Janvier 2021

Antoine et Marion passèrent leur premier Nouvel An ensemble, chez une amie de Marion. Il s’agissait encore d’une petite étape symbolique de passée dans l’avancement de leur relation. Ils démarraient ensemble cette année 2021 et se promirent, dans les vapeurs de l’alcool, de tout projeter ensemble. Ils pouvaient d’ailleurs espérer de belles choses : Antoine allait véritablement commencer sa carrière d’enseignant, à Paris ou ailleurs. Marion pourrait quant à elle poursuivre en cabinet ou chercher de belles offres dans le privé. La renommée du cabinet Raimbourg dépassait maintenant le petit milieu politique et l’on vantait largement le talent de ceux qui avaient réussi à endiguer un potentiel désastre sanitaire.

*

Le Lundi 4 Janvier 2021 Antoine reçut un mail de l’administration. Tous les enseignants chercheurs étaient convoqués pour « faire un point sur leur situation ». Pourtant, techniquement, il n’était plus salarié de l’Université depuis le mois de Septembre. Sa thèse était terminée, sa soutenance passée et il n’avait pas d’enseignement prévu. Il ne comprenait pas la nécessité de cette convocation et savait déjà qu’il allait perdre beaucoup de temps.

Il aurait pu simplement négliger ce rendez-vous mais il s’agissait après tout d’une occasion de récupérer son diplôme de Docteur et de dire au revoir à quelques collègues. La fermeture de l’Université et sa soutenance à distance l’avaient privé d’un moment solennel, il avait l’occasion d’y remédier.

Son rendez-vous avec la responsable pédagogique en charge de son dossier, prévu à 11h, ne commença qu’à 11h45. Il était évident que cette dame était débordée et passablement énervée d’avoir à s’occuper de lui :

  • Bon, alors vous voulez votre diplôme et votre attestation de bourse c’est ça ? Pourquoi ?
  • Bah…j’ai besoin de mon diplôme pour travailler et l’attestation de bourse, c’est pour Pôle Emploi. On sait jamais.

Il ne comprit pas pourquoi on lui demandait de se justifier et, surtout, pourquoi il s’exécutait. Après tout, le secrétariat avait notamment pour tâche de délivrer ce genre de documents. Il ne s’agissait en rien d’une faveur et l’utilisation de ces papiers ne devait pas intéresser la responsable chargée de les lui fournir. Malgré une évidente mauvaise volonté, elle lui imprima ses attestations. Alors qu’elle s’apprêtait à clôturer son dossier définitivement, elle grimaça.

  • Apparemment je dois vous remettre un paquet.
  • Un paquet ?
  • Oui.
  • Pourquoi ? Qu’est-ce que c’est ?
  • Aucune idée. Je vais le chercher, vous verrez bien. Attendez ici.

Après s’être éternisée dans la réserve derrière son bureau, la responsable pédagogique revint avec un carton assez volumineux, qui contenait en vrac des dossiers, des livres et un ordinateur portable.

  • Oui, voilà ce sont les affaires de Marc. Vous étiez proches non ? On vous les confie. Je suppose que vous êtes censé les remettre à la famille ou quelque chose de ce genre. Bref, nous en avons fini. Au revoir Monsieur.

Antoine sortit du bureau avec ce carton sur les bras. Il n’avait pas du tout prévu un tel encombrement et se demandait pourquoi on lui remettait, à lui, les affaires de Marc. Il dut vite se rendre à l’évidence : il était certainement pour Marc ce qui ressemblait le plus à un ami.

*

Arrivé chez lui, pris d’un élan de curiosité, il se décida à prendre connaissance du contenu du carton. Il voulait en réalité s’en débarrasser mais un sursaut de bonne conscience lui imposa de vérifier préalablement qu’il ne jetait pas des choses que les parents de Marc auraient voulu récupérer.

Les livres, sans surprise, ne présentaient aucun intérêt : il s’agissait de sources datées et douteuses qui, de toute façon, n’avaient aucun rapport avec les domaines d’intérêt d’Antoine. Si ses parents ne se manifestaient pas rapidement, eux aussi allaient devoir apprendre à s’en passer. Le seul bien de valeur était l’ordinateur : un Macbook Pro dernière génération. Il ne pouvait pas, décemment, mettre ça à la poubelle.

