Juillet 2021

La maladie progressait de plus en plus vite. Au début de l’Eté, plus d’un million de Français étaient déjà morts. Mais les fortes chaleurs allaient certainement faire augmenter encore considérablement ce chiffre déjà terrifiant. Face à cette omniprésence de la mort, on assistait à un regain d’intérêt pour la religion ou, à tout le moins, pour la spiritualité. Beaucoup voulaient se rassurer face à la disparition de leurs proches, mais aussi face à la leur, imminente.  

Les principales religions étaient incapables de fournir des réponses satisfaisantes à ce mal inattendu. Dépassées par la science et le positivisme de l’ère industrielle, elles avaient concentré leurs discours sur les questions morales, évacuant les aspects métaphoriques et ésotériques. Pourtant, c’était exactement de cela dont avait besoin une société en pleine décomposition.

Sur ces décombres, prospérèrent de nombreux groupuscules sectaires plus ou moins bienveillants avec leurs fidèles. Aucun, cependant, ne parvenait à rivaliser avec les derniers Hommes, désormais omniprésents. Ils ne cantonnaient plus leurs actions à la construction de Citadelles – dont l’utilité demeurait toute relative – mais assuraient le renfort et le soutien religieux dont avait besoin une large partie de la population.

Ils organisaient notamment de grandes processions, les régénérations, le mardi soir juste avant le couvre-feu. Rassemblant des centaines voire des milliers de personnes, il s’agissait à la fois de saluer les morts et de protéger les vivants. Comme les enterrements n’étaient plus autorisés, ces cérémonies étaient ce qui ressemblait le plus à des funérailles.

Elles permettaient également de redonner un peu d’espoir aux vivants, de se rassembler et de se compter dans une société qui s’isolait de plus en plus. Même si, de l’extérieur, ces manifestations de gens entièrement masqués et anonymes donnait à la peste une réalité physique effrayante.

Bien qu’impressionnantes, ces processions restaient encore marginales. La peur prédominait et se retrouver si proche d’autant de gens, dont certains étaient potentiellement contagieux, demeurait trop anxiogène pour beaucoup.

Les vidéos postées sur Youtube ou Conférences de pseudos Gourous étaient quant à elle extrêmement populaires. Dans cette masse souvent mal intentionnée, Vizir avait fini par faire son trou. Ses vidéos récoltaient plusieurs millions de vues – il avait eu l’idée géniale de les sous-titrer en anglais et en espagnol, les rendant compréhensibles à un très large public.

Le contenu de ses vidéos était aussi vide qu’il l’avait annoncé à Antoine, malgré une mise en scène très travaillée. Elles étaient animées par Vizir lui-même, vêtu d’une large tunique violette. Il détaillait ses recettes de survie comme il aurait expliqué la recette d’un cake aux olives. La méditation, la paix intérieure et une alimentation équilibrée étaient, selon lui, les clefs de la survie. Il ne vendait rien à ses followers, ce qui lui évitait d’attirer l’attention de la Protection publique. Mais, compte tenu du nombre de vues que ses vidéos atteignaient, sa fortune était déjà certainement très confortable.

*

Antoine savait ses parents terrorisés par la progression de l’épidémie mais il leur en avait un peu voulu de ne pas être venu le voir à Paris alors qu’il était au plus mal. Il considéra toutefois que l’heure n’était pas au ressentiment. Tout le monde pouvait mourir en quelques heures et il préférait maintenir de bonnes relations avec ses proches.

Il décida donc de leur rendre visite à Nice. Les déplacements étaient compliqués mais sa situation ne poserait pas problème, il en était certain. Il lui suffirait d’invoquer son statut de survivant pour être autorisé à quitter la capitale sans difficulté.

En arrivant à la Gare de Lyon, Antoine se dirigea vers un alignement de personnes qui attendaient derrière un panneau « Départ Nice – 14h17 ». L’intérieur de la Gare était fermée au public et les passagers devaient préalablement justifier de leurs autorisations sur le parvis, minutieusement contrôlées par du personnel de sécurité.

Le seul statut de survivant n’était pas suffisant pour voyager : il fallait avoir une bonne raison de le faire. Rendre visite à ses parents en était une mais Antoine dut tout de même fournir un justificatif de domiciliation de ses parents qui, heureusement, portaient le même nom de famille que lui.

Antoine patienta assez longuement dans la file d’attente alors qu’il ne devait y avoir qu’une petite trentaine de personnes devant lui, attendant pour prendre le train en direction de Nice. Beaucoup étaient d’ailleurs des médecins, reconnaissables à leurs combinaisons ornées d’un caducée dans le dos. Cette file d’attente était sous haute surveillance : les soldats n’aimaient pas ce type de rassemblement, susceptible de faire circuler la maladie. Antoine remarqua que l’attirail des militaires avait évolué. Désormais totalement harnachés et caparaçonnés, des masques étaient reliés à deux grosses bouteilles d’oxygène accrochées dans leur dos pour leur évitant d’inhaler un air vicié. Cet équipement renforcé traduisait insidieusement un risque plus important.

La tension latente augmenta encore un peu lorsqu’une jeune fille fut évacuée sans ménagement de la file et emmenée dans une camionnette. De ce qu’Antoine put en comprendre, elle voulait rendre visite à sa grand-mère à Menton mais elle ne disposait pas des autorisations nécessaires. En fait, on lui reprochait principalement de ne pas avoir le brassard violet de survivant. Faute d’avoir déjà été malade, elle était considérée par défaut comme une personne à risque et il était hors de question qu’elle quitte Paris.

Lorsque la camionnette quitta l’esplanade de la Gare, il était difficile de savoir où serait emmenée cette jeune fille. Son sort dépendrait certainement du résultat de ses analyses sanguines.

Après un contrôle attentif de ses documents, Antoine put quant à lui passer le barrage de sécurité sans encombre. A l’entrée, à droite dans le hall, un écran affichait le visage de chaque passager avec sa coloration thermique. Là encore, des militaires, des volontaires et des médecins attendaient sur le côté, prêts à exfiltrer toute personne fiévreuse.

La Gare donnait une impression effrayante d’abandon. Antoine n’avait jamais vu ce Hall aussi vide : il ne devait y avoir en tout et pour tout que 200 personnes dans cet espace conçu pour accueillir des milliers de passagers.

Il n’osa même pas s’aventurer à chercher un sandwich et une bouteille d’eau. Il était évident que toutes les boutiques de la Gare avaient été condamnées au confinement pour une durée indéterminée. Seuls patrouillaient les militaires masqués et surarmés et de très nombreux techniciens de surface, eux aussi en combinaison. Les lieux paraissaient effectivement largement plus propres qu’à l’habitude.

Une annonce invita les passagers du train pour Nice à se rendre directement sur le quai B. En montant dans son wagon Antoine fut aussitôt pris à la gorge par une forte odeur de chlore. Les lieux venaient d’être décontaminés, lui expliqua un contrôleur – qui lui ne portait qu’un simple masque, similaire à ceux que l’on distribuait en pharmacie au début de l’épidémie. Cet homme était soit un survivant qui ne portait pas son brassard, soit un suicidaire.

Le train ne devait être rempli qu’à 10% ce qui offrait un grand confort pour tous les passagers. Dans le compartiment d’Antoine, il n’y avait qu’une petite dizaine de personnes. Il n’hésita pas à s’étaler sur une banquette et s’allongea contre la fenêtre.

Avant le départ du train, une équipe de volontaires de la Protection publique pénétra dans le train. Ils portaient toujours cette combinaison orange criarde et ces masques noirs sur leurs visages. Ne prêtant aucune attention aux passagers, ils traversèrent la voiture en propulsant des fumigations anti-bactéries.

