Juillet 2020

L’été parisien s’affirmait maintenant avec certitude et le mois de Juillet s’annonçait délicieusement ensoleillé. Marion et Antoine commençaient à prendre leurs petites habitudes et l’on pouvait aisément les qualifier de couple. Eux n’osaient pas encore formaliser leur relation mais ils avaient passé toutes les étapes fatidiques : présentation aux amis, aux parents et week-end en amoureux à Deauville.

Alors qu’Antoine était pour ainsi dire libéré de toute contrainte professionnelle, n’ayant plus que sa thèse à rédiger, Marion devait assurer de longues permanences au cabinet. Le Gouvernement entendait faire passer sa réforme avant l’été et comptait sur les  vacances pour éviter la grève générale.

Ils parvenaient tout de même à se voir régulièrement, deux fois par semaine au minimum.

Ils se réservaient le samedi soir, pour dîner ou boire un verre. Ils appréciaient particulièrement le Thalassa, un restaurant grec situé non loin de chez Marion.

Une reposante routine s’installait entre eux. Ils étaient heureux de s’être trouvés, ils partageaient de nombreux centres d’intérêts et aimaient sincèrement les moments qu’ils passaient ensemble. Ils se connaissaient depuis à peine deux mois mais avaient la certitude qu’ils passeraient le restant de leurs jours ensemble. Après tout, ils avaient tous les deux dépassé la trentaine, connu suffisamment d’aventures pour ne plus vraiment avoir de curiosité et l’âge de la procréation se rapprochait.

*

Inès Raimbourg allait présenter son projet de loi devant l’Assemblée nationale dans trois jours. Certains détails restaient en négociation mais l’essentiel du texte était dans sa version définitive et avait d’ailleurs été largement dévoilé à la presse sous le couvert de soi-disant « exclus ». Ces scoops étaient encore une fois téléguidés par Harbageot et Marion selon une stratégie bien établie. Il s’agissait de saturer les médias, et en particulier ceux qui n’étaient pas favorables au Gouvernement, d’informations techniques indigestes afin de les dissuader de s’intéresser au texte. Le but était de leur faire préférer, par simplicité, tout article qui ne porterait pas sur la réforme.

La Ministre de la Santé, la Porte-parole du Gouvernement et quelques porte-flingues au Parlement s’assuraient de vanter les mérites de la loi à venir tout en dénigrant ses détracteurs, taxés d’irresponsabilité et fautifs de ne pas avoir agi lorsqu’ils étaient au pouvoir.

Quant aux journalistes qui faisaient leur métier et cherchaient à en savoir plus, Marion était chargée de les éconduire, leur assurant qu’ils en sauraient davantage « bientôt ».

Si les conditions s’avéraient favorables, la réforme pourrait potentiellement passer sans encombre et Raimbourg resterait ministre. Ce retournement de fortune était en partie lié à l’actualité du Sud-Est asiatique, l’épidémie de bronchite ne faiblissait pas et le nombre de mort devenait inquiétant. La curiosité morbide détournait les yeux de l’opinion qui se désintéressait maintenant parfaitement des détails techniques de la « Loi Raimbourg ».

Pourtant si le peuple de France n’y prêtait pas attention, le monde politique était, lui, en pleine ébullition. Les partis éloignés du pouvoir depuis trois ans n’aspiraient qu’à le retrouver. Le meilleur moyen pour eux d’y parvenir était de torpiller la réforme sous tous les prétextes possibles. On dénonçait aléatoirement une « politique dangereuse » décidée au « mépris des français ». « néolibérale » pour les uns, « soviétique » pour d’autres, cette réforme avait pour mérite de fédérer tout le monde contre elle, l’occasion était trop belle, de tirer sur un gouvernement au plus bas dans les sondages.

Le cabinet de la Ministre hésitait : l’emballement médiatique sur le Vietnam ne pouvait pas durer. Bientôt, les paroles de l’opposition seraient relayées, risquant de mettre en péril tout le travail législatif. Il fallait anticiper et placer ses pions avant l’adversaire.

Pour occuper le terrain médiatique Harbageot avait suivi la proposition de Marion : donner une interview à un quotidien. Raimbourg avait choisi Les Echos qu’elle considérait comme relativement neutre. De plus, convaincre le milieu des affaires permettrait certainement de faire passer la réforme plus facilement.

