Décembre 2021

Les premiers jours sans mission ni rencontre avec d’autres volontaires ne lui parurent pas si difficiles. Il continuait d’ailleurs à discuter avec certains d’entre eux par talkie. Mais au bout d’une semaine, peut-être deux, les sujets de conversation vinrent à manquer. Sans se voir, sans rien faire de leurs journées, il n’y avait plus vraiment de quoi discuter.

Antoine avait transformé son appartement en véritable bunker. Comme il n’avait pas prévu de sortir avant de longues semaines, il avait mis deux armoires devant sa porte d’entrée pour la bloquer parfaitement. L’attaque d’Anne et Léo l’avait marqué et il voulait éviter d’être la cible de groupuscules malveillants. Il pouvait vivre en totale autosuffisance grâce à son stock de conserves et un accès à l’eau potable qui, à sa grande surprise, fonctionnait encore. Il veillait toutefois à décontaminer l’eau – parfois un peu obscure – par des pastilles qu’il avait récupérées dans la Halle. Il ne se souciait pas de ses eaux usées, tant qu’elles disparaissaient de son appartement.

Il s’était organisé une routine implacable ponctuée par des tasses de café lyophilisé, des repas mangés directement dans la boîte de conserve et, quand il parvenait à trouver la force, un peu d’exercice physique.

Il passait beaucoup de temps à sa fenêtre,  à observer la rue, à essayer de trouver des signes d’activités. Les passages des ambulances, devenus si familiers, s’étaient raréfiés. Et les rares passants ne prenaient même plus la peine de porter une combinaison, ils erraient dans la rue à la recherche de nourriture. Tout le monde n’avait pas eu la chance de se servir sur les stocks de la Protection publique et ceux qui avaient vaincu la peste devaient maintenant affronter la faim.

Pour Antoine, le plus gros problème était la solitude et le début de dépression qui l’agitait. Les quelques activités des volontaires lui avaient permis de garder un peu d’espoir et de contacts. Le soir, lorsqu’il rentrait, il pouvait repenser aux conversations qu’il avait eues, aux regards qu’il avait échangé et, surtout, au lendemain. Désormais, le seul horizon fixé était la fin de l’hiver. Et beaucoup de choses pouvaient se passer d’ici là. Après tout, la peste n’était pas la seule des maladies pouvant tuer les hommes : il pouvait très bien tomber malade et, dès lors, qui le soignerait ?

Même lorsqu’il essayait de chasser les problèmes de son esprit, ils revenaient, en boucle, plus forts. Il n’avait alors plus d’autre solution que d’avaler un anxiolytique (Xanax ou Lexomil, il n’était pas très regardant) avec une rasade d’alcool fort. Cela suffisait pour lui dégager l’esprit quelques heures et même, lorsqu’il chargeait un peu trop la dose, de s’endormir. La journée passait alors beaucoup plus rapidement.

*

Les humains n’avaient plus de contacts les uns avec les autres. Ils ignoraient ce qu’il se passait à côté d’eux et pourtant, pour la première fois peut-être, toute l’humanité avait exactement le même quotidien.

Antoine ne pouvait plus rien savoir des guerres américaines, du chaos africain ou du désastre asiatique. Il se doutait, reclus dans son petit appartement, que le monde des Hommes ne devait pas connaître ses plus belles heures mais il n’avait aucun moyen d’en connaître plus. De toute façon, cela ne l’intéressait pas.

Le sort du monde ne pesait pas grand-chose : Il n’avait pas pu aller à l’enterrement de ses propres parents, il ne savait pas ce qu’était devenue sa sœur et aucune liste ou site Internet ne viendrait l’éclairer maintenant : le registre de décès de Conférences n’était plus alimenté. Ou peut-être l’était-il encore. Il n’avait plus assez de cœur ou de tristesse pour s’émouvoir de la mort de qui que ce soit.

Alors qu’il se laissait aller, faute d’alternative, à l’apathie, il ne parvenait plus à trouver le sommeil. Il passait des heures entières prostré dans son lit, à regarder son plafond ou son mur. L’électricité étant coupée à partir de 23h, il ne savait pas durant la nuit s’il dormait, fermait les yeux ou continuait à fixer inlassablement des parois qui ne lui répondraient jamais. Il pensait à sa vie d’avant, à toutes ces années insouciantes durant lesquelles il s’était cru malheureux.