*

Le voyage fut, de fait, très calme et l’arrivée à la Gare de Nice assez déconcertante. Alors que la Gare de Lyon semblait avoir été totalement verrouillée, celle de Nice ne présentait pas un aspect fondamentalement différent de ce qu’elle avait toujours été. Il n’y avait, certes, pas beaucoup de passagers mais cela n’avait rien d’exceptionnel pour un mardi après-midi. Il y avait bien quelques militaires en combinaison camouflage mais rien ne permettait de vraiment s’imaginer qu’une épidémie dévastatrice était en cours.

Pourtant, lorsqu’Antoine sortit du hall, il comprit immédiatement que Nice n’était pas plus épargnée par la peste que Paris. Le parvis de la Gare était entièrement occupé par des tentes de fortune et des volontaires de la Protection publique s’affairaient et transportaient de nombreux brancards. L’espace était verrouillé et un militaire était chargé de rediriger les passants sur les côtés de l’esplanade, les invitant à pratiquer un détour conséquent.

Habituellement, Antoine prenait le T1 pour rejoindre directement le Boulevard Jean Jaurès où habitaient ses parents. Mais, comme à Paris, les transports publics ne fonctionnaient pas et il dut faire le chemin à pied, en redescendant l’Avenue Jean Médecin. Cette rue, l’une des artères les plus animés de la Ville, offrait un bien pathétique spectacle : les rares boutiques qui n’étaient pas fermées étaient parfaitement vides. Les restaurateurs, condamnés au chômage technique par les mesures de confinement, avaient – pour manifester leur mécontentement – laissé les chaises et les tables de leur terrasse en place. Mais il n’y avait personne pour siroter un verre sous le doux soleil niçois. L’ensemble était si triste qu’Antoine eut l’impression de traverser une ville déjà morte.

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Il n’avait pas vu ses parents depuis plusieurs mois et ceux-ci ne manifestèrent aucune effusion de joie particulière à son arrivée. Il avait pourtant depuis obtenu son doctorat, survécu à la peste et perdu sa copine de la même maladie. Il aurait pu ajouter la mort de Marc et de cinq ou six autres de ses amis que ses parents n’eurent pas compati davantage. Tous les deux vivaient confinés dans leur petit appartement près de l’Opéra depuis plusieurs semaines et n’en sortaient que pour faire leurs courses, à la petite Halle de quartier, située littéralement en bas de chez eux.

En cas d’urgence ou de stocks insuffisants, ils s’en remettaient comme beaucoup à Amazon et à son service de drones. Le géant américain perdait énormément d’argent à cause de la guerre américaine mais parvenait tout de même à dégager des marges intéressantes grâce aux consommateurs européens cloitrés chez eux. L’épidémie était un coup dur pour l’économie mondiale mais il restait encore des opportunités pour de bonnes affaires.

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La frégate de classe Koni Al Han n’avait pas été conçue pour le transport de troupes et encore moins pour le déplacement de populations civiles. Les capacités du navire étaient largement dépassées mais tout le monde à bord faisait mine de l’ignorer.

Le Docteur Paul Lukeba, comme les autres passagers, savait très bien qu’une mer trop agitée aurait pu venir à bout du bateau et de tous ses occupants. Mais, aussi terrible soit-elle, il s’agissait de sa dernière chance de rester en vie. Il avait réussi à embarquer in extremis  à Tripoli, avec sa femme et ses deux fils, laissant leur petite fille de 4 ans à Kinshasa, morte dès les premières semaines de l’épidémie. Ils espéraient maintenant rejoindre l’Europe et bâtir une nouvelle vie.

Lorsque la peste avait commencé à déchirer son pays, la République démocratique du Congo, le Docteur Lukeba avait, dans un premier temps, exercé son métier et soigné autant qu’il le pouvait. Mais la peste avait frappé trop fort et trop vite la capitale du pays, Kinshasa, mégalopole surpeuplée. Les patients débordèrent vite de sa rudimentaire salle d’attente pour attendre, parfois plusieurs heures, dans la rue. Certains n’arrivaient même pas aux portes de son cabinet et mourraient dehors, terrassés par la maladie.

S’il n’y avait eu que la peste, il serait resté jusqu’au bout à Kinshasa. Il y était né, y avait étudié et y avait fondé sa famille. Il voyait ses amis et voisins mourir par dizaines mais il espérait que l’épidémie se termine un jour et que l’énergie de sa ville renaisse. Comme les autres membres de sa famille, il avait développé les symptômes de la peste. Mais, pour une raison qu’il ne pouvait expliquer médicalement, lui, sa femme et ses deux garçons en avaient réchappé. Leur petite fille n’avait pas eu leur chance. Ils n’avaient même pas pris le temps de correctement la pleurer. Tant de gens mourraient que les larmes manquaient, même pour les plus proches. Immunisés, ils pensaient rester et reconstruire ce que la peste avait détruit.

Ce furent finalement les hommes et non les microbes qui les poussèrent à l’exil. Les troupes de Boko Haram, galvanisés par leurs effectifs grandissants, sûrs que la peste était un fléau voulu par Dieu pour punir les mécréants et, surtout, profitant du chaos ambiant, avaient poussé leur avantage jusqu’à pénétrer la capitale congolaise.

Kinshasa, grande et chaotique, avait toujours accueilli ses minorités avec bienveillance et, malgré les difficultés du quotidien, les tensions religieuses n’avaient jamais vraiment existé. La peste avait tout changé, Boko Haram avait réussi à pénétrer des quartiers entiers et converti des milliers de personnes, y compris les plus désintéressés par la religion. Les milices islamistes fanatisés patrouillaient et semaient la terreur au nom de Dieu. D’autres groupes se formaient, pour se protéger d’abord et attaquer ensuite. Les violences ne s’arrêtèrent plus et le chaos s’installa rapidement. Ceux que la peste ne tuait pas tombaient sous les coups de machette.

La mort dans l’âme, la famille Lukeba se décida à fuir le pays avec une dizaine de compagnons. La tâche était compliquée mais rester au Congo revenait à se condamner à une mort certaine. Ils quittèrent leur pays du jour au lendemain, certains de ne plus jamais le revoir.

La route était longue, compliquée et très dangereuse. Boko Haram et ses centaines de milliers de soldats contrôlaient maintenant une large bande du continent, qui courrait de l’Est du Nigéria au Soudan du Sud, englobant de larges territoires du Niger, du Tchad, du Cameroun, du Congo et la totalité de la République centrafricaine. Malgré les dénégations des responsables de la secte, la peste avait fini par les atteindre, eux aussi. Les Africains mourraient par millions, de la maladie et de la guerre, dans la quasi indifférence du reste du monde.

Les voies terrestres étant trop dangereuses, la famille Lukeba et leurs compagnons avait décidé de descendre le fleuve Congo jusqu’à l’Océan. La route dura plusieurs jours et la traversée du Cabinda fut particulièrement éprouvante.

Ils remontèrent ensuite, en longeant les côtes jusqu’à Pointe-Noire. Leur bateau était trop petit pour envisager la prochaine étape de leur voyage et ils espéraient trouver dans le grand port congolais une embarcation qui pourrait leur permettre d’envisager la partie la plus dangereuse de leur voyage : la traversée du Golfe de Guinée, jusqu’à Abidjan.

