Décembre 2020

La peste se propageait, suivant les circuits habituels des maladies, en ravageant en premier lieu les zones les plus pauvres. Le Vietnam, ciblé comme foyer principal de la maladie, vivait désormais coupé du monde. Les pays voisins avaient fermé leurs frontières et posté leurs troupes pour éviter tous mouvements de population. Pourtant, ces pays n’étaient pas non plus épargnés et l’embargo tenait davantage de la catharsis que de la mesure sanitaire.

Au 1er Décembre 2020, Hanoï déclarait 2,2 millions de cas de peste identifiés pour deux millions de morts soit une mortalité dépassant les 90%. Les autorités vietnamiennes jouaient sur la transparence totale afin de continuer à bénéficier de l’aide internationale. Certains les soupçonnaient même, sans réel fondement, de gonfler leurs chiffres afin de détourner une partie de la générosité mondiale.

Pourtant, d’après les experts dépêchés sur place, les données paraissaient cohérentes. Le pays, qui avait traversé le XXe siècle dans la tourmente des guerres, était aujourd’hui confronté à une armée invisible, qui le frappait avec d’autant plus de force qu’il était impossible de lui faire face. Le courage des Vietnamiens ne pouvait rien face aux bactéries.

Les journaux télévisés avaient affiné leurs bilans de l’épidémie en fin d’édition en proposant des schémas beaucoup plus pédagogiques afin que tous les spectateurs prennent bien conscience de l’ampleur de la catastrophe. Sur BFMTV, un panneau interactif montrait une grande carte du monde avec, en rouge, les pays dans lesquels s’étaient déclarés des cas de peste. Des petits bandeaux accolés à chaque pays indiquaient le nombre de cas et le nombre de morts qui étaient à peu de choses près le même. Cette maladie n’offrait aucun espoir et s’avérait presque systématiquement fatale.

Toutefois, ce décompte continuait de paraître assez vain, tant les informations manquaient. En Chine, les autorités de Pékin communiquaient des chiffres incohérents et contradictoires, si bien qu’il était absolument impossible de connaître l’étendue de la maladie au sein du pays le plus peuplé de la planète. Personne ne s’en souciait d’ailleurs vraiment, étant donné que les déplacements avaient été presque entièrement suspendus. Plus personne n’entrait ou ne sortait de l’Empire du Milieu, et tant pis pour les dizaines de millions de chinois de la diaspora qui ne reverraient jamais leurs proches et pour les centaines de milliers d’expatriés coincés en Chine.

Pékin avait appliqué le même protocole que les Européens et renforcé le confinement en empêchant strictement tout déplacements hors de la zone de résidence afin d’éviter la propagation. La mesure s’avérait contreproductive, les densités de population dans les villes étaient telles que la bactérie se démultipliait à une vitesse affolante. Les rares nouvelles qui parvenaient en Europe faisaient état d’une mortalité atteignant près de 30% de la population à Shenzhen et à Wuhan.

Personne, pourtant, ne s’émouvait du cas chinois. Certains journalistes vantaient même la capacité d’un gouvernement autoritaire à gérer la crise : peut-être que les autorités chinoises minoraient le nombre de décès mais au moins maintenaient-elle leur pays dans une relative stabilité. Ce n’était nullement le cas de leur voisin indien, déchiré à la fois par l’épidémie et par ce qui ressemblait de plus en plus à une guerre civile. Le Pakistan avait armé des groupes paramilitaires musulmans dans le Pendjab, le Rajasthan et le Gujarat afin de sécuriser sa propre frontière. Ces milices s’opposaient à l’armée régulière indienne, qui avait purgé son état-major de tout musulman, remplacés par des hindous fanatisés.

Amritsar, Jaipur ou Ahmedabad étaient désormais des terrains de bataille et les massacres de population n’étaient stoppés que par la recrudescence de l’épidémie, qui n’oubliait pas de décimer les belligérants en égale quantité.

Les médias rapportaient à longueur de journée ces scènes catastrophiques dans des pays qui se trouvaient, quelques semaines auparavant, à quelques heures d’avion. On peinait presque, maintenant, à imaginer que le tourisme avait pu exister et on doutait qu’il pût un jour reprendre comme avant.