Avant de réfléchir à ce que ses notions d’honnêteté pourraient lui imposer concernant la restitution de l’ordinateur, il décida d’en vérifier le bon fonctionnement. A sa grande surprise, il s’alluma immédiatement. Plus étonnant encore, la page d’accueil s’afficha directement sans que fut requis le moindre mot de passe. Les ordinateurs modernes imposaient, par défaut, l’usage d’un mot de passe et il fallait passer par une configuration relativement complexe pour s’en retirer cette protection. Pouvoir accéder aussi rapidement à un ordinateur ne ressemblait absolument pas à un comportement de paranoïaque.

Antoine laissa ensuite libre court à sa curiosité et fouilla sans vergogne dans les dossiers de Marc. Il avait l’impression de cambrioler son ami décédé mais la possibilité de connaître ce qui pouvait bien exister dans les archives d’un complotiste l’emporta.

En réalité, il cherchait une chose précise : les informations soi-disant « confidentielles » dont lui avait parlé Marc quelques jours avant sa mort. La chose ne fut pas dure : un dossier « Peste » avait été installé sur le panneau d’accueil. Marc devait passer beaucoup de temps sur le dossier les jours précédant sa mort et avait dû juger plus simple de le rendre facilement accessible.

Antoine passa de nombreuses heures à prendre connaissance de tous les documents, articles de presse et notes sur le sujet accumulés par Marc. Il n’y avait aucune hiérarchie, aucun tri. Il était impossible de démêler le vrai du faux, l’information du délire.

Il s’intéressa particulièrement à un document intitulé « Synthèse_Peste » et qui était de toute évidence une sorte de journal de bord rédigé par Marc lui-même :

« 

Mai 2020

Le bacille qui se diffuse actuellement a pour foyer la Chine. Le Vietnam n’a été qu’une victime collatérale… D’après les informations que j’ai pu recouper la première ville touchée est sans aucun doute Harbin dans le Nord du pays. Mais la Chine a parfaitement verrouillé l’information et je n’ai aucun moyen d’en savoir plus sur ce point.

(…)

Août 2020

Il paraît évident qu’il n’y a pas de remède pour cette variante de la peste. Les médias français me font vomir, je suis sûr qu’ils sont au courant de la réalité de la situation. De quoi ont-ils peur ? De mouvements de foule ? Ils préfèrent que les gens meurent de la maladie ?

(…)

Septembre 2020

Aujourd’hui la France a confirmé le premier cas de peste chez elle, il était temps ! Et encore… Ils ne parlent pas de « peste » mais toujours de « bronchite vietnamienne ». Pourquoi ont-ils si peur de la réalité ?

Octobre 2020

J’ai suivi une ambulance de la Protection publique, je voulais savoir ce qu’il en était de ces évacuations. Malheureusement, je n’ai pas pu en savoir beaucoup plus, j’ai été arrêté par une patrouille de Police avant de voir où l’ambulance s’arrêtait. Ils m’ont retenu pendant 24h au poste !!! Visiblement ils n’ont pas envie que l’on voie ce qu’il se passe là-bas.

(…)

Nouvelle tentative de filature d’une ambulance. Nouvel échec. Je pense que cette fois-ci encore j’ai été repéré. L’ambulance m’a fait tourner en rond dans le Val de Marne avant de revenir vers Paris. C’est quand même étrange comme parcours !

Janvier 2021

Mes contacts me parlent de plus en plus des évacuations. Demain je fais une nouvelle tentative de filature d’ambulance. Je finirai bien par savoir.

  »

La note de Marc se terminait ainsi. Antoine avait été appelé par l’hôpital deux jours après. Marc avait-il eu son accident de voiture avant ou pendant sa filature ? Il était certain qu’il n’avait rien pu se passer après. Marc devait certainement avoir pour premier réflexe de noter tout ce qu’il découvrait immédiatement, il n’était donc jamais rentré de cette filature, si elle avait eu lieu.

Avait-il eu un banal et aléatoire accident ou avait-il été victime de sa curiosité ? Etait-il mort parce qu’il avait vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû ? En d’autres termes, avait-il été assassiné ?

Ces nouvelles données le perturbaient un peu. Il avait toujours considéré Marc comme un illuminé, jamais comme un potentiel lanceur d’alerte. Antoine hésita un peu à aller voir la Police ou à en parler à Marion mais il se ravisa. Ces deux idées étaient mauvaises : si Marc était mort d’un accident, ils ne découvriraient rien de plus. Si ce n’était pas le cas, alors ils s’attireraient lui-même de graves ennuis.