Ils n’avaient pas considéré le fait que Pointe-Noire serait dans une situation encore plus dramatique que celle qu’ils avaient quitté à Kinshasa. Près d’un mois s’était écoulé et la peste avait gagné du terrain. La ville était dévastée. Il semblait que plus un être humain n’y vivait à part quelques âmes croisées, aux regards perdus et désormais indifférents aux souffrances du monde. Ils ne passèrent que quelques jours sur place, le temps de se reposer, de collecter des vivres et de s’approprier un bateau convenant à leur projet. Le vol n’était plus une notion à considérer, d’autant qu’il était quasiment certain que le propriétaire du bateau ne le réclamerait plus jamais.

Comme escompté par Lukeba, la traversée fut longue et difficile. Ils étaient une petite quinzaine à partir de Pointe-Noire, ils ne furent que six à arriver au large d’Abidjan après quatre semaines de mer. La peste, la fatigue et la faim emportaient les plus faibles, ne laissant au final que la famille Lukeba et un jeune couple, des voisins de Kinshasa.

Abidjan était dans une situation très différente de celle quittée au Congo. Les forces armées ivoiriennes avaient totalement verrouillé la ville, interdisant toute entrée. Les mers également faisaient l’objet de contrôles étroits et le petit bateau des Lukeba fut vite appréhendé par une frégate.

Les militaires ivoiriens ne leur laissèrent aucun choix : accoster à Abidjan était impossible et ils devaient faire demi-tour immédiatement, sous peine d’être coulés. Les suppliques des naufragés finirent par émouvoir le chef de l’équipage qui leur proposa un accord : si les deux femmes présentes sur le navire acceptaient de passer quelques heures avec ses hommes, il pourrait les aider à accoster au port d’Abidjan. Le jeune couple était disposé à accepter cette condition.

Lukeba et sa femme refusèrent et tentèrent de dissuader leurs compagnons d’infortune. Il était à peu près certain que les soldats n’avaient aucune bonne intention à l’esprit et il n’y avait aucune chance qu’un viol soit suivi d’une tranquille libération. La peur eu pourtant raison du jeune couple qui monta à bord du navire de guerre, s’offrant à un destin moins enviable encore que la maladie.

Les marins déçus de n’avoir qu’une femme alors qu’ils en espéraient deux tirèrent une salve d’Oto Melara Twin 40L70. Seule une balle toucha le bateau, épargnant la famille Lukeba, mais détruisant le moteur. Au milieu d’une mer hostile, ils n’avaient d’autres choix que de dériver et d’attendre une meilleure fortune. Ou la mort.

Ils échouèrent finalement au Port d’Harper au Libéria. Déshydratés, épuisés, ils y restèrent de longues semaines pour reprendre des forces. Au Libéria, Boko Haram ne sévissait pas, l’armée ne s’intéressait pas à ceux qui essayaient de survivre : il s’agissait d’un lieu relativement tranquille qui aurait pu les satisfaire. Mais la réalité de l’épidémie rendait la zone instable et les Lukeba savaient qu’ils ne pourraient pas y rester indéfiniment. Après de longues hésitations, ils se décidèrent à regagner l’Europe, seule zone hors de danger selon eux.

Ils mirent de longues semaines à traverser le désert jusqu’à Tripoli, en Lybie. Traverser l’un des plus grands déserts du globe présentait toujours – peste ou non – d’importants risques. Au moins les milices d’AQMI n’étaient-elles plus un danger à considérer : ceux de ses rangs qui n’étaient pas morts  s’étaient réfugiés dans la zone contrôlée par Boko Haram

Lorsque les Lukeba arrivèrent enfin à Tripoli, ils se sentirent sauvés. La Libye était un pays sec et peu peuplé, la peste y sévissait moins qu’ailleurs. Mais les mauvaises âmes des passeurs, déjà bien aguerris avant l’épidémie, profitaient de la situation pour extorquer tout ce qu’il pouvait aux candidats à la traversée. Ils ne leur disaient rien du fait que l’Europe avait totalement verrouillé ses frontières et que les chances d’accoster vivants étaient extrêmement réduites. Ils auraient d’ailleurs pu le dire que ça n’eut pas changé grand-chose. La Méditerranée offrait le bien le plus précieux, que l’Afrique n’aurait plus jamais : l’espoir.

Les Lukeba trouvèrent sans encombre quatre places sur une frégate. L’armée libyenne profitait également de la situation pour reconvertir ses bâtiments de guerre en navire de transport et faisait payer cher les places à bord. Accessoirement, les officiers libyens étaient également désireux de partir vers l’Europe. Avec suffisamment d’argent, et ils en avaient, ils espéraient convaincre un marin ou un douanier italien de les laisser passer. Quitte à laisser mourir tous les autres passagers de leurs propres navires.

Le Docteur Lukeba était confiant et certain que l’Europe avait plus que jamais besoin des compétences de médecins. Il ne serait pas un poids, il pourrait aider, peut-être même mieux qu’à Kinshasa. Si jamais on ne voulait pas d’eux, ils ne demanderaient rien, sinon qu’on leur permette de ne jamais retourner au Congo.

La famille allait enfin regagner un lieu sûr. Ils savaient que la peste sévissait également en Europe mais, au moins les hommes ne s’entretuaient-ils pas. De toute façon, il n’était plus question de faire marche arrière.

Durant la traversée, les militaires leur avaient assurés qu’ils débarqueraient par tous moyens, que leurs canons pourraient dissuader les Français de leur refuser l’exil. Pour paraître plus déterminés encore, le voyage se fit à cinq frégates, lourdement armées.

Des centaines de familles traversaient maintenant les eaux calmes de la méditerranée. Tous avaient vécu des infortunes similaires à celles des Lukeba. Il y a avait des Ethiopiens, des Marocains, des Tanzaniens, beaucoup d’Egyptiens. Ils étaient tous sains, les malades n’avaient pas été autorisés à monter. Beaucoup d’entre eux étaient d’ailleurs des survivants désormais certains de ne jamais mourir de la peste.

*

Au bout de trois jours Antoine finit par se souvenir pourquoi il ne rendait quasiment plus visite à ses parents. Avec l’âge, ils étaient tous les deux devenus taciturnes et presque insupportables. L’épidémie n’avait en rien arrangé les choses : ils accusaient d’incompétences à peu près tout le monde. Selon eux, les choses étaient pourtant simples : il aurait fallu bombarder le Vietnam dès le début et fermer vraiment les frontières de la France.

Antoine n’était pas vraiment surpris de leur discours. Depuis plusieurs années, leurs propos s’étaient faits de plus en plus durs avec tout ce qui ne leur ressemblait pas. Ils haïssaient l’Europe, Paris, les élites et tout ce qui touchait de près ou de loin au pouvoir. Contrairement à ce qu’ils pensaient, pourtant, ils faisaient eux-mêmes partie des élites. Le père d’Antoine était un ancien cadre dirigeant d’Alstom et touchait une retraite extrêmement confortable. Sa mère était agrégée de mathématiques et avait, elle aussi, eu une très belle carrière. Tout ce qu’ils fustigeaient, ils l’incarnaient parfaitement aux yeux de la très grande majorité de la population française.

Toutefois, sur un point au moins, ils ressemblaient parfaitement à leurs compatriotes. Ils avaient sombré dans la plus parfaite paranoïa. Ils étaient certains que tout ou presque pourrait leur transmettre la peste et avait investi dans des masques de protection extrêmement sophistiqués – qu’ils n’enlevaient que pour manger – coûtant plusieurs centaines d’euros. Selon eux, les simples masques distribués par la Protection publique ne servaient « à rien ». Compte-tenu du nombre de morts, il était assez difficile de leur donner tort là-dessus.