Pourtant en Europe, le quotidien n’était pas si dramatique. Les mesures de confinement semblaient avoir pleinement rempli leur rôle si bien que la maladie était considéré comme « contrôlée ». Beaucoup de gens en étaient morts mais les experts étaient formels : le pic était atteint et le seuil épidémiologique ne serait pas franchi.

Une allocution remarquée du responsable de l’Autorité de Protection Publique en France, Guillaume Signan, début décembre 2020 rassura d’emblée toute la France : la réouverture des restaurants et bars « n’était plus qu’une question de jours ». On demanderait encore le respect de quelques règles élémentaires d’hygiène, comme le port de masques et de gants dans les transports publics, jusqu’à la fin de l’hiver mais il n’y avait plus lieu de s’inquiéter.

Il s’était montré un peu plus évasif sur la question de la réouverture des frontières, indiquant que cela dépendait en premier lieu de la situation dans les autres pays mais avait conclu sur une note qui ne pouvait que mener à l’optimisme.

*

Alors que l’Europe respirait, les Etats-Unis s’enfonçaient dans la crise la plus grave de leur Histoire depuis la Guerre de Sécession. Les groupements identitaires avaient fini par rassembler une large part de la population. A la suite de tensions internes, la Black Safety avait exclu toutes les personnes non afro-américaines. D’autres groupes s’étaient formés, sur la base de critères ethniques ou religieux.

Le Sud du pays, où les communautés hispaniques et afro-américaines étaient les plus importantes, était le plus touché par les troubles. Dans le Mississippi, la Géorgie ou l’Alabama, les milices noires contrôlaient des zones entières dans laquelle la police n’osait plus intervenir, de peur d’être contaminée ou d’essuyer un tir d’arme automatique. Des siècles d’oppression se renversaient et les rares Blancs qui n’avaient pas fui étaient persécutés, molestés ou simplement abattus.

En Floride, les immigrés cubains regagnaient leur pays d’origine par milliers. Les îles des Caraïbes n’avaient pas encore été touchées par la maladie et le régime de La Havane encourageait fortement cette ré-émigration massive de citoyens et de devises en envoyant des cargos au large des côtes américaines.

La situation était également très confuse au Texas et dans les Etats voisins. Les Hispaniques s’organisaient et s’armaient, attaquant régulièrement les bâtiments administratifs, symboles de l’Etat fédéral. La Maison-Blanche accusait sans preuve le Mexique d’être à l’origine de ces mouvements et menaçait de représailles.

Seules la Californie et le Mid-West demeuraient dans un état de relative stabilité. Mais la peste y sévissait comme ailleurs et les plus riches tentaient, par tous les moyens de regagner l’Europe. Malgré les annonces et la fermeture théorique de l’intégralité du Vieux Continent, des rumeurs disaient qu’il était encore possible, via l’Islande et la complaisance de certains douaniers, de rentrer en zone sécurisée. Mais il fallait faire vite. Compte-tenu de la situation, Bruxelles et Moscou ne tarderaient pas à mettre sous embargo toute l’Amérique du Nord.

Cette menace se fit plus pressante encore, après ce que les médias européens nommèrent ensuite les « événements de Baltimore ». Beaucoup de spécialistes considérèrent d’ailleurs ensuite cette date comme le véritable début de l’effondrement des Etats-Unis.

Tout commença dans la soirée du 8 décembre 2020 alors que des groupes isolés avaient décidé de s’attaquer aux pharmacies et hôpitaux de la ville pour récupérer des médicaments. Depuis près d’une semaine, l’Etat du Maryland avait cessé d’approvisionner les associations, créant de graves pénuries. Après plusieurs appels au calme, les responsables de la Black safety et des ONGs locales n’avaient pas pu empêcher les plus déterminés de trouver de quoi se soigner eux ou leurs proches.

Les attaques se déroulèrent pour la plupart sans violence. Pharmaciens, médecins et infirmiers ne demandaient pas mieux qu’à soigner, avec les rares médicaments dont ils disposaient encore. Pourtant, le Gouverneur du Maryland décida, au beau milieu de la nuit, d’envoyer la Garde Nationale. Il ne goutait pas ce désordre et cette remise en cause de ses décisions. Après tout, c’était lui qui avait décidé de réguler la distribution de médicaments. Il était persuadé que les stocks étaient mal utilisés, pour des gens qui n’étaient pas vraiment atteints par la peste. Il voulait garder de quoi soigner les vrais malades.

