Février 2022

Depuis plusieurs jours, il avait le sentiment d’entendre des voix, des rires et des pleurs déchirer l’effroyable silence qui s’était abattu sur Paris. Il pouvait bien s’agir d’hallucinations, Antoine commençait à sérieusement perdre l’esprit.

Ce matin-là, pourtant, il était certain qu’une activité inhabituelle agitait sa rue. Il avait même l’impression de pouvoir distinguer des mots et des bribes de conversation.

« On continue »

« Non pas celle-là »

« On est pas loin »

Antoine resta prostré dans son lit, incapable de prendre une décision. Il ne se décida qu’au moment où il fut absolument certain que les supposés passants étaient en bas de sa fenêtre. Il lui fallut alors se confronter à la réalité et vérifier si ces voix n’existaient que dans sa tête.

D’un rapide regard passé dans l’entrebâillement de ses volets, il aperçut un groupe. Cinq, six ou peut-être même dix personnes se tenaient exactement en bas de son immeuble. Il n’était donc pas fou. Mais il n’avait plus vu autant de monde depuis des semaines et son cerveau s’emballa en essayant de comprendre ce qu’ils faisaient là. Etaient-ils venus le tuer ? Pourquoi se donner cette peine, que leur avait-il fait ? Peut-être recensaient-ils les survivants ? Mais il n’y avait plus personne, Antoine était certain d’être le seul survivant de sa rue, peut-être même de toute la ville.

Avaient-ils en bas de chez lui les tous derniers représentants de l’humanité ? Et pourquoi s’étaient-ils tous réunis exactement ici ?

Il ne comprenait plus rien et des larmes de désespoir commençaient à traverser ses joues lorsqu’il entendit son prénom. Une voix de femme l’appelait. On était donc venu pour lui. Mais pourquoi ?

D’un geste aussi las que terrorisé, il ouvrit ses volets et se dressa devant ceux qui l’appelaient. S’ils voulaient le tuer, ils en avaient maintenant l’occasion. Il n’offrirait aucune résistance.

Une voix, la même que celle qui l’avait interpellé s’adressa à lui. Il s’agissait d’une femme souriante, qui ne semblait absolument pas menaçante :

  • Ah Antoine, vous êtes là ! Nous vous cherchions. Etes-vous armé ?

Antoine hocha la tête, il n’arriva pas à prononcer le moindre mot. Il n’était même plus sûr de pouvoir parler.

  • Très bien Antoine. Nous allons monter vous voir. Ne paniquez pas, tout va bien se passer. Nous allons vous demander de rassembler quelques affaires et nous allons poursuivre notre route.

Antoine entendit des mots sortir de sa bouche, mal articulés :

  • Où..où…allez-vous ?

D’un grand sourire, la femme le rassura :

  • Nous allons vers la Citadelle, vous y serez en sécurité Antoine. Nous devons évacuer Paris.

*

Ils roulaient depuis au moins deux heures dans un car Savac qui avait dû appartenir à une agence de tourisme ou à une maison de retraite. Une trentaine de personnes avaient pris place dans le véhicule. Aucune ne portant de combinaison ou de masque, Antoine en conclut qu’il n’y avait ici que des survivants. Ils étaient peut-être même les derniers restes de l’humanité. Cela faisait des semaines qu’Antoine n’avait plus parlé à personne, ni eu d’interactions sociales. Il n’avait pas la moindre idée de ce qui avait pu se passer en dehors de son studio de la rue de Ménilmontant durant cette période et l’humanité toute entière avait bien pu disparaitre.

Il était assis à côté d’une fille qui semblait un peu plus jeune que lui. Il était cependant difficile de déterminer son âge exact : elle avait une figure épouvantable, comme si elle n’avait plus dormi depuis des années. A ses joues émaciées se collaient des cheveux gras et sales. De la crasse et des tâches diverses recouvraient ses vêtements. C’est à ce moment qu’Antoine prit conscience de son propre état : lui non plus ne s’était pas lavé depuis des semaines.

La plupart des occupants du car était dans un état similaire. Seule la femme qui avait interpellé Antoine, depuis sa fenêtre rue de Ménilmontant, paraissait en meilleure forme que les autres. C’était sans aucun doute la cheffe de groupe, même si, pour l’instant, les contours de ce groupe restaient extrêmement imprécis.  