S’ils avaient accepté de voir Antoine, c’était uniquement car il avait déjà attrapé la peste et en avait réchappé. Sa sœur, qui vivait à Aix et n’avait pas encore été contaminée, n’avait pas eu droit à ces faveurs et avait interdiction formelle de se rendre à Nice.

Ils ne s’émurent que moyennement de la mort de Marion, ne l’ayant jamais rencontrée. Son père lui présenta de molles condoléances alors que sa mère temporisa, assurant que de toute façon « elle n’allait pas être la seule à y passer ».

Antoine avait rapidement conclu que cette venue à Nice ne servait pas à grand-chose. Un sentiment de filiation, peut-être même d’amour, l’avait poussé à venir voir ses parents mais il ne voyait plus d’intérêt à rester. Sa présence n’apportant visiblement aucun bonheur à ses géniteurs, il se décida à avancer son billet pour partir deux jours avant la date prévue.

Le contexte rendait chaque instant en famille précieux et certains parents auraient peut-être insisté pour que leur fils reste un peu. Pas ceux d’Antoine.

Pour son dernier dîner avec ses parents, Antoine mangea une pissaladière froide avec un fond de vin blanc de la veille. Le drone qui était censé leur amener du vin et du saumon n’avait pas pu décoller car le pilote de l’engin avait dû être hospitalisé en urgence. Personne parmi le personnel d’astreinte n’ayant réussi à utiliser correctement l’engin, il avait fallu confectionner un dîner avec les restes. La mère d’Antoine ne jugea pas nécessaire d’entamer une bouteille de champagne puisqu’il n’y avait « rien à fêter ».

*

Le lendemain, Antoine fut réveillé par de fortes secousses. La chambre entière semblait convulser et tous les objets tremblaient, prêts à tomber ou à exploser. Peut-être était-ce le tremblement de terre que craignait tant la région depuis des années. Encore dans les limbes du sommeil, son cerveau cogitait. Il se disait qu’il était tout de même assez idiot de mourir ainsi, dans une ville où il ne mettait jamais les pieds, alors qu’il avait survécu au mal qui emporterait probablement toute l’humanité.

Au bout de quelques secondes prostré dans son lit, il arriva à la conclusion que, aussi désagréable que fussent ces vibrations, elles ne viendraient pas à bout de cet immeuble en béton armé. Le bruit lui semblait venir de l’extérieur, de la rue, davantage que des profondeurs de la terre.

Curieux, il ouvrit ses volets, espérant trouver dehors l’origine de ces bruits étranges. Ce qu’il vit ne la rassura pas : une colonne de chars d’assaut et de blindés lourds remontait l’Avenue Jean Jaurès en direction de la Promenade des Anglais. Il estima d’un rapide regard qu’une quinzaine de chars et une demi-douzaine de blindés avançaient à allure lente sous ses fenêtres.

Les temps étaient troublés mais il ne parvint pas à imaginer ce qui pouvait justifier un tel déploiement de force en plein centre-ville.

Il décida, avant toutes choses, d’aller se préparer un café. Il n’était que 7h du matin et, si ce bruit l’empêchait de dormir, il n’était pas pour autant réveillé. En traversant l’appartement pour se rendre dans la cuisine, il fut assez surpris de ne pas trouver ses parents. Depuis qu’il était arrivé, ils n’avaient pas quitté les lieux.

Il se versa du café et se pencha à la fenêtre. Il n’était pas vraiment fréquent de voir des chars Leclerc traverser le Vieux-Nice et une foule relativement importante s’était spontanément amassée sur les trottoirs. Il eut un vague espoir – rapidement déçu – d’y apercevoir ses parents. Les textos et appels qu’il tenta sur leurs portables restèrent sans réponses.

Son café terminé, il commença à s’inquiéter. Ses parents ne sortaient plus depuis des mois et, alors que l’armée parcourait les rues, ils s’avéraient introuvables.

Antoine s’habilla rapidement et entreprit de les retrouver. Il se disait qu’en suivant le convoi de chars et de blindés, il finirait peut-être par tomber sur eux. L’espoir était mince mais il fallait bien ébaucher un plan.

En sortant, il traversa la foule, confiant. Il y avait certainement parmi tous ces gens amassés de nombreuses personnes contaminées ou en passe de l’être mais lui ne risquait absolument rien.

Arrivé au bout de l’Avenue Jean-Jaurès, il constata que l’intégralité des voies menant au remblai était bloquée. Des barrières et des chaînes cloutées empêchaient tout passage. Des centaines de gens s’amassaient, essayant de voir où se rendaient ces chars et, surtout, pour quelle raison.

Une certaine tension était palpable, alors même que personne ne semblait bien comprendre ce soudain déploiement de force. D’autant que les soldats n’étaient pas là pour s’occuper des malades : ils étaient clairement en tenue de combat et lourdement armés.

Dans la mêlée, personne ne fit attention à Antoine qui put avancer un peu plus vers la mer. Désormais davantage mû par la curiosité que par l’idée de retrouver ses parents, il voulait savoir pourquoi tous ces militaires étaient là.

Il s’avança jusqu’à la Promenade des Anglais. C’était la première fois depuis bien longtemps qu’il revoyait cette baie paradisiaque, baignée de lumière et apaisée par le bruit d’une eau turquoise. L’absence totale de voiture rendait le lieu plus impressionnant encore.

La tranquillité des lieux était toutefois perturbée par les chars et les blindés qui se succédaient tout le long de l’Avenue. Il y avait même deux camions de classe CAESAR, armés de canons qui pointaient, menaçants, vers la mer. La Baie des Anges avait des allures de champ de bataille.

Antoine comprit, en tournant son regard, la raison de cette agitation. Dans les eaux claires de la Méditerranée, stationnaient trois frégates, qui arboraient pavillon libyen et braquaient leurs propres armes directement vers la Ville.

La situation paraissait totalement invraisemblable. Antoine interpella le premier militaire passant à sa hauteur, espérant obtenir de lui un début d’explication. Malgré le masque qui cachait son visage, Antoine put deviner qu’il avait affaire à un jeune homme, potentiellement en service universel. Peu rompu aux exigences de silence de l’armée ou agacé de s’être retrouvé dans cette situation, il se livra sans retenue :

  • Deux bateaux sont arrivés dans la nuit. Le troisième tôt dans la matinée. D’après ce que j’ai compris, ce sont des hauts gradés libyens qui fuient leurs pays à cause de l’épidémie. Ils ont emmené leurs familles et des proches. Et sûrement toute personne avec assez de dollars en poche… Vu le nombre de passagers qu’on aperçoit sur les ponts, ils n’ont pas dû refuser grand monde. Au départ, ils voulaient accoster à Lampedusa ou en Sicile mais la marine italienne les a pris en chasse. D’ailleurs, au départ il y avait cinq bateaux mais deux ont été coulés. Du coup ils ont fait route vers la France. Ils demandent à accoster et menacent de tirer sur la ville si leurs demandes ne sont pas satisfaites. Mais je pense que nous n’allons pas tarder à…

Une main forte tomba sur l’épaule du jeune soldat. Un militaire plus âgé et plus gradé lui intima l’ordre de se taire. Il était accompagné d’une femme d’une trentaine d’années, que l’on pouvait imaginer élégante et jolie malgré sa combinaison jaune.

Alors que le soldat trop bavard était emmené sans ménagement au loin, elle s’adressa directement à Antoine :

  • Bonjour Monsieur, Rebecca Brancourt, je suis Directrice de communication de la Mairie de Nice. Je ne sais pas ce que ce jeune homme vous a raconté mais je vous prie de ne pas y faire attention. Nous régulons les informations et personne ici à part moi n’est au courant avec précision de toute la complexité de la situation. Nous avons fourni des vivres et des médicaments à ces bateaux et nous leur demandons maintenant de quitter les eaux françaises. D’ailleurs, je vous invite à quitter les lieux, nos militaires ont besoin d’espace pour manœuvrer tranquillement.