L’arrivée de la Garde Nationale n’eut pas l’effet escompté. La plupart des soldats mobilisés venaient de la région et connaissaient très bien les souffrances de ceux qui cherchaient désespérément à lutter contre l’épidémie. Ils refusèrent de tirer, certains allant jusqu’à aider les manifestants en enfonçant des vitrines à coups de blindés.

De très violents affrontements eurent lieu avec des policiers restés fidèles au Gouverneur et les morts s’accumulèrent tout au long de la nuit. Les combats tournèrent à l’avantage des rebelles de la garde nationale, qui décidèrent de pousser jusqu’à Annapolis, la capitale de l’Etat située à seulement 50 kilomètres au Sud de Baltimore.

Après une grande confusion, la Maryland State House fut investie par les mutins. Leur objectif était de montrer que l’Etat avait failli à ses obligations et n’avait pas su protéger les populations. Les journalistes des télévisions locales avaient été convoqués pour mettre en scène des excuses publiques. Mais les choses ne se déroulèrent pas comme prévu et, le Gouverneur fut finalement abattu d’une balle dans la tête, devant les caméras.

Dès l’après-midi, l’armée régulière américaine investissait et nettoyait le Maryland, couverte par les moqueries présidentielles sur les réseaux sociaux.

*

Antoine se sentait un peu en vacances. Après toutes ces années de travail, il voulait se reposer, au moins pour quelques semaines, avant de chercher activement un poste d’enseignant-chercheur. De toute façon, la plupart des Universités étaient fermées. Il n’y avait pas vraiment d’urgence et il en profitait pour terminer ses nuits par de longues grasses matinées. Il préférait largement dormir que de subir les expertises approximatives et terrifiantes des matinales de BFMTV.

Alors qu’il finissait son café, Antoine vit son téléphone vibrer. Le nom de Marc s’affichait sur l’écran, alors qu’ils ne s’étaient pas parlé depuis la soirée de son doctorat. Il finit par répondre, si Marc appelait c’était certainement pour s’excuser et il n’y avait pas de raisons pour rester fâchés. Mais la voix qu’il entendit n’était pas celle de son collègue, son interlocuteur paraissait préoccupé :

  • Bonjour Monsieur, vous êtes une connaissance de Marc c’est ça ?
  • Euh oui, oui.

Antoine pensa instinctivement que Marc avait perdu son portable et qu’un honnête passant l’ayant récupéré, essayait maintenant de le lui restituer. Mais le ton était administratif et ne correspondait pas à cette première hypothèse.

  • Je suis le Dr Dujean, de la Pitié Salpétrière… Nous aimerions vous voir au plus vite dans nos locaux.

Antoine, encore un peu endormi, ne demanda pas vraiment plus d’explications. Cette convocation à l’hôpital, compte-tenu des circonstances, ne lui parut, d’abord, pas si étrange. Marc avait très certainement attrapé la peste et il n’était pas impossible qu’Antoine fût son plus proche ami à Paris, et donc le seul contact à appeler en cas d’urgence. Il avait certainement dû, animé par la paranoïa et la curiosité, fouiner dans les hôpitaux pour en savoir plus et finir par se faire contaminer.

Il se prépara pour se rendre à l’hôpital et, à mesure qu’il se réveillait, prenait conscience de la gravité de la situation. Après tout, il n’était pas certain que Marc ait attrapé la peste, il pouvait avoir eu n’importe que type d’accident. La seule certitude qu’il put dégager en partant de chez lui fut que Marc devait se trouver dans un état grave puisqu’il n’était visiblement pas en mesure de parler.

Cela faisait des semaines qu’il n’avait pas fait un tel trajet en métro. Entre la fermeture de la plupart des lieux publics et les dernières corrections à apporter à sa thèse, il avait drastiquement limité sa zone d’action.

