Avril 2021

L’aéroport de Roissy tournait au ralenti et il était difficile de s’imaginer que, à peine un mois auparavant, un avion y atterrissait toutes les trente secondes. Maintenant que le trafic aérien mondial était suspendu, les quatre pistes du deuxième aéroport européen semblaient bien inutiles.

Seuls quelques avions cargos étaient encore autorisés à se poser. Ils transportaient les produits et matières premières que la France ne pouvait pas produire elle-même. L’Uranium, en particulier, était particulièrement précieux. Comme il était devenu très difficile d’acheminer du pétrole ou du gaz, la France faisait tourner ses centrales nucléaires à plein régime pour fournir de l’électricité à sa population et à ses voisins.

De ce fait, compte-tenu de l’aspect stratégique de ces convois, l’aéroport était entièrement géré par l’armée. Les vols eux-mêmes étaient escortés par trois Rafales et, une fois l’avion posé, plusieurs équipes s’occupaient de décontaminer l’appareil et l’équipage. Les précieux matériaux étaient ensuite acheminés à destination sous haute sécurité.

Le Terminal 2E, point de départ des vols long-courriers d’Air France, ressemblait maintenant davantage à une caserne : des lits de camps avaient été installés un peu partout, de même que toutes sortes d’installations permettant aux militaires de contrôler la bonne marche des opérations. Des équipes de la Protection publique étaient également présentes, pour s’assurer qu’aucun membre d’équipage ne revenait contaminé de son voyage.

Rien n’était caché aux Français des nouveaux usages de Roissy. Tout le monde comprenait la nécessité de suspendre, pour un moment, ses voyages. Et de toute façon, personne n’aurait eu l’idée d’aller à New York ou à Bangkok par ces temps-là.

Ce qui était moins avouable était la façon dont ces avions étaient remplis. Certaines denrées se récupéraient dans des zones compliquées d’Afrique ou d’Asie. Il n’était plus question de demander les services des forces de l’ordre locales, trop occupées à tenter d’éviter le chaos total. Pour obtenir ce dont elle avait besoin pour sa survie, la France envoyait ses meilleurs soldats piller les ressources de pays en pleine désintégration.

Ce n’était pas vraiment du vol, se disait-on, puisqu’aucune administration n’était en mesure de réclamer quoique ce soit dans les zones concernées. Et il ne s’agissait pas du tout d’une spécificité française puisque tous les Etats possédant encore une armée fonctionnelle faisaient exactement la même chose.

*

Les semaines étaient devenues de plus en plus monotones et ne se distinguaient que difficilement des week-ends. Ce vendredi soir pourtant, Antoine et Marion avaient décidé de « marquer le coup » en s’offrant un bon repas. L’ambiance de fin du monde s’avérait au final assez propice à savourer tous les instants de la vie et ce n’était certainement pas les quantités excessives de gras et d’alcool qu’ils allaient ingurgiter qui affecterait la progression de l’épidémie.

Antoine se rendit ainsi chez l’un des rares traiteurs de son quartier encore ouvert. Il n’était visiblement pas le seul à vouloir sauver l’humanité en mangeant trop : une trentaine de personnes patientaient dehors. Ce genre de rassemblement était, théoriquement, prohibé par les mesures de confinement mises en place mais aucune des patrouilles de Police ou de la Protection publique qui passèrent devant la boutique n’y trouvèrent à redire. La vie était déjà bien assez angoissante, on pouvait autoriser les gens à se nourrir correctement.

Antoine acheta de la charcuterie, du fromage, quelques plats cuisinés et beaucoup de vins. Il reconnut parmi les commis qui s’affairaient Romain,  un camarade de Lycée et discuta avec lui rapidement, le temps de la préparation de sa commande. Ce dernier lui confia que la boutique allait bientôt fermer. La Protection publique avait émis un arrêté invitant tous les commerçants à se regrouper dans des Halles générales. Ces Halles étaient en cours d’installation dans les lieux offrant suffisamment d’espace, d’anciens marchés couverts principalement. L’idée était de permettre aux commerçants de poursuivre leurs activités – et accessoirement de nourrir la population – tout en contrôlant drastiquement les produits vendus. En plus, comme leur avait affirmé la Protection publique, cela permettrait de mieux filtrer les clients et d’éviter aux vendeurs d’être exposés à la maladie.

Selon Romain, il s’agissait d’une bonne mesure même si quelques ajustements logistiques étaient nécessaires. Lui-même n’en pouvait plus d’être en interaction permanente avec des clients potentiellement contaminés.

En rentrant, Antoine réalisa qu’il n’avait jamais réellement envisagé être contaminé. En passant une grande partie de leurs journées enfermées dans leur appartement, Marion et Antoine limitaient fortement les risques d’exposition à la bactérie. Ils sortaient rarement et toujours avec leurs masques et gants de protection ; même il s’agissait avant tout d’une obligation ; les contrevenants recevaient une lourde amende et pouvaient même être temporairement incarcérés en cas de récidive.

En à peine un mois, tout le monde s’était habitué à ces mesures et à voir des gens masqués dans la rue. Certains avaient d’ailleurs surenchéri, ne se contentant pas des kits de protection distribués gratuitement par la Protection publique. De nombreux sites rivalisaient pour proposer des masques « 100% hermétiques » ; « Protection maximale » ou « Contamination impossible ». Dans les rues de Paris, on croisait parfois des tenues proches du scaphandre.