Pour tenir, il prenait de plus en plus d’anxiolytiques, se rendant dépendant à des stocks de comprimés qui diminuaient trop rapidement.

*

Un matin, dès le réveil, il fut pris de tremblements. Il suffoquait et ce fut avec difficulté qu’il parvint à saisir une bouteille de vodka qui trainait dans son salon. Il en but une large gorgée, et réitéra l’opération jusqu’à ce que les tremblements cessent.

Il savait à quoi ils étaient dus : il n’avait quasiment plus d’anxiolytiques. L’alcool fonctionnait encore mais ses stocks de spiritueux, eux aussi, diminuaient. Il ne tiendrait jamais l’hiver ainsi et, même s’il y parvenait, ce ne serait qu’au prix de trop grandes souffrances, qu’il refusait de s’infliger.

Il ne lui restait donc qu’une seule option pour apaiser ses troubles : sortir de chez lui. Ce projet, en apparence simple, soulevait pourtant d’importantes contraintes logistiques. L’extérieur était devenu pour lui un lieu inhospitalier et le peu qu’il en voyait de sa fenêtre ne l’avait pas encouragé à s’y confronter. Même pour se rendre à la Halle Belleville, la plus proche d’après ses calculs, il fallait qu’il sorte équipé et aussi peu de temps que possible. Et il devrait espérer, pendant ce temps, que personne ne vienne visiter son appartement.

Pour cela, il lui fallut d’abord faire croire que son logement, comme tous ceux du quartier, était inhabité. Une simple lumière pouvait attirer des soupçons : si l’appartement était occupé, c’est qu’il s’y trouvait certainement des réserves de nourritures. Trois jours avant la date qu’il avait fixée pour sa sortie il se fit invisible, évitant les abords de sa fenêtre et n’allumant plus aucune lumière. Il accumula, dans des bassines ou des bouteilles, d’importantes réserves d’eau pour ne plus ouvrir son robinet, pour ne plus faire de bruit, pour ne plus attirer l’attention.

Il avait retiré les armoires qui barraient son entrée, qu’il avait remplacées par un matelas. Il dormait ainsi au pied de sa porte, s’efforçant de marcher le moins possible pour éviter tout grincement de parquet. Ces précautions fonctionnèrent à merveille même si, potentiellement, il n’y avait personne dehors pour faire attention à sa fenêtre ou à son existence.

*

Il était aussi excité qu’un astronaute la veille de sa première sortie extravéhiculaire. Il n’avait pas mis les pieds dehors depuis si longtemps qu’il aurait été tout aussi dépaysé s’il avait dû marcher sur la Lune.

Il vérifia son équipement des dizaines de fois, pour s’assurer de ne rien manquer : un sac à dos de 30 litres, qui lui permettrait d’emporter tout ce qu’il trouverait sur son chemin ou presque. Une lampe-torche, des gants et un tournevis, pour venir à bout de serrures récalcitrantes. Il regrettait de ne pas avoir d’arme à feu, en cas de mauvaise rencontre mais renonça à emporter un couteau pour se défendre. Il se jugea trop faible pour s’en servir utilement et craignait qu’un éventuel agresseur puisse retourner la lame contre lui. Il ne voyait pas non plus ce qu’il pouvait faire du pistolet de détresse ou de la carte qu’on lui avait remis dans son kit de survie.

*

Il ne remarqua même pas les cadavres qui, recouverts de neige, pourrissaient le long de la rue de Ménilmontant. Paris semblait désormais totalement désertée, comme si aucun être humain n’y était jamais passé. Une odeur pestilentielle envahissait les rues, un mélange d’ordures et – probablement – de mort.

Il ne croisa aucun volontaire de la Protection publique, aucune de ces combinaisons orange qui, ces derniers mois, patrouillaient en permanence dans les rues et dont il avait lui-même fait partie.

Il avait du mal à marcher. Il se rendit compte qu’il était resté inactif trop longtemps, ses muscles étaient engourdis, sa tête tournait et il avait du mal à respirer. Il mit près de quarante-cinq minutes à parcourir les deux petits kilomètres qui séparaient son domicile de la Halle générale.