Il fut donc surpris, en voyant tous ces Parisiens affublés de masques et de gants de protection dans le métro qui l’emmenait vers La Pitié. La réalité gênante de l’épidémie se fit un peu plus précise et il ne fut pas le seul à sursauter lorsqu’un jeune homme se mit à tousser trop fortement. Malgré les protections, le microbe semblait se balader partout et devait d’ailleurs se trouver très à l’aise dans le dense métro parisien.

A part le fait que tout le monde portait masques et gants, le quotidien de la capitale restait sensiblement le même. Les commerces ne désemplissaient pas, la circulation y était toujours aussi chaotique et les visages semblaient fermés.

Antoine aperçut, en passant aux abords de la Gare d’Austerlitz, des blindés de l’armée. Malgré les annonces rassurantes de Signan, les mesures de sécurité ne paraissaient absolument pas levées.

A l’approche de l’hôpital, son ventre se noua. Des dizaines de corbillards étaient garés en bataille sur le trottoir du Boulevard de l’Hôpital. Des hommes et femmes en combinaisons de protection patrouillaient autour, établissant un périmètre de sécurité tacite. Antoine, qui avait passé toute la matinée à tenter d’établir de scénarios rassurants quant à l’état de Marc se mit à paniquer. L’imminence d’une mauvaise nouvelle lui paraissait maintenant évidente.

L’hôpital de la Pitié, qui se dressait devant lui ne pouvait en rien atténuer ses craintes. Le bâtiment n’avait pas été pensé pour être apaisant. Austère, glauque et absolument impersonnel, tout rappelait la permanence de la douleur et de la mort. Alors qu’il s’attendait à des contrôles renforcés en raison de l’épidémie, il fut surpris de passer l’entrée sans croiser le moindre agent de sécurité. Il n’allait pas souvent à l’hôpital mais le lieu lui parut inhabituellement vide.

Impatient d’être fixé, il se présenta à l’accueil et expliqua la situation à l’infirmière de permanence. Celle-ci ne parut pas surprise de sa demande et l’invita à attendre le Docteur Dujean. Il ne patienta pas cinq minutes avant de voir apparaître la petite silhouette du médecin urgentiste.

Dujean était un médecin passionné, proche de ses patients et de leurs familles. Son regard paisible et chaleureux mit tout de suite Antoine en confiance. Il oublia, quelques instants, que rien de plaisant ne devait l’attendre ici.

D’une voix paisible et grave, Dujean demanda à Antoine de le suivre. Il n’osait plus maintenant imaginer ce qu’il découvrirait à la fin de ce dédale d’escaliers et de couloirs. Dujean marchait vite, quelques pas devant lui, maintenant une distance suffisante pour éviter toute interaction et, surtout, toute question. Il s’arrêta enfin devant une porte, qu’il ouvrit d’un geste habitué tout en faisant signe à Antoine d’entrer. Une fois les deux hommes assis et la porte du bureau refermée, Dujean put expliquer à Antoine les raisons de sa présence :

  • Merci Monsieur de vous être présenté à nous. La démarche doit vous paraître… étrange. Je souhaiterais connaître vos liens avec Marc.
  • Nous enseignons dans la même université et nous prenons des cafés ensemble. Parfois. C’est quelqu’un d’un peu excentrique mais de très attachant.
  • Vous souvenez-vous de la dernière fois que vous lui avez parlé ?
  • Oui, il y a un mois, à l’occasion d’une soirée chez moi.
  • Aucune nouvelle depuis ?
  • Non.

Dujean parut un peu déçu, il aurait visiblement préféré une amitié plus profonde ou des contacts plus récents. Mais il devait s’en contenter. Antoine faisait partie des dix derniers numéros appelés par Marc. Il était d’ailleurs le seul de ces numéros à le connaître vraiment, les autres étant des traiteurs chinois ou des Uber. Conscient qu’il ne pouvait faire durer davantage cet entretien, Dujean aborda le cœur du problème et la raison pour laquelle il avait convoqué Antoine.

  • Nous avons retrouvé Marc dans la rue, la nuit dernière. Il nous a été amené par une patrouille du SAMU, dans un état critique.

Antoine blêmit. Le vague espoir qu’il entretenait de ne pas avoir à affronter une situation trop grave s’effondrait.