Antoine était un peu submergé. Cette Madame Brancourt, qui se voulait rassurante, n’aidait pas du tout à calmer la situation. La seule chose certaine était que des bateaux militaires faisaient face à des chars d’assaut. Quoiqu’en dise des militaires ou des communicants, il ne pouvait pas s’agir d’une situation « sous contrôle ». Voyant Antoine dubitatif, Rebecca Brancourt continua :

  • Je peux vous assurer que tout est en passe d’être réglé et que ces bateaux regagneront très prochainement la…

Elle ne put achever sa phrase. Une explosion venait d’anéantir toute la façade de l’Hôpital pour enfants situé à une centaine de mètres. Alors qu’une épaisse fumée commençait à recouvrir le remblai, de nouvelles bombes s’abattirent sur les immeubles, ainsi que sur les chars et sur tout ce qui se trouvait à portée des canons libyens. 

Sans se concerter, Antoine et Rebecca se réfugièrent sous un kiosque à journaux. L’endroit n’offrait aucune protection mais s’avéra être ce qui ressemblait le plus à un abri.

Les chars Leclerc, et surtout les canons de 155 mm des camions CAESAR, répondirent aux tirs des bateaux par un déluge de missiles. Le bruit se fit vite insoutenable et l’odeur de poudre vint s’ajouter à l’épaisse fumée qui obscurcissait tellement les lieux qu’il était impossible de comprendre ce qu’il se passait.

Antoine et sa compagne d’infortune étaient terrorisés mais n’avaient absolument aucun moyen de quitter leur position. Partout autour d’eux, des débris volaient et des pans de façades s’effondraient.

Au bout de quelques minutes, les tirs cessèrent. Un léger sifflement persistait dans les oreilles d’Antoine mais le silence était revenu sur la Promenade des Anglais, qui offrait maintenant un spectacle chaotique. La plupart des immeubles étaient éventrés et les trottoirs creusés, laissant un horizon fracassé. Parmi les gravats, on distinguait également des cadavres recouverts de poussières.

Au milieu de la baie, le spectacle était plus effrayant encore. Les tirs des canons français avaient entièrement pulvérisé le navire le plus proche de la côte, qui n’était désormais plus qu’une épave fumante. Les deux autres bateaux étaient également sévèrement endommagés et sombraient déjà partiellement.

Coincés dans les flammes attisées par le kérosène répandu sur l’eau, des centaines d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards luttaient pour survivre, sans le moindre gilet de sauvetage. D’autres, plus nombreux certainement, étaient déjà noyés, emportés par leurs navires en perdition. La Baie des Anges résonnait de hurlements d’agonie.

Deux hélicoptères de transport Chinook traversèrent les façades effondrées du remblai niçois, en direction de la mer. « Ils viennent les sauver » chuchota Rebecca qui n’avait plus prononcé le moindre mot depuis le début du carnage.

L’un des hélicoptères, en effet, se dirigea vers un groupe de rescapés tandis que l’autre continua vers l’épave la plus éloignée. Le premier appareil se mit en stationnaire et semblait attendre qu’un groupe suffisamment conséquent se forme pour lancer une bouée ou un canot. De loin, on ne pouvait que s’imaginer la détresse de ces gens qui avaient fui leur pays et traverser la mer pour ne pas mourir de la peste ou des violences qui s’en suivaient. Ils étaient partis pour survivre et ils étaient en train de mourir dans les eaux d’un pays qu’ils ne connaissaient même pas.

Il y avait maintenant une bonne centaine de rescapés s’agitant sous l’hélicoptère. Trop, sûrement. L’hélicoptère fit alors une manœuvre assez étrange, descendant très bas, à moins de dix mètres au-dessus de l’eau. Les portes de l’appareil s’ouvrirent alors sur deux militaires armés de mitrailleuses M134 Vulcain. Un râle de terreur put s’entendre jusqu’au remblai. Les infortunés migrants venaient de comprendre le piège qui se refermait sur eux.

Alors que certains se débattaient, tentant pathétiquement de fuir, d’autres, déjà terrassés, fixaient des yeux empli de colère et de tristesse sur leurs meurtriers. Une pluie de balles s’abattit, traversant les corps, pour ne laisser aucun survivant.

Les deux hélicoptères balayèrent la baie pendant une dizaine de minutes. Les cris disparurent et laissèrent place au silence. Les flots charriaient les cadavres et le sang vers les galets niçois.

Les Lukeba et des milliers d’autres ne connaitraient donc jamais la sérénité qu’ils avaient tant voulue. Ils avaient échappé à la peste mais mourraient criblés par les balles de ceux qu’ils avaient pensé être leurs amis d’infortune.

*

A peine vingt minutes s’étaient écoulées depuis la première explosion. Antoine et Rebecca reprenaient leurs esprits au milieu d’une ville en état de guerre. Le premier missile tiré avec presque entièrement détruit l’hôpital pour enfants de Nice et potentiellement tué tous ses occupants. Le lieu ayant été réquisitionné pour accueillir des enfants – et des parents – contaminés par la peste, il était bondé au moment de l’explosion et il y avait sans doute des centaines de morts. Les trottoirs du remblai étaient également parsemés de cadavres de militaires et de civils trop curieux.

A la terreur, succéda l’agitation et les soldats entreprirent d’évacuer la zone pour laisser la place aux ambulances. Les militaires les plus gradés essayaient de diriger la manœuvre, dans un chaos indescriptible : il y avait tant de dégâts sur le remblai que circuler était devenu presque impossible. Les chars et les blindés firent office de déblayeuse et tracèrent un semblant de chemin au milieu des décombres, pour permettre aux sauveteurs de se rapprocher.

Alors que personne ne se préoccupait plus de leur présence, Antoine et Rebecca quittèrent les lieux, totalement hagards.

*

Ce n’est qu’après s’être éloignés du remblai que Rebecca, épuisée, s’affaissa sur le trottoir. Elle put à peine articuler quelques mots :

  • Ma combinaison est trouée.

Le problème paraissait extrêmement léger compte-tenu des centaines de morts qui erraient dans les eaux et jonchaient les trottoirs à quelques centaines de mètres. Pourtant, ces petits trous dans sa tunique jaune avaient de quoi être inquiétants, pour Rebecca qui se retrouvait ainsi dangereusement exposée à la maladie. Elle semblait parfaitement tétanisée ; entre les horreurs auxquelles elle venait d’assister et ce nouveau danger qu’elle ne voulait pas affronter. Elle commençait à suffoquer, les poumons serrés par l’angoisse. Antoine n’avait pas beaucoup d’options pour l’aider :

  • Ecoute je n’ai pas besoin de ma combinaison, dit-il en tapotant son brassard violet de survivant. Je vais te donner la mienne et tu pourras rentrer chez toi sans danger.

Elle le regarda un peu étonnée et paraissait aussi surprise de son aide que du soudain tutoiement. Le seul fait d’avoir vécu ensemble la destruction d’une partie de Nice devait avoir créé une certaine complicité, même si elle n’oubliait pas qu’ils ne se connaissaient pas et qu’elle ne savait même pas comment il s’appelait. Mais elle n’avait pas vraiment le choix. Il était la seule personne pouvant, en l’état, lui éviter une contamination. Malgré ses réserves, elle était bien obligée d’accepter sa proposition :

  • D’accord, super, merci. Mais tu risques des ennuis à te promener comme ça sans combinaison. Les soldats sont sur les nerfs ici et je ne pense pas qu’ils se soient calmés avec… ce qu’il vient de se passer… J’ai plusieurs combinaisons chez moi. Tu me prêtes la tienne le temps que j’arrive chez moi et je te la rends ensuite, ça te va ? J’habite juste à côté. Au fait, je ne sais plus si je t’ai dit… Je m’appelle Rebecca. Et toi ?
  • Antoine.