Les Echos avaient envoyé deux personnes au Ministère de la Santé : Annie Fourrier, une journaliste chevronnée et un jeune photographe. Fourrier n’était pas une spécialiste des questions de santé, elle avait passé l’essentiel de sa carrière à traiter des nouvelles technologies. Se sentant vieillissante dans un secteur largement occupé par des trentenaires à barbe, elle avait bifurqué vers le journalisme politique, consacrant ainsi une jolie fin de carrière. Elle était incisive mais toujours très respectueuse. Peu marquée politiquement elle faisait, finalement, comme la plupart de ses confrères qui se disaient « politologues » : elle relayait sans retenue les éléments de langage des conseillers en communication du Gouvernement.

Les ministères ne l’impressionnant plus depuis longtemps, c’est d’un air se voulant le plus blasé possible qu’elle passa les grandes portes vitrées du 14 avenue Duquesne. Marion et Thierry l’attendaient dans le hall, les yeux rivés sur leurs smartphones, affectant d’être très occupés. Il fallait faire comprendre à cette journaliste que cette interview était une faveur, qu’ils n’avaient pas que ça à faire alors que, précisément, ils consacraient toute leur énergie à cet échange depuis plusieurs jours.

C’était la première fois qu’ils rencontraient Annie Fourrier qui se montra, d’emblée, extrêmement désagréable avec eux. Elle aussi avait pris un air affairé, surjouant très nettement l’influence qu’elle pensait avoir.

Le bureau de la Ministre avait été un peu réaménagé pour l’occasion : deux gros fauteuils se faisaient face. Raimbourg avait insisté pour être au plus proche de son interlocutrice et « briser la barrière symbolique que constitue le bureau ».

Alors que les deux femmes s’étaient assises face à face, le jeune photographe, visiblement très impressionné, immortalisait chaque centimètre carré de la pièce. Il avait dû recevoir la consigne de couvrir l’intégralité de l’événement ce qu’il s’employait à faire avec un zèle proche de la pathologie.

Harbageot et Marion s’étaient mis à l’écart, les yeux toujours collés à leurs écrans et les oreilles accrochées à chaque parole de leur ministre. Il fallait pouvoir intervenir à tout moment, couper la journaliste et empêcher la Ministre de répondre contre son intérêt. Avocats de sa parole et de son image, ils ne s’inquiétaient toutefois pas outre mesure. Raimbourg maitrisait très bien les codes de la communication de son époque et ne se mettait jamais en difficulté.

L’interview se déroula d’ailleurs sans accrocs. Les éléments de réponse avaient été travaillés à la virgule près par Marion, qui avait passé la quasi intégralité de ses trois dernières journées sur cet argumentaire. Elle avait multiplié les appels désespérés au Ministère de l’Economie, au Budget et aux responsables de la Sécurité sociale. Le cabinet entier avait été mobilisé pour l’interview, qu’il ne fallait surtout pas rater. La moindre parole de travers serait utilisée comme pièce à conviction et relayée par tout ce que la communication comptait de réseaux sociaux ou de sites spécialisés.

L’interview touchait à sa fin et l’on pouvait sentir une légère frustration de la journaliste à qui la Ministre n’avait fait qu’opposer des arguments techniques, ne tombant jamais dans la controverse. Il était hors de question qu’elle quitte ce bureau sans une phrase choc, qui buzzerait et ferait gonfler les ventes de son papier. Elle décocha alors une ultime flèche, aussi violente qu’inattendue :

  • Pouvez-vous nous détailler le plan prévu par le Gouvernement en cas de survenue de bronchite vietnamienne sur le sol français ?

La question avait eu l’effet escompté. La Ministre ne put dissimuler une évidente surprise. L’argumentaire prévu par Marion n’abordait absolument pas cette question, qui n’avait d’ailleurs pas du tout été annoncée par Les Echos.

Et Raimbourg avait de bonnes raisons de ne pas être au clair sur le « plan ». Il n’y en avait pas. Elle ne comprit pas non plus pourquoi Fourrier parlait avec tant de certitudes d’une « bronchite vietnamienne ». Pour elle, cette appellation n’avait rien d’officiel, les médecins n’étant pas encore parvenus à un consensus sur la nature de cette maladie.

Elle se demandait pourquoi cette journaliste s’intéressait à une bronchite qui, bien que préoccupante, n’existait qu’en Asie et se limitait à quelques milliers de cas. Le mal était loin des frontières occidentales, il n’y avait pas de raisons de s’en soucier et encore moins de formaliser un quelconque plan d’urgence.