  • Monsieur, votre ami est dans le coma. Dans un état végétatif. Ses organes fonctionnent encore mais son cerveau est mort. Il ne se réveillera pas. En fait, la situation est délicate mais… nous avons besoin de l’accord de la famille pour effectuer des prélèvements d’organe. C’est pour ça que je vous ai contacté. Nous n’avons pas réussi à localiser et encore moins à contacter ses proches. A vrai dire… nous avons même mis beaucoup de temps à être sûr de son identité. Nous avons pu le retrouver dans nos fichiers grâce à une opération de la cheville effectuée il y a quelques années.

Antoine demeura silencieux. Ainsi, Marc était mort. Ou presque. Et le pire, c’est qu’il n’y avait  personne pour le pleurer. Il appartenait à Antoine de porter le deuil de cet Homme qu’il ne connaissait qu’à peine.

Dujean, quant à lui, arborait un léger sourire qui dissimulait mal sa satisfaction du travail accompli. Son rôle allait maintenant prendre fin. Il termina l’entretien, de la façon la plus compréhensive possible :

  • Tout ceci doit vous paraître étrange Monsieur et j’en suis bien navré… Mais je dois vous le demander formellement : connaissez-vous un moyen de contacter sa famille ?

Antoine n’en avait bien entendu pas la moindre idée. Il n’était même pas sûr que Marc ait encore des liens avec un quelconque membre de sa famille. Il ne l’avait jamais entendu parler de ses parents, d’éventuels frères ou sœurs. Il lui avait toujours paru très seul, il était peu probable que des proches s’intéressent vraiment à lui.

  • Dans ce cas, nous allons devoir procéder de façon moins… conventionnelle. Voyez-vous, Marc a subi un gros choc, il a certainement été renversé par une voiture. Mais certains de ses organes, notamment son foie, sont dans un état excellent. Nous aimerions pouvoir les prélever. Mais… compte-tenu de l’épidémie, nous ne pouvons plus procéder à ce type d’opération sans l’autorisation d’un membre de sa famille. Sa famille est loin, peut-être même nulle part. Chaque heure qui passe nous éloigne de la possibilité de sauver un autre patient en attente de greffe. Si vous acceptiez de signer cette décharge, nous aurions un papier officiel voyez-vous ?

Un peu étonné par cette demande, Antoine accepta sans aucune hésitation de signer cette autorisation. Si Marc avait une famille, il voyait difficilement ce qu’elle trouverait à lui reprocher.

Une fois le document signé, le Docteur Dujean parut, pour la première fois depuis le début de cet échange, hésitant. Il bégaya sa dernière question :

  • Je ne devrais pas vous le dire mais… Comprenez bien que Marc est sous respiration artificielle depuis près de 24h, dans le but de maintenir ses organes oxygénés. Son activité cérébrale est nulle, il est cliniquement mort. Une fois les organes prélevés… ce sera totalement terminé. Vous comprenez ?

Ce document signait donc l’arrêt de mort de Marc.

Dujean proposa à Antoine de le raccompagner, ce qu’il refusa. Ce médecin était sympathique mais il voulait mettre fin à cet échange et partir de l’hôpital au plus vite. Dujean lui indiqua le chemin à suivre pour regagner le hall et se permit même ce qu’Antoine comprit comme une blague :

  • Ah et tournez bien à gauche au bout du couloir et pas à droite. Vous vous retrouveriez dans l’aile des pestiférés !

*

Le froid semblait propice au recul de la maladie. Durant toute la première semaine de Décembre, particulièrement glaciale en Europe, le nombre de cas avait très sensiblement diminué. Le vieux continent put même s’enorgueillir, le 16 décembre 2020, d’une journée sans nouveau décès dû à la peste, le premier depuis l’annonce officielle de l’épidémie.

De fait, les bulletins de la Protection publique se faisaient de plus en plus rassurants. Il y avait encore des contaminations mais les chiffres diminuaient chaque jour. La peste n’effrayait plus l’Europe.

Pour plus de prudence, les mesures de confinement étaient tout de même maintenues. Personne n’était trop impatient de voir des foules s’entasser dans les grands magasins pour les achats de Noël. La maladie était contenue, absolument pas vaincue.