Elle enfila la combinaison d’Antoine par-dessus la sienne et se releva, rassurée.

*

Rebecca habitait effectivement à une dizaine de mètre. Antoine eut à peine le temps de profiter du bonheur de se balader sans combinaison et de sentir l’air frais glisser sur sa peau. Il savait, pourtant, qu’ils ne devaient pas trop traîner. Sortir sans combinaison avec autant de militaires dans les parages pouvait lui attirer de graves ennuis, même en tant que survivant.

En arrivant chez Rebecca, Antoine ressentit un léger flottement, une sorte de trac. Après tout, il suivait chez elle une inconnue, très jolie, qu’il venait à peine de rencontrer. La situation aurait pu avoir quelque chose de romantique. Mais cette pensée le gêna immédiatement. Il n’y avait plus de place pour l’amour ; la présence de la mort était trop forte, partout, ces pauvres gens dans la Méditerranée, ces soldats et ces passants déchirés par les bombes sur le remblai, Marion, Marc et des milliers, des millions de personnes.

Rebecca semblait quant à elle uniquement concentrée sur ses problèmes de combinaisons. Elle ôta celle d’Antoine avec beaucoup de précautions et la sienne, trouée, elle l’arracha presque pour la jeter immédiatement à la poubelle. Antoine la vit ainsi vêtue d’un simple short et d’une chemise trop large. Il eut un nouveau mouvement de gêne, il n’avait plus vu d’êtres humains sans combinaison depuis la mort de Marion.

Rebecca quant à elle ne percevait rien des troubles d’Antoine et paraissait même maintenant parfaitement rassurée. Elle était chez elle, prête à revêtir une combinaison en parfait état. Elle ne risquait plus rien.

Sans rien demander, elle ouvrit une bouteille de vin blanc et servit deux grands verres. Antoine ne chercha aucun argument pour refuser, il avait effectivement bien besoin d’un verre. Elle s’assit face à lui et, d’une voix calme qu’il ne lui avait pas connu jusqu’à maintenant, entama la conversation très naturellement :

  • Tu es un survivant alors ?
  • Oui, j’ai été contaminé il y a deux mois environ. Je suis guéri. Mais ma copine est morte. Beaucoup de mes amis sont morts.
  • Moi aussi, mon copain est mort. Il y a deux semaines. J’ai hésité à quitter Nice, à aller rejoindre une de ces citadelles. Mais on m’a dit que je serai plus utile ici, à la Mairie.

Elle marqua un temps d’arrêt, les yeux dans le vide. Tous les événements de la matinée semblaient lui revenir d’un coup, sans qu’elle ne parvienne à les analyser. Elle sirota son vin blanc comme si chaque gorgée lui permettait de mieux comprendre ce qu’elle avait vu et vécu.

  • Pourquoi ils ont tiré ?
  • Je sais pas. J’imagine qu’ils veulent éviter la propagation de la maladie ? Ou éviter que trop de gens viennent ? Je sais pas, je comprends rien non plus. Mais la peste est déjà là, moi je l’ai déjà eu et…

Antoine interrompit sa phrase, se rendant compte de sa maladresse. Rebecca se remit à trembloter légèrement.

  • T’es sûr que t’es un survivant hein ?

*

Antoine resta près de deux heures chez Rebecca. Ils eurent largement le temps de finir la bouteille de blanc, et même une deuxième. Il serait volontiers resté encore un peu avec elle mais il devait se rendre à la Gare pour rentrer à Paris. Compte-tenu des circonstances, il n’était pas sûr que des trains circulent encore. Mais si tel était le cas, il était préférable d’anticiper des contrôles encore plus drastiques qu’à l’aller.

Rebecca ne chercha pas à la retenir lorsqu’il dut partir. Elle le serra fort dans ses bras, comme un mari qui part à la guerre, et lui chuchota :

  • Merci pour la combinaison. Je ne pense pas qu’on se reverra. Fais attention à toi, Antoine.

Sur le chemin, enivré par les verres de vin blanc, il cherchait à comprendre pourquoi il tenait tant à rentrer à Paris. Il aurait pu rester ici, à Nice, avec ses parents et Rebecca. Après tout, il ne connaissait plus grand monde dans la capitale, à force. Il aurait même pu rejoindre une Citadelle avec Rebecca, reconstruire quelque chose, se garder un peu d’espoir.

Ses pas, pourtant, le dirigeaient vers la Gare, vers Paris. Alors qu’il envisageait encore de rebrousser chemin, un sursaut de lucidité l’en dissuada. Après tout, il ne savait même pas où étaient ses parents et ils n’avaient plus vraiment pensé à eux depuis le bombardement. Ils allaient certainement mourir et Antoine ne les reverrait jamais. Et il n’y avait aucune raison pour que Rebecca connaisse un sort différent.

*

Alors que son TGV traversa sans s’arrêter la Gare d’Avignon-TGV, Antoine eut enfin des nouvelles de ses parents, par texto. Ces derniers étaient partis dans les hauteurs de Nice, loin du tumulte de la Ville, chez des amis. Ils n’avaient pas jugé bon d’en informer leur fils qui « de toute façon » repartait vers Paris et ne firent aucune allusion aux bombardements du matin, dont ils n’avaient peut-être même pas eu connaissance.

Antoine ne prit pas la peine de leur répondre.

*

Grâce au fil d’actualités de Conférences, il put obtenir davantage d’informations sur les événements de Nice. Etrangement, les articles ne faisaient aucune mention des tirs français et se contentaient d’évoquer des « missiles ennemis » qui avaient occasionné de « lourds dégâts et plusieurs morts ».

Le drame était très nettement édulcoré, puisque rien n’était dit des centaines de personnes mitraillées par l’armée. Toutefois, si la population française ne devait jamais savoir ce qu’il s’était réellement passé sur les remblais niçois, la Protection publique, elle, connaissait parfaitement la situation et en prit la pleine mesure. A Minuit, un communiqué posté sur Conférences indiqua que la loi martiale était instaurée sur tout le territoire français : le couvre-feu était imposé 24h/24. Les sorties du domicile étaient désormais soumises à des autorisations individuelles, à solliciter via Conférences. Des créneaux seraient encore accordés pour se rendre aux Halles mais les citoyens français étaient invités à ne plus quitter leur domicile et à attendre les ravitaillements de la Protection publique.

Le communiqué était on ne peut plus clair, tout contrevenant serait immédiatement arrêté et les forces de l’ordre (Armée, Policiers, Protection publique) étaient autorisées à user de « toute contrainte nécessaire » pour dissuader les individus.

Le contenu de communiqué était terrifiant. Jamais la France n’avait connu de pareilles restrictions de libertés. Pourtant, la forme demeurait assez administrative et l’on annonça aux Français qu’ils pouvaient désormais être abattus s’ils se promenaient aux mauvaises heures, exactement comme on leur aurait annoncés une baisse de la TVA.

*

Le mois de Juin fut particulièrement terrible. Les fortes hausses de chaleur constituèrent un terrain particulièrement favorable pour la peste et le taux de mortalité dépassa les 10 000 morts par jour dans certaines grandes villes. L’Autorité de la Protection publique, débordée, ne parvenait plus à évacuer correctement tous les cadavres et les trottoirs étaient jonchés de corps recouverts de linceuls supposément parfaitement étanches.