Les ambassades françaises d’Hanoi ou de Bangkok n’avaient formulé aucun message d’alerte aux expatriés ou touristes sur place, pourquoi le ministère de la Santé le ferait-il ?

Alors comment pouvait-elle, elle, penser à un « plan » depuis ses bureaux parisiens ? La journaliste sentit instantanément la Ministre en difficulté et fonça dans la brèche :

  • Vous n’avez prévu de plan ?

Harbageot lançait des regards effrayés à Marion ; comment cette interview, si bien maîtrisée, avait-elle pu déraper aussi rapidement ? Il était évident que Les Echos insisterait démesurément sur les « carences » du gouvernement en cas de pandémie, que les autorités n’étaient « pas prêtes ». Il n’y avait pas besoin de faire un effort d’imagination, les formules étaient toujours les mêmes. Les effets sur les lecteurs également.

La Ministre tenta bien d’assurer son interlocutrice que « la question ne se posait pas pour l’heure » et que le Ministère mettrait « bien sûr » tout en œuvre au moment voulu mais le mal était fait, le scandale était prêt.

*

Le cabinet entier su rapidement que l’interview ne s’était pas passée comme prévu. Raimbourg n’était pas du genre à hurler sur ses équipes et à leur reprocher des fautes qui n’étaient pas les leurs. Elle se contenta de souffler quelques insultes à propos de la journaliste et activa une sorte de cellule de crise improvisée. L’interview allait paraître le lendemain, cela laissait quelques heures pour mettre en place des ébauches de « plan ».

*

Le mois de Juillet était propice à la rédaction d’une thèse. Paris se vidait tranquillement et il n’y avait plus de cours à préparer. Antoine était confiant, il lui restait plus de deux mois avant sa soutenance et il considérait son œuvre à « 60% » rédigée. Un été studieux suffirait très largement à mettre un point final à trois années de recherche.

La partie portant sur l’organisation du travail dans les Start-Up lui prit plus de temps qu’il ne l’avait prévu. A chacune de ses lectures ou même, plus généralement, de ses conversations avec ses amis, il recevait la confirmation de son intuition initiale : l’entreprise ne menait jamais les salariés au bonheur. Ce  n’était pas son but et un employé heureux pouvait même, d’une certaine façon, nuire au bien-être général de l’entreprise. L’épanouissement et la sérénité n’avait jamais mené quiconque au Comité Exécutif.  

Ses analyses de terrain avaient confirmé son sentiment. La tertiarisation de l’économie occidentale avait généré une inflation de métiers étranges et incongrus : on ne comptait plus les happiness managers, les évangélistes de logiciels ou les dynamiteurs de talents. L’intitulé de ces postes étaient aussi incompréhensible que leur contenu et tous ces gens gravitaient sans raison ni objectif autour des entreprises. Il était utile de préciser qu’aucune de ces personnes ne paraissait heureuse ou satisfaite de sa position.

Antoine avait observé avec attention le fonctionnement de ces nouveaux « métiers » et en était arrivé à la conclusion que le monde de l’entreprise tel qu’il était pensé au XXIe siècle courrait à sa perte.

*

Conformément à son rituel matinal, il lisait la presse en ligne. Grâce aux abonnements de son Université, il avait accès à un grand nombre de journaux gratuitement. Voyant que la Ministre de Marion était interviewée dans Les Echos, il se décida à lire dans son intégralité cette intervention. Il ne s’intéressait pas du tout à la politique mais savait que Marion avait travaillé dur dessus. Il avait vaguement eu l’écho par elle que l’interview s’était mal passée mais il voulut s’en faire une idée par lui-même. Et, après tout se dit-il, lire l’interview faisait partie de ses devoirs en tant que compagnon.

Sans bien maîtriser les formes du langage politique, il comprit rapidement que le résultat ne devait pas plaire à Marion et à ses collègues. Il était évident que les formulations retenues par la journaliste trahissaient une hésitation, voire une incompétence de la Ministre. Les nombreuses questions sur la « bronchite vietnamienne » le surprenaient un peu. Son biais sociologique ne put d’ailleurs s’empêcher de s’en inquiéter, cette journaliste ne prenait pas en considération le fait que des dizaines voire centaines de milliers de gens allaient lire cet article. Jouer sur un effet anxiogène n’était ni moral ni sain. D’autant que, sans être un expert de la question, il avait le sentiment que cette bronchite, vietnamienne ou non, n’était pas en passe d’inquiéter les populations des pays riches.