Tout le monde se rassurait pourtant et les discours prononcés sur les plateaux TV étaient sans appel : l’Europe avait parfaitement géré la situation, montré une magnifique coordination qui, peut-être préfigurait une nouvelle structuration politique et économique du continent.

Noël approchait et les Français ne s’intéressaient plus vraiment à l’épidémie. Certes, on voyait encore ces ambulances, pleines de médecins en combinaison, sillonner les rues mais elles n’effrayaient plus. Ceux qui mourraient maintenant devaient faire partie des dernières victimes : ils n’avaient tout simplement pas eu de chance.

Dans une allocution remarquée, le Premier Ministre annonça que toutes les mesures mises en place seraient, « prochainement » levées. Adepte des bons mots, le chef du gouvernement relativisa ces quelques semaines au ralenti en les comparant à une « bonne grève à la française ». Les familles des victimes de l’épidémie en furent offusquées mais le trait d’esprit fit son effet et rassura les Français.

Les mesures de confinement ne dérangeaient de toute façon plus grand monde. On s’était rapidement habitué à ne pas aller aux concerts ou aux matchs de foot.

Progressivement, tout au long du mois de décembre, certains établissements furent autorisés à rouvrir leurs portes. On commença par les petites structures, pour éviter les trop gros rassemblements mais l’essentiel était sauvé tant que l’on pouvait manger au restaurant ou boire un verre au comptoir.

Les écoles et universités, quant à elles, restaient fermées jusqu’à la fin des vacances de Noël.

Les médias reprirent leurs sujets habituels, les querelles politiques et les spéculations économiques, reléguant l’épidémie de peste à « l’actualité internationale ». Car, si l’Europe n’était plus en danger, le reste du monde, lui n’était pas encore sorti d’affaire. Le Sud-Est asiatique tentait par tous les moyens de juguler la progression de l’épidémie, sans succès. Les grandes métropoles comme Hanoi, Bangkok et Jakarta commençaient seulement à mettre des mesures de confinements, extrêmement restrictives. Les gens étaient cloitrés chez eux et l’armée se chargeait du ravitaillement. Les rares images qui parvenaient à sortir de ces pays verrouillés étaient terrifiantes. Ces villes d’ordinaire si animées se retrouvaient paralysées par le silence et la mort.

La Une du Paris Match du 17 décembre 2020 marqua particulièrement les esprits. On y voyait des buchers dressés à la hâte dans la banlieue de Jakarta au milieu desquels brûlaient des centaines, peut-être des milliers de cadavres. Les photos étaient floues, elles avaient été prises par un militaire soudoyé par des journalistes australiens, mais ce qu’elles représentaient était tout à fait évident.

Le dossier spécial que l’hebdomadaire consacra à la « Peste asiatique » montrait d’autres scènes terribles : des rues vides de Hanoi aux patrouilles de militaires emportant des camions entiers de cadavres à Sumatra. Le plus effrayant demeurait ces  récits de réfugiés birmans, indiens et bengalis qui tentaient de passer leurs frontières pour fuir les violences de leurs pays et que l’armée thaïlandaise abattait systématiquement et sans sommation.

Les plus grandes inquiétudes concernaient la Chine mais aucun journaliste n’avait pu passer les frontières d’un pays désormais complètement coupé du monde. Les autorités chinoises avaient interdit tout contact avec l’extérieur et absolument personne n’était en mesure de faire état de la situation exacte du géant asiatique.

*

Au cabinet Raimbourg, l’ambiance était plutôt à la satisfaction et les conseillers se félicitaient d’avoir aussi bien géré la crise. La cote de popularité d’Inès était au plus haut et il était certain, désormais, que la réforme de la sécurité sociale passerait sans encombre. On ne pouvait rien refuser à une Ministre qui avait sauvé le pays d’un dangereux péril.

Alors que l’année 2020 se terminait, en France, moins de 20 000 personnes étaient officiellement mortes de la peste. Trop, bien sûr, mais bien moins que ce que les prévisions les plus basses de l’OMS avaient prévu. Qui plus est, à de rares exceptions près, la peste avait emporté des personnes fragiles, âgées ou déjà malades.

Les températures s’effondraient et le moral de l’opinion hexagonale n’avait jamais été aussi bon.

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