Le jour déclinait alors qu’Antoine tentait de déterminer dans quelle zone de France ils se trouvaient. Le car, en sortant de Paris, avait roulé sur l’autoroute A6 en direction d’Orléans. Ils avaient ensuite pris une sortie peu après Blois. Les routes n’étaient plus entretenues et les panneaux commençaient à être recouvert de branches et de mousse, rendant impossible l’identification des lieux. Le car traversait des villages parfaitement vides, sans habitants. Les portes et fenêtres des maisons étaient ouvertes, brisées pour la plupart. Les pillards étaient déjà passés et avaient emmenés avec eux ce qu’ils avaient pu, laissant trainer sur le rebord de la route les vêtements usés et les objets sans valeur. Des voitures gisaient, çà et là, comme si leurs conducteurs avaient été brutalement foudroyés.

Mais le plus insoutenable restait ces charniers de fortune, que l’on pouvait apercevoir parfois à quelques mètres de la route : des cadavres entassés à la va vite et recouverts de chaux vive. Les pestiférés ressemblaient à des statues figées dans leurs douleurs et leurs angoisses.

Alors qu’ils étaient enfoncés dans la campagne française, la cheffe prit la parole. D’une voix forte et claire, elle fit un point sur la situation :

  • Mes sœurs, mes frères. Je sais que ceci doit vous paraître irréel. Vous êtes – nous sommes –  tous passés par l’Enfer. Mais nous avons été épargnés. Nous sommes les Derniers Hommes et nous devons maintenant tout reconstruire. L’humanité n’est pas encore éteinte et nous avons beaucoup à faire, vous découvrirez tout cela dans la Citadelle. Vous êtes en sécurité maintenant.

Sans mieux comprendre la situation dans laquelle il se trouvait, Antoine ferma les yeux et chercha le sommeil. Il put, pour la première fois depuis longtemps, s’endormir apaisé.

*

Tout s’était si logiquement enchaîné qu’Antoine n’avait pas pris le temps de réfléchir à la situation. On lui avait dit de quitter son appartement et de monter dans un car, il avait obéi sans réfléchir. Tout lui avait paru si fluide qu’il lui avait semblé suivre un processus bien défini, qu’il ne lui appartenait pas de contester.

Ce ne fut que lorsque le car se mit à ralentir qu’il essaya de comprendre où on l’emmenait. Le large véhicule s’engagea sur un chemin en terre, balisé à la hâte. La voie n’était pas goudronnée et avait vraisemblablement été percée après l’épidémie. Le bus Savac n’avait pas été conçu pour encaisser ces nids de poule mais le chauffeur avançait décidé, ce n’était visiblement pas la première fois qu’il empruntait ce chemin.

Une fois le véhicule immobilisé, Antoine comprit qu’il se trouvait au milieu d’un forêt et ne put, d’abord, rien distinguer sinon quelques tentes dressées à une dizaine de mètres du car. La cheffe invita tous les passagers à sortir « dans le calme » et à attendre. On allait s’occuper d’eux.

Antoine s’adossa aux parois du bus, épuisé. Il faisait froid et il voulait dormir. Son corps affaibli ne parvenait pas à le maintenir debout et il se serait effondré par terre si le sol n’avait pas été aussi boueux et humide. Pour ne pas s’évanouir, il essaya d’observer les lieux, de comprendre où il se trouvait. A mesure que ses yeux s’habituaient à l’obscurité, il distingua au loin, derrière les tentes, un imposant bâtiment. Un grillage d’acier haut de 3 ou 4 mètres en barrait l’accès et il crut même apercevoir un mirador. Le lieu était de toute évidence sous très haute sécurité.

« C’est une ancienne prison » souffla la Cheffe d’équipe alors qu’elle descendait du car. «Vous devez d’abord passer dans ces tentes, à droite. Nous allons vérifier votre état de santé. Cela pourra prendre quelques heures, nous vous demandons encore un peu de patience. Mais ne vous inquiétez pas, vous n’êtes pas prisonniers ! ». Cette précision lui arracha un rire franc et assez inadapté à la situation. Après tout, ni Antoine, ni aucune autre personne présente dans le car, n’avait averti de son statut. Ils ne savaient s’ils étaient libres ou contraints, invités ou otages.

Depuis que le groupe l’avait interpellé chez lui, tout s’était fait sans violence mais sans réel choix non plus. Il n’était forcé à rien et aurait possiblement été laissé libre d’errer où il le voulait mais il se sentait irrémédiablement contraint. Il fallait qu’il passe par ces tentes, c’était entendu. Il n’était ni prisonnier ni libre. Il était une espèce en voie d’extinction que l’on essayait de protéger, avec ou sans son consentement.