*

La réforme de la sécurité sociale paraissait désormais très lointaine. De toute façon, comme le répétait Harbageot, ce n’était plus « entre leurs mains » ; les députés allaient voter et le texte serait adopté. Les protestations éventuelles n’y changeraient plus grand-chose.

Marion suivait l’évolution de ce que les médias nommaient désormais, sans la moindre réserve d’usage, une « épidémie ». Les cas se multipliaient en Asie du Sud-Est, au Vietnam, au Laos et au Cambodge et, bien que le décompte fût impossible, des milliers de gens étaient morts.

Mais, alors que l’été se rapprochait, les médias se désintéressèrent parfaitement de la question. La propagation rapide de la maladie ne leur importait plus tant qu’elle ne dépassait pas les frontières de pays considérés comme trop pauvres pour se soigner convenablement.

D’autant que l’actualité était toute entière tournée vers un événement autrement plus décisif pour l’avenir des Hommes : l’Euro 2020 de football battait son plein et la France, championne du monde en titre y faisait figure de favori. Le format particulier de l’épreuve, se déroulant dans douze pays, avait suscité la curiosité et, surtout, des déplacements massifs de supporters à travers l’Europe. L’Azerbaïdjan, pour sa première participation à une compétition internationale, créait la surprise en se hissant jusqu’aux quarts de finale. Les médias français ayant détourné les yeux de la maladie qui décimait l’Asie, personne ne s’en préoccupait plus.

Cela permettait à Marion de travailler plus sereinement et de s’en tenir à des communiqués laconiques. Le feu médiatique étant apaisé, d’autres questions se posaient, qui dépassaient très largement le cadre des considérations sanitaires.

Le Quai d’Orsay s’interrogeait sur l’opportunité de déconseiller aux touristes français tout déplacement au Vietnam. Les « Conseils aux voyageurs » du site Internet du Ministère étaient encore bien suivis et l’enjeu était important. Retenir les touristes français – voire européens – priverait le Vietnam d’une importante rentrée d’argent. L’image du pays, trop régulièrement associée aux maladies étranges, en pâtirait pour de longues années.

L’Ambassadeur du Vietnam en France, sur ordre direct de Hanoi, prenait d’ailleurs la question très au sérieux. Pas un jour ne passait depuis la mi-juin sans qu’il ne contacte le Ministre des Affaires étrangères ou des membres de son cabinet. Il voulait s’assurer que la France ne mettrait pas le Vietnam sur sa liste noire, aux côtés de la Lybie ou de l’Irak. Il garantissait que la maladie était contenue, qu’elle touchait avant tout les campagnes situées dans des zones peu touristiques.

Toutefois, son insistance et son incapacité à fournir les preuves de ce qu’il avançait avait quelque chose de contre-productif. A trop en faire, il inquiétait et l’on commençait à se demander sérieusement au Quai d’Orsay si le Vietnam n’était pas en réalité en train de vivre une catastrophe sanitaire.

Pourtant, les nouvelles des réseaux français sur place se voulaient rassurantes. Rien, à Ho-chi-Minh ou à Hanoi ne permettait de pressentir une dangereuse épidémie.

Inès Raimbourg était favorable à une mention « déconseillant » les voyages dans le Sud-Est asiatique. Elle considérait que le principe de précaution devait s’appliquer et qu’on ne lui reprocherait pas d’avoir sacrifié la saison touristique du Vietnam. Elle était suivie en ce sens par quelques pays européens, comme l’Italie ou l’Espagne, qui voyaient en plus l’occasion de récupérer quelques touristes. Les Allemands étaient plus sceptiques et trouvaient sévère de pénaliser encore un peu plus un pays en plein développement.

Le Ministère des Affaires étrangères partageait d’autres considérations. Les suppliques des diplomates vietnamiens étaient plus anxiogènes que convaincantes mais la réalité du terrain ne leur paraissait pas, au final, digne d’inquiétude. Les télégrammes diplomatiques des postes sur place décrivaient une maladie qui, si elle tuait presque systématiquement, ne tuait pas beaucoup. 3000 morts pour près de 100 millions d’habitants : le ratio purement scientifique imposait une inquiétude mesurée. Cette « bronchite vietnamienne » ne semblait pas appelée à décimer tout un continent.