Des immeubles entiers se retrouvaient vidés de leurs habitants, attirant les pillards en tous genres qui, après avoir vidés les Applestore et les boutiques de luxe désertées, s’attaquaient maintenant aux logements inoccupés. L’activité était rentable mais risquée : les appartements n’étaient plus systématiquement décontaminés et de nombreux cambrioleurs mourraient avant d’avoir pu profiter de leur butin.

Coincés entre la peur de la peste, des mauvaises rencontres ou plus simplement le couvre-feu, beaucoup de Français n’osaient plus sortir de chez eux. Ils se cloitraient, se faisaient livrer leurs courses à domicile et scrutaient attentivement les dépêches de la Protection publique qui détaillaient l’évolution de l’épidémie. Chaque jour, la maladie gagnait en rapidité et en efficacité, elle n’offrait aucune faille et aucun espoir.

Il devint progressivement évident que l’effondrement tant redouté, mais absolument pas anticipé, était en train d’avoir lieu. Tout ce qui tenait les sociétés humaines disparaissaient et il ne restait presque plus rien de ce qui avait pu faire fierté des Hommes : leurs civilisations.

Tout le quotidien était tourné vers la survie, toutes les interactions n’obéissaient plus qu’à ce but. Le danger était d’autant plus angoissant qu’il était impalpable, imperceptible et inévitable. Il n’y avait aucun moyen de se dérober ou de fuir : aucun endroit sur Terre n’était sûr.

Il était trop tard, maintenant, pour trouver un vaccin : il n’y avait plus assez de scientifiques, de moyens et d’envie. La seule issue consistait donc à attendre d’être contaminé et d’espérer survivre. Avec à peine 5% de guérison, il n’y avait pourtant pas beaucoup d’espoirs à nourrir.

Les gourous en tous genres ne faisaient plus recette et même la chaîne de Vizir fut supprimée. La Protection publique avait dû finir par considérer que ces Prophètes improvisés faisaient plus de tort qu’autre chose en inventant des pseudo-remèdes.

Ce qui formait la République Française n’avait plus vraiment de réalité. La moitié des ministres étaient morts de l’épidémie et ceux qui n’avaient pas succombé n’avaient plus assez de personnel pour faire fonctionner leurs services qui, pour la plupart, n’avaient de toute façon plus beaucoup d’utilité.

De fait, toutes les prérogatives publiques se concentrèrent peu à peu sur la Protection publique, gérée habilement par Guillaume Signan. Les volontaires en tenue orange étaient devenus les piliers de la société française et assuraient pour ainsi dire toutes les missions de l’Etat, de la sécurité des rues à l’évacuation des morts en passant par le ravitaillement des plus isolés.

*

Tous les jours, Antoine faisait une rapide recherche sur ses proches, pour savoir qui n’avait pas passé la nuit. C’est comme cela qu’il découvrit que ses deux parents étaient morts le 18 juillet 2021. La nouvelle l’attrista, bien sûr, mais la question du deuil fut vite évacuée : il savait qu’il n’y aurait pas d’enterrement et aucun cérémonial permettant de rendre leur mort concrète. Ses parents, comme Marion, comme tant d’autres, allaient être incinérés et l’étaient d’ailleurs certainement déjà.

Il envoya un message à sa sœur pour l’avertir et, également, pour avoir de ses nouvelles. Depuis plusieurs semaines, elle ne répondait plus, ni sur Conférences ni sur son téléphone portable. Elle ne figurait pourtant pas dans la liste des victimes de l’épidémie. Antoine l’imaginait – et l’espérait – réfugiée, avec mari et enfants, dans un coin de campagne reculé, protégé et sans connexion.

Le quotidien devint de plus en plus morne, malgré le soleil étincelant. L’été 2021 fut chaud et sans aucun doute agréable mais il n’y eut personne pour en profiter.

Antoine faisait comme tout le monde et attendait la fin du monde dans son salon. Il commençait à s’ennuyer : il avait depuis longtemps épuisé l’offre de vidéos à la demande proposée par Conférences et n’avait plus assez de force pour relire les très nombreux livres de sa bibliothèque.

Ce fut donc avec un réel soulagement qu’il reçut une convocation de la Protection publique pour rejoindre les « Volontaires ». Cette incorporation allait lui permettre de sortir de chez lui et d’être un peu utile à cette société qui avait plus que jamais besoin de toutes les bonnes volontés.

*

La convocation qu’il reçut – un simple message sur Conférences – lui indiqua qu’il devait se rendre à la Halle XIe Nord à 10h, le lendemain. Ce message valait « laisser-passer » et il lui était conseillé de l’imprimer ou d’être en mesure de le présenter via smartphone. Il eut été stupide de mourir abattu par une patrouille zélée.

La Halle était en réalité l’ancien Gymnase Japy, derrière la Rue de Charonne. Il n’y avait pas vraiment foule devant ce qui devait être maintenant le seul point de ravitaillement de tout le quartier. Quelques camionnettes étaient garées en épi, maladroitement, aux abords de la Halle. Pour faciliter les manœuvres, toutes les voitures des rues adjacentes avaient été déplacées. L’impression de vide s’en faisait d’autant plus forte.

Il s’avança vers l’entrée, qui n’était surveillée par aucun militaire, ni par personne en réalité. Il poussa une porte, sans bien savoir s’il se trouvait au bon endroit. A peine eut-il mis un pied à l’intérieur de la Halle qu’un volontaire se dressa devant lui et le braqua avec un fusil de chasse :

  • Halte. Autorisation de sortie, s’il te plait.

Antoine tendit maladroitement son smartphone, ouvrant la page sur le mail de convocation qu’il avait reçu. A la lecture du message, le volontaire baissa immédiatement son arme et scruta Antoine. Lorsqu’il vit son brassard violet, il ôta son masque et éclata de rire :

  • Ah Antoine, c’est toi ! Désolé. On est obligé de faire attention en ce moment, avec tous ces types qui ne respectent pas le couvre-feu… ça devient violent parfois. Vas-y, entre, je vais t’expliquer un peu comment on fonctionne.

Le volontaire s’appelait Gaël et avait 21 ans. Lui aussi était un survivant et vivait seul dans un appartement de 150m², près de Nation. Ses parents, son frère et sa sœur étaient morts, lui avait guéri. Il avait ensuite spontanément rejoint la Protection publique pour, selon ses mots, « ne pas se foutre en l’air ».

Il faisait plus ou moins office de chef et c’est lui qui avait envoyé la convocation à Antoine. Autour d’une tasse de café soluble, il lui expliqua comment les volontaires s’organisaient :

  • On est une petite dizaine ici, à la Halle XIe Nord. Que des survivants. Avant, on acceptait tout le monde mais du coup c’était compliqué de s’organiser parce que bon… Certains revenaient pas tu comprends ? Là maintenant, avec que des survivants, au moins je suis sûr des effectifs.

Pour les missions quotidiennes on s’organise nous-mêmes, de façon autonome. Ça concerne surtout les ravitaillements en nourriture, qu’on gère avec une coopérative en Seine-et-Marne, et les nettoyages. Oui, on fait aussi office d’éboueurs maintenant ahah ! Tu penses, plus personne veut toucher aux saloperies des autres. Ça fait pas mal de boulot, je te le cache pas. C’est nous aussi qui virons les bagnoles des morts. Elles servent plus à rien et elles prennent de la place, on les conduit dans les parkings de banlieue ou dans les champs. On verra plus tard ce qu’on en fera, du moment qu’elles ne nous gênent pas ici…

En plus de ça, on doit parfois procéder aux évacuations, qui sont gérées par la Maison, enfin le « siège » quoi. Mais je t’en parlerai plus tard de ça.