La Halle était grande ouverte et totalement abandonnée. Il n’était visiblement pas le premier à venir se servir : des cagettes gisaient un peu partout, renversées sur des fruits pourris. Tout était saccagé, comme si une explosion avait renversé chaque objet.

Comprenant qu’il ne trouverait rien d’intéressant dans ce qui servait auparavant de salle d’accueil, il se résolut à s’aventurer dans l’édifice. Il tremblait de tout son corps, saisi par la peur mais également par le manque d’anxiolytique. Au fur et à mesure qu’il avançait, il se rassurait : il n’entendait aucun bruit et ne décelait aucune trace de présence humaine. Au bout d’un couloir, il finit par atteindre une petite pièce, équipée de quelques chaises et d’un lit au matelas déchiré par les rats. Il devait s’agir d’une sorte de salle de repos pour les volontaires. S’il pouvait trouver des médicaments, c’était ici. Il fouilla la pièce et finit par trouver ce qu’il cherchait : une petite boîte en métal à peine cachée sur le lit. Un coup de tournevis suffit à l’ouvrir. A l’intérieur : de l’argent – environ 500 euros – et des plaquettes de comprimés. Il s’agissait de trois tablettes complètes de vingt comprimés de Xanax de 0,5 mg. Soixante petites pastilles qui allaient lui assurer de ne pas sombrer dans l’angoisse avant la fin de l’hiver, qu’il fourra immédiatement dans sa poche gauche de pantalon. Il repartit sans emporter un seul billet avec lui mais en ayant pris soin d’avaler, immédiatement, un comprimé.

Alors qu’il regagnait la sortie de la Halle, le cerveau doucement anesthésié et serein d’avoir pu trouver ce qu’il cherchait, il entendit un bruit furtif. Il pouvait s’agir d’un bruit de verre ou d’une fenêtre mal fermée. Il n’eut pas la prudence de s’en inquiéter et se dirigea vers la pièce principale sans aucune précaution. Quelques mètres avant de quitter la Halle, alors même qu’il pouvait entrevoir la lumière du jour, un violent coup dans le ventre lui coupa la respiration et l’envoya en arrière.

*

L’agresseur avait l’avantage du terrain, de la surprise et semblait bien plus fort que lui. Alors qu’Antoine essayait de se relever, un deuxième coup dans le visage lui fracassa le nez. Il ne pouvait plus rien : son adversaire, d’une forte main droite lui compressait la  gorge, attendant l’asphyxie et, de sa main gauche, tâtait déjà ses poches à la recherche d’un butin quelconque. Pendant ce temps, Antoine essayait d’étendre son bras droit pour attraper son sac à dos.

Alors qu’il commençait à sérieusement manquer d’oxygène, il sentit la pression se relâcher – très légèrement – l’homme venait de trouver les plaquettes de Xanax. Il sembla un peu embêté de cette soudaine découverte et hésita une fraction de seconde entre son envie d’anxiolytique et la nécessité d’achever sa victime. Cet instant causa sa perte : Antoine eut le temps d’enfoncer son bras dans son sac, d’en sortir le tournevis et, d’un même geste, de le planter dans le flanc gauche de son agresseur. La pointe glissa le long d’une cote pour s’enfoncer, assez largement, dans le poumon. Antoine retira immédiatement l’outil d’une plaie dont jaillissait déjà beaucoup de sang. L’homme s’écroula et Antoine lui arracha les précieux médicaments des mains avant qu’il ne se mette à convulser. Son poumon, ou n’importe quel autre organe, était certainement touché. Cela n’importait plus.

Antoine profita de la situation pour, à son tour, faire les poches de sa victime. Il ressortit fièrement d’une poche intérieure de la veste bon marché que portait son agresseur une boîte pleine de Lexomil 6mg. Il se félicita de cette prise de guerre en absorbant immédiatement un comprimé.

Retrouvant peu à peu son calme, il porta le regard vers le visage de son agresseur : il s’agissait de Gaël, son ancien chef d’équipe. Il convulsait et du sang noir sortait de sa bouche.

L’esprit ainsi anesthésié par deux anxiolytiques, il rentra chez lui, satisfait d’avoir mené à bien la mission qu’il s’était fixée. Arrivé chez lui, il écrasa un comprimé de Xanax dans une conserve de cassoulet froid et, après deux larges rasades de vodka, s’endormit par terre.

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