Le Quai d’Orsay ne voyait pas, en outre, d’intérêt majeur à se froisser avec le Vietnam, géant démographique à l’économie conquérante. Dans une région largement dominée par la Chine, il était important de pouvoir compter sur des alliés sûrs. En dépit d’une Histoire mouvementée, Hanoi et Paris entretenaient maintenant d’excellentes relations. Stigmatiser le Vietnam en interdisant aux citoyens Français de s’y rendre jetterait nécessairement un froid que personne ne considérait utile.

L’arbitrage se fit à Matignon. Raimbourg et le Ministre des Affaires étrangères furent convoqués mais l’affaire était déjà depuis longtemps entendue. Le Premier Ministre avait privilégié « l’amitié » du Vietnam au « principe de précaution ». Aucune interdiction ne fut formulée pour les touristes français concernant l’Asie du Sud-Est.

Les autres pays européens se rangèrent finalement derrière la position franco-allemande et des centaines de milliers d’européens purent tranquillement passer leurs vacances sur les plages thaïlandaises, dans les magnifiques temples khmers ou dans la frénésie d’Hanoi.

*

La Loi Raimbourg, à la mi-juillet, n’était toujours pas adoptée. L’opposition faisait traîner les débats et multipliait les incidents de séance pour empêcher le vote. La stratégie du pourrissement s’avérait efficace et il n’y avait désormais aucune chance pour que la réforme se fasse sans encombre. Ce que le Gouvernement craignait était en train de se produire point par point, les opposants à la loi profiteraient de l’été pour rassembler leurs troupes avant de bloquer le pays en septembre. Les syndicats représentant les personnels hospitaliers l’avaient annoncé « la rentrée serait chaude ».

Les journées au Ministère étaient longues et éprouvantes. Il fallait veiller et réagir à chaque attaque. Inès Raimbourg n’était épargnée par personne et subissait un flot d’insultes ininterrompu : l’antisémitisme s’ajoutait à la misogynie pour affaiblir celle que l’on soupçonnait de vouloir casser l’hôpital public pour favoriser les cliniques de ses amis.

Raimbourg, pourtant, restait extrêmement sereine et ne laissait transparaître auprès de ses équipes aucun signe de colère ou de lassitude. Lorsque Marion lui signalait les nombreux appels au meurtre dont elle faisait l’objet sur Twitter, elle se contentait d’un haussement d’épaule indifférent.

Par professionnalisme et aussi, sans doute, pour ne pas avoir l’esprit entièrement et uniquement mobilisé sur sa réforme, la Ministre suivait avec une attention excessive l’évolution de la bronchite vietnamienne. Elle avait chargé Marion de lui rapporter quotidiennement le nombre de cas, de morts et les pays contaminés. Il fallait, répétait-elle, éviter la panique et montrer aux Français que le gouvernement réagirait convenablement au danger.

Marion, qui avait espéré que l’approche de l’été correspondrait avec une baisse relative de sa charge de travail, était épuisée et à bout de force.

Elle avait pourtant accepté de se rendre à un verre organisé par l’un des collègues d’Antoine pour fêter la fin de l’année universitaire. Ils avaient privatisé un bar dans le XXe arrondissement, une sorte de cour intérieure calme et ensoleillé. Quelques verres de vin blanc lui avaient redonné suffisamment de force pour sociabiliser et même entamer une conversation assez poussée avec, Iris, une jeune thésarde en sciences politiques, spécialisée sur les questions de propagande.

Il était évident qu’Iris ne portait pas dans son cœur les communicants qui, selon elle, mentaient sciemment et sans retenue.  Elle était toutefois ouverte au dialogue et Marion put lui exposer sa propre vision de son métier. Elle ne se voyait pas là pour mentir ou travestir mais pour expliquer. Sans se perdre dans les banalités concernant la complexification de l’information, elle insista sur le fait que le métier de communicant n’était pas né avec les réseaux sociaux mais que ces derniers l’avaient rendu nécessaire. Il fallait trouver les mots pour convaincre contre une fake news et cela ne relevait pas de l’enfumage mais de l’équilibre de la société.