Il pénétra docilement dans la tente qu’on lui indiqua, avec quatre autres survivants dont sa voisine de bus. L’intérieur était assez vaste et bien équipé, quelques personnes – des médecins en apparence – s’y affairaient. Antoine fut emmené dans une sorte de chambre. Il s’agissait en réalité d’un lit cerné de quatre bâches. Il ne pouvait distinguer que des ombres s’agiter derrière ces rideaux de fortune, sans rien savoir du sort de ses compagnons. On l’invita à se dévêtir et à attendre. La petite valise qu’il avait apportée avec lui et qui contenait ses affaires personnelles fut emmenée par un militaire pour « inspection ».

*

La nuit était parfaitement tombée maintenant, seul un néon blafard illuminait l’intérieur de la tente. Une demi-douzaine de personnes s’affairait autour d’Antoine : on lui prit sa fièvre, sa tension, son sang. On lui préleva sa salive, ses urines et des morceaux de peaux sous les aisselles et à l’aine. Rien de tout cela n’était douloureux mais l’ensemble était très désagréable. Il n’était vêtu que d’un caleçon en matière synthétique qu’on lui avait remis après lui avoir pris ses vêtements.

Une fois les tests effectués, on le laissa là, seul sur son lit de camp. Avant de partir, le médecin en chef l’invita à se reposer : il pouvait y en avoir pour quelques heures.

Ne cherchant plus à comprendre quoique ce soit de la situation, Antoine déplia la couverture qu’on lui avait remis, trouva une position confortable et s’endormit.

Lorsqu’on le réveilla, il faisait jour. Le médecin de la veille était penché au-dessus de lui, le visage traversé d’un large sourire.

  • Bonjour Antoine, j’espère que vous vous êtes bien reposés. J’ai le plaisir de vous annoncer que vous allez pouvoir intégrer la Citadelle. Votre organisme est solide et a totalement évacué la bactérie.

Encore à moitié endormi, Antoine ne comprenait pas vraiment la portée des propos du médecin. Visiblement, il s’agissait d’une bonne nouvelle.

  • Nous allons vous remettre une valise avec quelques vêtements et un nécessaire de toilette. Nous avons brûlé la plupart des vos effets personnels par mesure d’hygiène. Mais nous vous fournirons tout ce dont vous avez besoin, une « dotation » comme on dirait à l’armée. Et après, vous verrez à l’intérieur. On va vous donner une chambre, vous expliquer un peu le fonctionnement des lieux. Il va falloir être patient mais… vous êtes en sécurité maintenant.

*

Les premiers jours dans la Citadelle ne furent pas si différents d’une incarcération. Les nouveaux venus étaient invités à rester dans leurs chambres individuelles et n’avaient pas vraiment de raisons d’en sortir. Ils disposaient de douches, de toilettes et les repas leur étaient amenés. La plupart d’entre eux venaient de passer les derniers mois cloitrés dans leurs appartements et ne voyaient pas vraiment de différences, ni de raisons de s’offusquer.

Un psychologue venait les voir deux fois par jour pour « évaluer leurs besoins ». De nombreux médecins passaient également, continuant les tests et prélèvements.

Au bout d’une semaine, Antoine commençait à reprendre des réflexes d’avant. Il parvenait à tenir une conversation et ressentait même une certaine impatience à l’idée de rester confiné dans sa chambre. Il fut alors considérer apte à fréquenter la Citadelle et ses autres occupants. Sa première sortie se fit sous l’escorte d’un protecteur et de Christine, la cheffe de l’autocar qui l’avait amené ici. Elle s’avéra prévenante et précise, soucieuse de mettre Antoine à l’aise et de lui montrer tous les aspects du quotidien de la Citadelle.

Ce lieu ne ressemblait à rien de ce qu’avait connu Antoine auparavant : les résidents – au nombre de 2 321 selon Christine – vivaient en communauté et partageait tout. Un important dispositif de sécurité empêchait les intrusions : grillages, caméras de surveillance et protecteurs lourdement armés avaient pour but de dissuader les hordes de rôdeurs mal intentionnés. Nombreuses dans les premiers jours, les attaques avaient drastiquement diminué depuis la construction des miradors.