Il continua à parcourir pendant de longues journées l’ordinateur de Marc pour trouver qui aurait pu lui vouloir du mal. Mais jamais il ne parvint à dénicher quoique ce soit ressemblant à un indice. Le reste des documents n’étaient que des délires, de la haine pure déversée sur les institutions, les journalistes et certains de ses collègues.

Après une petite semaine de tergiversation, Antoine se décida à formater le disque dur du Macbook et à considérer pour toujours Marc comme un gentil paranoïaque qui n’avait pas eu de chance.

*

Les Européens n’étaient pas seulement rassurés d’avoir contenu l’épidémie, ils en étaient extrêmement fiers. Eux qui avaient pris l’habitude de régner sur la planète avaient très mal vécu le XXe siècle qui les avait vus progressivement reculer au rang de puissances secondaires. Maintenant, ils étaient de nouveau les maîtres du monde, bien que le Monde fût dans un état de délabrement très avancé. Le Vieux Continent observait cette désintégration avec un certain mépris. S’ils avaient survécu, eux, c’était grâce à leur formidable solidarité et efficacité.

La situation aux Etats-Unis devait d’ailleurs leur donner raison. L’ex première puissance mondiale, qui semblait invincible et éternelle aux abords des années 2000, aurait largement eu les moyens de mettre en place des mesures de confinement similaires à celles adoptées de Dublin à Moscou.

Au lieu de cela, les Etats-Unis avaient décidé de mourir, d’un suicide collectif et total en se jetant dans la violence et dans ce qui ressemblait, de plus en plus, à une guerre civile. La peste avait exacerbé les tensions et enflammé un pays surarmé.

Après les événements de Baltimore, de nombreux soldats, prenant exemple sur leurs camarades de la Garde Nationale, avait déserté. Non seulement ils n’avaient aucune envie de tirer sur leurs concitoyens malades mais en plus, tout comme eux, la peste les tuaient dans l’indifférence totale de leur Etat-Major.

Les Américains perdaient tout espoir en même temps que la confiance qu’ils avaient en leur pays. Les riches étaient partis ou barricadés, tandis que les pauvres se regroupaient, par minorités, pour survivre. De la Californie au Vermont, des groupuscules paramilitaires se formèrent.

Les Hispaniques avaient créé le « Movimiento de Proteccion », les Afro-américains s’étaient rassemblés sous la bannière de la « Black Safety » et les Blancs, divisés, se répartissaient entre opinions politiques et religions. 

Malgré des intitulés apaisants, ces groupes étaient de véritables armées, qui entraînaient leurs troupes et menaient de sanglants combats. Comme dans toutes les guerres civiles, les alliances étaient mouvantes et parfois contre-intuitives : des néonazis faisaient parfois bloc avec la Black Safety pour attaquer des Hispaniques ou inversement lorsqu’il y avait besoin. Le principal enjeu de ces affrontements était des plus basiques : assurer, dans un territoire en proie au chaos, les moyens de subsistance à ses troupes et aux populations « protégées ».

Après quelques semaines de combats, la Californie avait fini par atteindre un statu quo : la Black Safety avait rassemblé les populations afro-américaines à San Francisco et dans ses alentours. Les Hispaniques contrôlaient le reste de l’Etat ainsi que le Nouveau-Mexique, l’Arizona et le Colorado. La plupart des populations blanches et protestantes de cette zone avait été chassées ou tuées.

Au Nord-Est, les milices blanches s’étaient regroupées par ville : les juifs à New York, les protestants à Boston, les socialistes à Philadelphie et les néonazis à Washington. Les autres villes s’étaient vidées, à cause des affrontements et de la maladie.

Dans le Sud, les Afro-américains avaient déployé une rage accumulée de plusieurs décennies d’exploitation et d’oppression. Les Blancs avaient tous été massacrés à Atlanta et dans la plupart des grandes villes des Etats du Sud. Les troupes de la Black Safety avaient poussé leur avantage en envahissant la Floride et chassé les rares minorités hispaniques qui n’avaient pas encore rejoint Cuba ou la République dominicaine.

*

Ainsi, par les hasards d’une bactérie qu’ils avaient réussi à mieux contenir que leurs voisins, les Européens et les Russes étaient seuls au Monde. Les Etats-Unis étaient en feu et la Chine exsangue et vieux continent entendait bien profiter de cet avantage pour faire main basse sur les richesses du monde en commençant par celles du continent le plus convoité : l’Afrique.