Il remit ensuite à Antoine une magnifique combinaison orange, siglé à son nom et lui indiqua que, si tout cela lui convenait, il pouvait revenir le lendemain pour sa première mission. Il lui répéta plusieurs fois qu’il n’y avait rien d’obligatoire et qu’il pourrait arrêter à tout moment. Avant qu’Antoine ne parte, il lui glissa une étrange précision :

  • Ah et…une dernière chose. On est pas mal ici à avoir rejoint les derniers Hommes. Rien d’obligatoire bien sûr hein, toi tu fais comme tu sens. Mais t’étonnes pas si on t’appelle Frère de temps en temps !

*

Pour sa première sortie en tant que volontaire, Antoine fut affecté à une équipe de cinq personnes en charge de livrer les paniers de ravitaillement. Il s’agissait de la mission la moins dangereuse : personne n’avait de raison valable de s’attaquer à ceux qui venaient les nourrir. De toute façon, toutes les missions de la Protection publique étaient accompagnées d’un garde armé, autorisé à tirer sans sommation si la situation dégénérait. Cela pouvait arriver lors des évacuations, mais on ne confiait pas ces missions aux débutants. La notion d’ancienneté demeurait relative : la Protection publique avait été créée moins d’un an auparavant et les vétérans n’avaient que quelques semaines d’expérience.

A sa grande surprise, Antoine fut informé que chaque mission était rémunérée. Les volontaires n’étant pas si nombreux, il était bien normal qu’on les récompense. La paye était d’ailleurs plutôt bonne : 150€ pour les ravitaillements et jusqu’à 500€ pour les évacuations d’immeuble.

Le brief du jour fut assez rapide : il s’agissait de partir à deux camionnettes jusqu’en Seine-et-Marne, récupérer les cagettes de fruits et légumes, pour les ramener à la Halle et les paniers (une centaine en tout), pour les distribuer. La liste des bénéficiaires était établie en concertation avec ce qu’il restait de la Mairie de Paris et, bien sûr, les services de la Protection publique. L’organisation était millimétrée et, pendant un moment, Antoine oublia qu’il vivait dans une société en décomposition. Cette liste de noms, ce formalisme administratif, lui rappela que l’humanité était encore debout, que les humains paieraient un lourd tribut à la maladie mais qu’ils ne seraient pas détruits tant qu’ils dresseraient des listes.

C’était la première fois qu’Antoine quittait Paris depuis des semaines. Il traversa une agglomération atrocement vide : presque aucune voiture ne roulait et les rares piétons autorisés à sortir semblaient errer sans but, comme s’ils s’étaient perdus dans le désert.

Le plus angoissant demeurait ces rangées de cadavres, partout, qui attendaient le passage des équipes chargées des « évacuations ». Personne ne savait bien où on envoyait ces corps mais, en réalité, personne ne s’en souciait. Les morts étaient si nombreux qu’on pouvait les brûler ou les enterrer, cela n’importait plus.

*

Après un trajet très rapide, la camionnette s’immobilisa devant une ferme. Antoine n’avait pas la moindre idée d’où il se trouvait mais le lieu paraissait irréel. Il y avait des champs à perte de vue et l’on pouvait apercevoir, au loin, les nombreuses machines qui géraient les récoltes, l’arrosage mais également l’ensemencement. Absolument tout y était automatisé.

Un jeune couple les accueillit, c’était eux qui géraient la coopérative. Ils ne portaient pas de combinaison et semblaient se comporter de façon parfaitement naturelle, comme si aucune épidémie n’était en cours, comme si le quotidien n’avait jamais été heurté et ne le serait jamais. Tous deux, pourtant, portaient un brassard violet qui témoignait qu’ils savaient exactement ce qu’il se passait.

Ils saluèrent poliment l’équipe de volontaires et aidèrent à charger les camionnettes des paniers qu’ils avaient préalablement préparés. Ces paniers étaient destinés aux nombreuses personnes qui ne sortaient plus de chez elles. Pour les autres, le ravitaillement s’opérait dans les halles, comme d’habitude.

Antoine apprit, en interceptant des conversations et en posant quelques questions, que ce couple ne s’était reconverti que récemment dans l’agriculture. Tous deux étaient ingénieurs avant l’épidémie et ils avaient réussi à concevoir des robots efficaces, leur permettant de gérer à deux seulement plusieurs exploitations. Ils avaient présenté leurs machines à des membres de la Protection publique qui, convaincus, leur avaient attribué ensuite des champs d’agriculteurs emportés par la peste. Ils restèrent discrets sur la question de leur rémunération mais, visiblement, ceux qui avaient pour mission de nourrir la population étaient traités généreusement.

Ainsi étaient-ils sûrs de ne pas mourir de la peste et de ne pas mourir de faim. Ils faisaient partie des rares personnes parfaitement sereines dans ce monde.

*

Les paniers récupérés, le chemin pour revenir à Paris fut rapide. L’autoroute A4, jadis bouchée de façon quasi-permanente, était vide. Le chauffeur de la camionnette s’en donna d’ailleurs à cœur joie, se permettant des pointes à plus de 160 km/h.

La distribution commença ensuite par le sud du XIe arrondissement. Le premier panier était destiné à une vieille dame qui habitait rue de Picpus. Antoine monta avec l’un des membres de l’équipe et le garde armé. L’immeuble, moderne, était extrêmement sale. Il était évident que plus personne ne s’était occupé de l’entretien depuis longtemps et les portes vitrées à l’entrée étaient brisées.

La vieille dame habitait seule avec son chat, son mari était mort avant l’épidémie. Elle semblait disposée à le rejoindre dans les plus brefs délais, plus rien dans son quotidien ne pouvant l’égayer, mais la peste ne voulait pas d’elle. Elle expliqua que ses deux filles et leurs maris – qui vivaient également dans le quartier – en étaient morts. Elle avait récupéré son petit-fils de 4 ans mais lui aussi avait été emporté par la maladie. Elle ne s’expliquait pas pourquoi elle avait survécu alors même qu’elle ne voulait plus vivre.

Conformément aux instructions qu’il avait reçues, Antoine fit un rapide tour des lieux afin de vérifier que l’électricité et l’eau courante fonctionnaient encore. Même à travers son masque, Antoine pouvait sentir la forte odeur de renfermé qui se dégageait de l’appartement. L’endroit paraissait déjà complètement abandonné.

Antoine et ses collègues suivirent le protocole à la lettre pour vérifier que la vieille dame ne manquait de rien. Ils lui demandèrent également si d’autres personnes, à sa connaissance, avaient besoin d’être ravitaillées à domicile. Mais elle n’en avait pas la moindre idée, elle ne parlait plus à personne et ne savait même pas si ses voisins de palier étaient vivants ou non.

Cette journée de distribution fut assez répétitive. Par définition, les personnes qui avaient besoin de paniers étaient des personnes isolées, peu mobiles, âgées pour la plupart. Elles vivaient dans la solitude et dans la souffrance d’avoir perdu tous leurs proches. La culpabilité se mélangeait à la dépression et rongeait le peu de temps qu’il leur restait à vivre.

Une fois rentré chez lui, riche de 150€, Antoine se demanda l’utilité de nourrir encore ces personnes qui voulaient mourir. Seul un reste d’humanité justifiait de mobiliser autant de moyens et d’énergie pour donner quelques jours de plus à vivre à des personnes qui n’en avaient plus envie.

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