Chacun était affecté à une tâche selon ses capacités et ses envies. On y trouvait des jardiniers, des électriciens, des menuisiers, des charpentiers, des bergers, des éleveurs, des boulangers, des protecteurs chargés d’assurer la sécurité des lieux et des éclaireurs qui s’attelaient à chercher d’éventuels survivants, là où ils se trouvaient, à l’extérieur.

Une fois les résidents autorisés à quitter leurs chambres, le quotidien ressemblait assez fortement à celui d’une caserne. Tout était chronométré, millimétré et optimisé. Cela permettait le meilleur rendement de chacun mais également de ne pas trop penser. Car derrière chaque moment d’inactivité, pouvait rapidement poindre la dépression.

A 7 heures, tous les matins, une sirène retentissait, qui marquait le réveil de tous les occupants de la Citadelle. Une demi-heure plus tard, tout le monde était attendu, douché et habillé, dans la base-vie, un gigantesque réfectoire. Chacun se préparait à manger, ou préparait pour les autres. La journée était ensuite consacrée à la construction de la Citadelle et à son approvisionnement, le tout entrecoupé de pauses pour manger ou pour faire la sieste. Personne n’était contraint mais la très grande majorité des membres s’adonnaient à leurs tâches avec plaisir et concentration, se sentant enfin utiles à quelque chose.

Tout le monde ou presque portait la même combinaison grisâtre remise à l’arrivée. Il s’agissait d’anciens stocks de l’armée, considérés comme stérilisés. Les effets personnels, pour la plupart, avaient été brûlés. S’en dégageait un étrange, mais rassurant, sentiment d’uniformisation. Les survivants ne cherchaient pas à être des individus mais des êtres humains. Voir leur reflet presque parfait, chaque jour, dans leurs frères et sœurs leur permettait de sentir appartenir à un tout qui commençait, peu à peu, à ressembler de nouveau à l’humanité.  

*

A mesure que les jours passaient, il apparaissait évident que c’était Christine qui dirigeait les lieux, même si elle ne revendiquait absolument pas un tel niveau de responsabilité. Elle se contentait de reconnaître « une grande implication » avec un léger sourire.

C’est elle qui se chargea de faire un point d’actualité à Antoine, pour qu’il connaisse avec précision les dégâts que la peste avait généré sur Terre. Pour l’occasion, Christine avait convoqué Antoine dans une petite pièce sans fenêtre, uniquement dotée d’un rétroprojecteur hors d’âge.

Christine passa quelques transparents maladroitement dessinés pour rendre compte de l’ampleur de la catastrophe. Ses mots, bien plus que ses graphiques, étaient terrifiants. Et Antoine, après plusieurs mois de déni et d’enfermement sur lui-même, comprit enfin que l’humanité avait quasiment disparu de la surface de la Terre et qu’il ne restait presque plus rien de la « civilisation » telle qu’elle avait pu exister.

En Asie, où tout avait commencé, il ne restait que quelques millions d’habitants, regroupés dans des camps militaires. Plus de 4 milliards d’individus étaient morts et les rares survivants n’avaient dû leur salut qu’à un total isolement. Le Japon avait longtemps tenu mais la peste avait fini par passer la Mer, dévastant l’archipel. De rares contacts recommençaient à être mis en place. Quelques câbles et TSF fonctionnaient encore.

En Europe, les Citadelles communiquaient entre elles grâce à un réseau Internet agonisant. De Londres à Moscou, on évaluait le nombre de survivants à 30 millions.

L’Amérique du Nord était quant à elle « rayée de la carte » selon Christine. La guerre civile avait fini par tout emporter et les hommes qui n’étaient pas morts de la peste s’étaient entretués. Les survivants américains s’étaient réfugiés dans les plaines glacées de l’Alaska, là où la maladie ne semblait pas sévir. Le sud du pays avait été envahi par le Mexique qui, malgré de très nombreuses victimes, maintenait une certaine cohésion nationale. L’occupation des Etats-Unis par le Mexique fut plus symbolique que stratégique, les mexicains durent vite, eux aussi, se regrouper dans des camps de fortune pour survivre. Là encore, des contacts commençaient à être pris avec les communautés de survivants.

En Amérique du Sud, les survivants s’étaient réfugiés dans les Andes et avaient presque entièrement évacué les Villes. Des signaux avaient tout de même été émis depuis Lima, Rio et Buenos Aires, laissant l’espoir de pouvoir reprendre contact.