Leur discussion fut interrompue par Antoine, visiblement très éméché. Il tenait par l’épaule Marc, lui aussi ivre et ils avaient visiblement quelque chose de très important à partager à Marion :

  • Marion, Marc me soutient que les médias ne disent pas tout sur l’épidémie. Dis-lui toi ce que tu sais ! Dis-lui qu’il n’y a aucun risque pour nous, les riches occidentaux !

Un peu déçue de voir Iris s’éloigner – elle finissait presque par apprécier leur conversation – Marion avança les éléments classiques qu’elle répétait aux médias, expliquant que l’épidémie était inquiétante mais qu’il n’y avait aucune raison de s’inquiéter en France pour l’heure. Finalement, elle s’en rendit compte en parlant, Iris avait peut-être un peu raison, une partie de son métier reposait sur la dissimulation.

Marc figea d’ailleurs une moue désapprobatrice. Lui n’avait pas le recul d’Iris et n’était pas disposé à discuter les arguments qu’elle avançait. Ces derniers étaient d’ailleurs trop vagues pour être réellement attaquables. Il voulait s’en prendre aux fondamentaux, au mensonge général que le Gouvernement couvrait.

Selon lui, la maladie était déjà en Europe et il y avait même beaucoup de morts. Marion, les journalistes et une part importante des « puissants » cachaient cette réalité en attendant que les laboratoires pharmaceutiques mettent en place un vaccin qui serait facturé une fortune à l’Etat. Tout ceci paraissait, dans son esprit, extrêmement logique et aucun argument que Marion tenta de lui opposer ne pouvait être entendu.

Antoine, malgré son ébriété, regretta d’avoir mis Marc sur la route de sa copine. Il aurait dû prévoir que cela finirait mal.

En quittant la soirée, Marion était plus énervé contre Antoine que choquée par Marc. Après tout, il avait bien le droit de délirer mais quelle bonne idée avait cru avoir Antoine en les confrontant ? Ce fut peut-être leur première réelle dispute de couple et Antoine, entièrement responsable de la situation, n’eut pas assez de la nuit pour trouver des mots d’excuses convaincants.

*

Ce mois de Juillet fut caniculaire. Depuis presque une décennie, les Français s’étaient habitués à ce que chaque année, les « normales saisonnières » soient pulvérisées de plusieurs degrés. On invoquait mollement le réchauffement climatique mais on insistait surtout sur les conséquences immédiates de ces hausses de températures : les incendies, parfois meurtriers, toujours dévastateurs et les dangers pour les publics vulnérables, en premier lieu desquels : les seniors

Il fallait à tout prix éviter de voir se répéter le scénario de l’été 2003 durant lequel près de 10 000 personnes – généralement âgées – étaient mortes du fait de la canicule. Des spots diffusés aux heures de grande écoute rappelaient maintenant quotidiennement les vertus de l’hydratation et du lien social.

Sans véritablement s’inquiéter de conséquences sur sa propre santé, Antoine déplorait tout de même la canicule. Les fortes chaleurs l’empêchaient de travailler correctement. Habituellement, il se considérait efficace entre 17 et 21h. Mais en ce mois de Juillet, les températures ne baissaient pas à ces heures et Antoine se condamnait bien souvent à somnoler sur son canapé, en attendant la nuit et le peu de fraicheur qu’elle offrait.

Ce soir-là, il savait Marion retenue au cabinet pour toute la soirée et ne l’attendit pas pour se préparer à manger. Comme bien souvent, il décida de se préparer un plat de pâtes au pesto. Le peu de créativité qu’il lui restait étant consacrée à sa thèse, il n’avait pas le temps de s’imaginer des recettes compliquées. Et, en plus, il adorait les pâtes au pesto.

Attendant que l’eau parvienne à ébullition, il alluma la télé. Sans bien savoir ce qu’il espérait trouver, il zappa un peu nonchalamment une demi-douzaine de chaînes diffusant des shows de téléréalité. Soucieux de se détendre, il ne parvenait toutefois pas à se résoudre à regarder les aventures de jeunes gens enfermés sans buts dans des maisons en carton-pâte.

Finalement, il opta pour BFMTV. C’était l’heure de « l’édition spéciale » de la soirée avec un « grand angle » sur l’épidémie sud asiatique. C’était sûrement la première fois qu’une édition spéciale était consacrée à ce thème. Peut-être était-ce dû à la fin de l’Euro – finalement remporté par la Belgique après une finale de haute volée contre l’équipe de France – ou à l’aggravation notoire de l’épidémie, qui se répandait dangereusement dans les grandes métropoles asiatiques.