La chose n’était pas simple car le continent subissait de plein fouet les ravages de la maladie. Les grandes métropoles de la région : Lagos, Douala, Brazzaville et Kinshasa avait constitué un terreau particulièrement favorable et la peste semblait y avoir gagné en force et en rapidité. Des quartiers entiers étaient ravagés en quelques jours, la bactérie sautant d’un humain à un autre dans ces ruelles pauvres, insalubres et oubliées des autorités.

Les habitants de ces villes dévastées fuyaient par milliers vers la campagne. Les maux qu’ils rencontraient valaient l’épidémie. Les soldats de la secte islamiste Boko Haram profitaient en effet du désordre pour conforter et étendre leurs positions. Ils menaient, de plus, une campagne de liquidation systématique de toute personne malade ou suspectée de l’être. Le résultat en était aussi effrayant qu’efficace : au prix de dizaines, peut-être centaines, de milliers de morts, Boko Haram était parvenu à instaurer une zone de relative sécurité, au sein de laquelle la maladie ne semblait pas sévir. Ce vaste espace qui débordait du Nigeria vers le Tchad, le Cameroun, la République centrafricaine, le Gabon, le Congo et la République démocratique du Congo, attirait, de fait, les habitants des grandes agglomérations qui voulaient fuir les ravages de la peste.

Boko Haram y avait vu l’opportunité de s’agrandir et avait ouvert largement ses rangs. On y acceptait désormais tous les volontaires, sans distinction d’ethnie, de religion ou de provenance. Il fallait tout de même satisfaire deux critères : ne présenter aucun symptôme de la peste et accepter d’adopter sans condition l’Islam, dans sa version la plus rigoriste. Aucun risque n’était pris : le moindre bouton de fièvre ou soupçon d’apostasie valait exécution immédiate.

Des campagnes de conversion de masse avaient lieu : dans la transe et la reconnaissance, des centaines de milliers d’Africains rejoignaient les hordes fanatisées de ceux qui pensaient avoir vaincu le mal. De fait, seul Boko Haram était parvenu à délimiter une zone de tranquillité, libre de la maladie. Bien aidée par une classe politique défaillante qui n’essayait même plus de juguler l’avancée de l’épidémie mais préférait partir vers l’Europe, la secte islamiste étendait dangereusement son pouvoir sur un continent en perdition.

Savoir Boko Haram aussi puissant aurait pu, en soi, être alarmant. Mais les autorités européennes ne souhaitaient pas s’en préoccuper. La priorité étant de contenir la maladie, les diplomates occidentaux s’accordaient coupablement à dire que, finalement, Boko Haram s’occupait du sale travail. Il serait toujours tant de s’en débarrasser, sous mandat de l’ONU, une fois le continent stabilisé.

*

L’ambiance au cabinet reprenait sa physionomie habituelle, comme si ces quelques semaines d’épidémie et de confinement n’étaient plus désormais qu’un lointain souvenir. La Ministre Raimbourg s’était d’ailleurs autorisée un week-end prolongé en famille, en Alsace.

L’absence de la Ministre et la fin de l’épidémie permettaient de rouvrir les dossiers laissés en suspens. Thierry avait demandé à Marion de reprendre les éléments de langage concernant la réforme de la Sécurité sociale, il pressentait que le sujet allait bientôt refaire surface et que tout le monde attendrait Inès.

Pourtant, légalement, les pouvoirs du Ministère de la Santé – et de larges prérogatives d’autres ministères régaliens – n’avaient pas été pleinement rétablis. Les Autorités de Protection Publique, pilotées par la Commission européenne et le Kremlin, restaient seules compétentes pour les questions de Santé et « d’état des personnes ». La formulation était suffisamment vague pour recouvrir une multitude de réalités, allant de l’attribution des visas aux réglementations des rassemblements publics. Harbageot fulminait régulièrement contre ce qu’il considérait, certainement à juste titre, comme une dépossession de pouvoirs. Les bureaucrates de Bruxelles et de Moscou, dans une relation aussi privilégiée qu’inattendue, décidaient maintenant des destinées de centaines de millions d’êtres humains sans la moindre transparence démocratique.

A la fin Janvier, Paris avait presque repris son rythme. On continuait à porter masques et gants dans le métro mais, mise à part cette petite entorse au bon goût, le quotidien ressemblait de plus en plus à ce qu’il était avant l’épidémie, à ce qu’il avait toujours été.

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