Quant à l’Afrique, personne ne savait bien ce qu’il s’y passait. Aucun message envoyé par les Européens n’avait reçu de réponse que ce soit à Dakar, Kinshasa ou Johannesburg.   

*

Lors des premières semaines, Antoine crut que le lieu dans lequel il se trouvait était unique en France, peut-être même dans le Monde, et qu’il se tenait en compagnie des seuls survivants de son pays. En réalité, la Protection publique française avait développé un réseau d’un demi-millier de lieux similaires, tous situés à l’écart des villes et sélectionnant drastiquement leurs membres, leurs « frères et sœurs ». Les membres des Citadelles étaient en effet fortement imprégnés de la doctrine des derniers hommes, dont ils avaient adopté une bonne partie du vocabulaire.

Antoine, comme tous les nouveaux arrivants eut droit à de nombreuses séances avec des psychologues. Le but était de faire accepter leur situation aux survivants, de les faire sortir de la culpabilité et de la tristesse dans laquelle ils se trouvaient tous.

L’ambiance générale était apathique, malgré les efforts salutaires de personnes comme Christine qui essayaient d’organiser un maximum d’activités et de divertissements entre frères et sœurs. L’objectif, non dissimulé, était de redévelopper les capacités de socialisation de personnes qui avaient vécu de longs mois seules, persuadées d’être les derniers représentants de l’humanité sur Terre.

En raison de ses qualifications universitaires, Antoine fut nommé rassembleur. Les rassembleurs – d’anciens enseignants comme Antoine pour la plupart – avaient « l’immense honneur » d’expliquer l’organisation de la Nouvelle société à venir aux occupants de la Citadelle. Car le but ultime des frères et sœurs présents ici étaient de sortir et de reconstruire une civilisation humaine.

Antoine ne questionna jamais cette affectation, qu’il ne vécut ni comme un choix ni comme une contrainte mais comme un fait. Il s’agissait d’ailleurs d’un poste privilégié qui lui permettait de s’organiser comme il le souhaitait et de se soustraire à de nombreuses obligations.

*

Les résidents étaient, dès leur arrivée, invités à se mettre en couple. Les derniers hommes considéraient que les survivants se portaient mieux à deux que seuls. L’objectif était également d’inciter à la « régénération » de l’espèce. Il fallait repeupler la planète et toute femme en âge de procréer était très fortement incitée à le faire.

Sans jamais se poser de question sur leurs sentiments mutuels, Antoine et Lola se mirent ensemble à peine deux semaines après leur arrivée à la Citadelle. Voisins de car et voisins de chambrée, il n’en avait pas fallu plus pour que Christine les déclare « faits l’un pour l’autre ». Ils avaient en plus à peu près le même âge.

Lola tomba enceinte rapidement. Toutes les femmes attendant un enfant recevaient immédiatement le titre de « Mère des Hommes », ce qui les dispensait des tâches les plus fatigantes. Antoine obtint, grâce à ce bébé, une promotion substantielle dans la hiérarchie interne en passant « éclaireur ».

Les éclaireurs étaient les seuls autorisés à sortir de l’enceinte (de plus en plus étendue) de la Citadelle, afin d’observer la progression – ou idéalement la régression – de l’épidémie. Leurs missions pouvaient être risquées et ne se faisaient jamais sans l’encadrement de protecteurs lourdement armés. Quelques groupes de rôdeurs sévissaient encore mais n’avaient en réalité plus les moyens de s’opposer aux forces des citadelles.

En voiture, à pied ou à vélo, Antoine arpentait donc ce qu’il restait des environs. Et il ne restait plus grand-chose. La ville la plus proche, Blois, ressemblait maintenant à une horrible ruine. Les immeubles non entretenus tombaient sur eux-mêmes, les canalisations se déversaient sur les trottoirs et tout ce qui pourrissait envahissait les rues d’une odeur insoutenable. Même le Château de la ville, qui avait pourtant traversé bien des épreuves, ne semblait pas pouvoir tenir encore très longtemps.

Il n’y avait plus beaucoup de survivants à récupérer hors de la Citadelle. Pourtant, en élargissant leurs recherches, les éclaireurs parvenaient, à chacune de leurs missions, à ramener un ou deux survivants.

*

Antoine passa plus d’un an dans la Citadelle, qui évolua considérablement, devenant presque une ville. Lorsque tout danger de contamination fut écarté et que tous les frères et sœurs en furent d’accord, il fut décidé de regagner Paris.

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