Plus probablement, les vacances parlementaires avaient commencé et il ne devait pas y avoir grand-chose d’autre à analyser.

Deux journalistes posaient des questions à une demi-douzaine de personnes, experts, médecins et scientifiques disposés en arc de cercle. De ce qu’Antoine put en comprendre, il s’agissait d’un débat  sur la décision française de ne pas formellement déconseiller les déplacements au Vietnam et dans les pays alentours. Il se demandait bien en quoi cette information méritait un « débat ». Peu importe ce qu’il ressortirait de cette émission et de ces échanges, il était peu probable que la décision de gouvernement en fût infléchie, d’autant qu’elle était prise depuis déjà plusieurs semaines. Le débat fut de façon assez prévisible parfaitement inutile, contrairement à une infographie présentée ensuite, qui détaillait l’état de diffusion de la maladie, bien plus avancé que ce qu’Antoine imaginait. Ce manque d’information lui était entièrement imputable, l’actualité, comme beaucoup de choses, avait été renvoyée à une zone très périphérique de son esprit, désormais totalement focalisé sur la thèse.

Le Vietnam restait le pays le plus touché avec maintenant près de 10 000 morts, le Cambodge, la Thaïlande, la Malaisie et la Chine comptaient également des centaines de morts même si, comme le rappelaient sans trop réfléchir les journalistes il était « très difficile d’obtenir les chiffres réels de l’Empire du Milieu ». Pour une raison qu’Antoine ne comprenait pas, il apparaissait évident que le Parti Communiste minimisait l’état de l’évolution de la maladie sur son territoire.

Des animations sur des jolies cartes expliquaient que la bronchite vietnamienne avait quitté son foyer originel : on avait enregistré des cas en Inde, en Afrique et même au Brésil. Les pays occidentaux restaient épargnés mais préparaient des « plans d’urgence » dont le contenu restait relativement incompréhensible.

L’aspect le plus effrayant de ces informations demeurait le taux de mortalité extrêmement élevé de cette maladie : près de 90% des personnes contaminées mourraient. Les symptômes étaient dans un premier temps relativement anodins : faiblesse, fièvres et maux de tête. Mais une fois le mal installé, il tuait vite. Aux premiers vomissements succédaient les sueurs froides, une hausse importante de la température corporelle et un affaiblissement général. Le tout agrémenté de fortes toux. La mort survenait entre 24 et 48h après les premières nausées, ne laissant aucune chance au malade. Un protocole antibiotique était à l’étude, qui semblait avoir donné de bons résultats en Thaïlande.

Un expert en appelait à la responsabilité des gouvernements européens, qui devaient selon lui suspendre immédiatement toute liaison aérienne avec les pays contaminés. La mesure parut d’emblée si évidente à Antoine qu’il s’étonna que son gouvernement n’ait pas déjà mis en place cette disposition, relativement simple. Il suffisait d’interdire les liaisons avec Hanoï ou Bangkok pour une durée limitée, le temps que l’épidémie se tasse.

Il s’en voulut de ne pas avoir davantage réfléchi au sujet ; son instinct de citoyen l’amenait à penser qu’il aurait dû agir et que la propagation de la bronchite, si elle devait se produire, pourrait lui être en partie imputable.

D’autres experts opposèrent qu’un blocus pourrait créer des tensions, voire des crises diplomatiques. Qui imaginerait une suspension totale des communications avec la Chine ? Etait-il raisonnable de stigmatiser une région entière en la coupant du reste du Monde ? Ne fallait-il pas mieux lui venir en aide en y envoyant les meilleurs médecins ?

A la fin de cette édition spéciale, Antoine ne savait plus quoi penser. Les arguments prônant le blocus se valaient : il était préférable d’isoler et de traiter sur place plutôt que d’accepter un statu quo qui pourrait mener à la propagation de la maladie. Mais pouvait-on moralement laisser d’autres êtres humains abandonnés à leur sort ? Le blocus pouvait mener à l’indifférence et beaucoup de gens mourraient faute de traitement.

Il aurait voulu que Marion l’éclaire vraiment, en dehors des éléments de langage qu’elle répétait à longueur de journée. Il était certain cependant qu’elle ne trahirait pour lui aucun secret. De toute façon, elle allait partir en congés d’ici quelques jours et il n’était pas véritablement utile de créer une dispute sur la base d’une épidémie incertaine.

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