terme à son cours. Ce jeune homme avait effectivement pointé un problème, que des heures de débat n’auraient de toute façon pas suffi à trancher.

*

Une salle un peu isolée était réservée aux enseignants. Il y avait une machine à café, supposément gratuite, qui en réalité ne fonctionnait jamais. Ceux qui voulaient une boisson chaude n’avaient pas vraiment d’autres choix que d’utiliser la seconde machine, qui réclamait tout de même 50 centimes pour un café soluble.

Autour d’un gobelet au contenu chaud mais relativement indéterminé, Antoine entreprit Marc sur le contenu du débat qui venait d’avoir lieu dans sa classe. Marc, en bon complotiste, valida totalement la remarque de l’étudiant asiatique. Le problème était même, selon lui, bien plus grave. Les médias n’étaient pas incompétents, ils savaient parfaitement ce qu’ils faisaient : ils embrouillaient délibérément les masses de fausses informations pour mieux les manipuler.

Les propos conspirationnistes en tous genres laissaient toujours une étrange sensation à Antoine. D’un côté, il y avait un côté convaincant, par la simplicité et l’efficacité des thèses avancées. Le hasard et l’incompétence des Hommes étaient systématiquement niés ou évacués : toute action avait une origine et se voyait mue par une volonté humaine, bien souvent malfaisante. Un attentat, une épidémie ou une catastrophe naturelle ne pouvaient avoir d’autre origine que le gouvernement, les services secrets, les puissances financières manipulatrices et, bien souvent, toutes ces forces à la fois.

Concernant l’épidémie en Asie, Marc avait deux théories qui semblaient vivre de façon parfaitement harmonieuse dans son esprit alors qu’elles étaient intrinsèquement contradictoires. La première était simple et presque décevante : l’épidémie n’existait pas. Il s’agissait d’un enfumage des Occidentaux pour affaiblir les puissances émergentes asiatiques et faire douter les marchés financiers. Il y avait peut-être deux trois cas de bronchite mais les journalistes s’étaient faits un plaisir d’exagérer la chose. La deuxième proposition soutenait que la gravité de l’épidémie était, en réalité, largement sous-estimée. Des centaines de milliers de personnes étaient d’ores et déjà contaminées et les décès nombreux. La maladie progressait rapidement et, comme aucun remède n’était encore trouvé, il était préférable de sous-estimer la situation.

L’attention d’Antoine déclina à mesure que Marc s’enfonçait dans les subtilités de la complosphère. En quelques minutes, et sans jamais perdre cet air légèrement supérieur, Marc avait réussi à se contredire une bonne demi-douzaine de fois.

L’élève asiatique avait certainement bien mieux analysé la situation lorsqu’il postulait une incompétence généralisée de ceux qui se disaient experts.

*

Elle ne s’en était rendue compte qu’une fois arrivée à l’âge adulte mais grandir à Paris lui avait grandement facilité la tâche. Marion avait vécu les premières années de sa vie dans un bel appartement aux poutres apparentes en plein cœur du Marais. Les revenus d’un père dentiste et d’une mère antiquaire lui assurèrent une enfance confortable, sans jamais qu’aucune question matérielle ne vienne heurter le quotidien.

Si ses géniteurs ne parvinrent pas à rester un couple et s’éloignèrent peu à peu avant de divorcer, ils n’en demeurèrent pas moins, pour Marion et son petit frère, d’excellents parents, se répartissant vacances au ski et séjours à la mer.

Elève appliquée et très soutenue, Marion montra vite une préférence pour les sciences humaines et sociales et fut donc incitée à passer Sciences Po. Elle n’eut, d’ailleurs, même pas à passer le concours, son excellent dossier et la réputation de son Lycée, lui aussi situé en plein Marais, lui offrirent une entrée directe Rue Saint-Guillaume.

Là où certains cravachaient dès le Lycée – voire le collège – pour intégrer les meilleures prépas ou les plus prestigieuses écoles, Marion s’était contentée de suivre sa voie. Bercée dans un milieu aisé et intellectuel, baladée dans le Paris artistique et élevée au milieu de bibliothèques parentales débordants des plus grandes références, elle n’avait jamais eu le sentiment de souffrir en travaillant : ce qu’on lui demandait, elle le savait déjà. On le lui avait appris avant les autres. Ses parents lui avaient donné des armes qui lui permettaient de vaincre sans même avoir à combattre.

Elle n’avait pas eu besoin de lire Bourdieu pour savoir qu’elle venait d’un monde protégé et aspira rapidement à étendre à tous la chance dont elle avait bénéficié. Elle s’engagea, dès ses premières années étudiantes, à l’UNEF et dans les associations militantes. Elle s’en retira, déçue par l’ambition et l’opportunisme qui rongeaient les beaux idéaux. Convaincue que l’action ne pouvait être qu’individuelle, elle décida de faire un échange universitaire d’un an à Calcutta, travaillant en parallèle de ses études pour le mouroir de Kalighat fondé par Mère Teresa. Elle ignora les moqueries accompagnant son projet, invariablement taxé d’ «idéaliste» voire de « bisounours ».

Ses parents, bien qu’inquiets d’envoyer leur seule fille dans les bidonvilles indiens, n’opposèrent aucune réticence à ce qu’ils décrivaient comme une belle expérience. Ils espéraient toutefois que le goût de leur fille pour l’humanitaire ne dépasserait pas une année et qu’elle se déciderait en rentrant à sauver l’humanité sans quitter l’Ile-de-France.

C’est ce qu’elle fit, moins pour rassurer sa famille que pour rester auprès de Nicolas, un ingénieur agronome originaire de Suisse qu’elle avait rencontré en Inde. A leur retour, le jeune couple s’installa dans un petit studio à Barbès. Marion avait encore deux années de Master devant elle et Nicolas devait finir sa scolarité par un stage à La Défense.

Ils vécurent de jolies années d’amour, Marion achevant ses études et Nicolas obtenant un poste intéressant chez Danone. Pourtant, ils s’étaient sans doute connus un peu trop jeunes. Ils se séparèrent sans haine, alors que Marion avait fini son stage au Conseil d’Etat et sa scolarité à Sciences Po.

Peu convaincue à l’idée de retourner vivre chez ses parents, elle avait accepté une offre en CDD pour un poste de « Chargée de développement » au sein de « Terres d’Espoir », une ONG basée à Niamey, au Niger.

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