*

Antoine et Marion préparèrent leur dîner ensemble, en prenant soin d’éteindre la télé. Ils ne voulaient, pour cette soirée, aucune perturbation et aucun rappel à l’actualité. L’idée était justement d’oublier, de passer du bon temps et de se faire plaisir. Le foie gras était délicieux et Romain avait été très généreux dans la découpe. Ils n’avaient presque plus faim lorsqu’ils entamèrent le chevreuil en croute et les demi-homards. Le fromage fut mangé par gourmandise et le dessert dut attendre un peu.

Ils n’avaient pas passé une aussi bonne soirée depuis longtemps. Aidés par l’alcool, leurs têtes et leurs cœurs oublièrent sincèrement l’épidémie. Plus rien n’existait à part eux, ces bouteilles de vin et ces plats trop riches.  

*

Ils avaient très nettement abusé d’alcool et c’est l’esprit embrumé qu’Antoine se réveilla aux alentours de 11h. Il avait très mal au crâne et décida de se faire du café alors que Marion dormait encore. C’est en se levant qu’il se rendit compte qu’il lui était très difficile de marcher. Son corps était intégralement courbaturé.

Il parvint tout de même à regagner la cuisine mais la station debout lui était extrêmement pénible. Il avait l’impression d’avoir soudainement vieilli de vingt ans. Il prit un Doliprane et se recoucha, espérant faire passer cette sévère gueule de bois.

Alors que midi était largement dépassé et que Marion faisait passer son mal de tête devant la télé, l’état d’Antoine se dégrada : il fut pris de fortes fièvres et il sentait sa poitrine se compresser à chaque respiration. Désormais incapable de se lever et encore moins de parcourir les quelques mètres qui le séparait du salon, il appela Marion depuis son téléphone. Il lui demanda d’appeler un médecin, ce qu’elle fit immédiatement.

Aucun des deux n’osa prononcer le mot, comme si le simple fait d’en parler invoquerait le mal. Pourtant ils y pensaient, ils connaissaient ces symptômes, ceux dont parlaient en permanence les sports de prévention de l’INPES.

Le médecin arriva rapidement, équipé de toutes les protections d’usage. Il avait l’air pressé et concentré, visiblement Antoine ne serait pas son seul patient de la journée. La consultation fut extrêmement rapide. Antoine avait une fièvre si forte, qu’il n’y eut même pas besoin de thermomètre pour la jauger et lorsque le médecin lui demanda d’ôter son tee-shirt, Marion put voir depuis son canapé les deux énormes bubons qui avaient poussé sous son bras droit. Le diagnostic était si évident que le médecin ne prit même pas la peine de l’exprimer.

Il expliqua à Marion qu’il allait appeler une équipe de la Protection publique qui viendrait chercher Antoine. Son état était relativement grave et nécessitait une prise en charge immédiate. Il conseilla à Marion de se rendre, elle aussi, au plus vite à l’hôpital.

L’équipe de la Protection publique arriva à peine un quart d’heure après le départ du médecin. Six personnes en combinaison orange, équipées de masques et de gants parfaitement étanches pénétrèrent dans l’appartement d’Antoine. Marion n’avait encore jamais vu en vrai ces équipes chargées des « évacuations ». Ils avaient l’air appliqué et suivait un protocole parfaitement établi. Deux d’entre eux portaient un brassard violet sur lequel avait brodé le sigle « DH » pour « Dernier Homme ».

Alors que ses collègues déposaient au milieu du salon une grosse caisse grise, le Docteur Fillot se présenta à Marion et lui expliqua la procédure : avant d’être transporté, Antoine devait être « stérilisé ». On allait lui appliquer un produit spécial qui décontaminerait sa peau. L’appartement, également, allait être « nettoyé ». Marion était invitée à quitter les lieux dès que possible, à se décontaminer également et à se rendre à l’hôpital pour une injection de gentamicine, un antibiotique très puissant. Le protocole paraissait clair et efficace.

Antoine, trop affaibli, fut déshabillé par deux infirmiers et « décontaminé » dans sa baignoire. L’opération ne dura pas dix minutes mais une forte odeur de chlore imprégna immédiatement l’appartement. Pendant que l’on préparait Antoine, deux autres personnes s’occupèrent du salon. A l’aide d’une sorte de jet qui ressemblait à un karcher, ils nettoyèrent les lieux. Le Docteur Fillot expliqua que le liquide pulvérisé était un puissant germicide, sans danger pour les êtres humains.

Les infirmiers qui avaient décontaminé Antoine lui enfilèrent une combinaison et des gants. On lui appliqua également un masque à oxygène. Tout ça se fit sous la totale passivité d’Antoine. Il paraissait plongé dans un profond sommeil, quasi comateux. Les bactéries l’attaquaient de toutes parts et son organisme fournissait un effort jamais sollicité auparavant. Son corps entier n’avait plus qu’une seule mission : survivre.

On l’installa sur un brancard, qui fut immédiatement recouvert d’une bâche en plastique. Il s’agissait de brancards spéciaux, créés par une entreprise espagnole et qui garantissaient une parfaite étanchéité. L’air était filtré et aucune bactérie ne pouvait sortir de cette poche.

En moins de 30 minutes, l’opération fut terminée. Le Docteur Fillot prit les coordonnées de Marion. Il ne savait pas encore où ils emmenaient Antoine, cela dépendait des lits disponibles. Le nom de l’hôpital et le numéro de chambre lui seraient communiqués par texto dès que possible.

Marion quitta l’appartement d’Antoine avec lui. Alors que l’ambulance partait, emmenant son compagnon vers un destin incertain, elle se retrouva seule et sans réel projet. Elle ne savait pas comment combler l’attente et décida, plus pour s’occuper l’esprit que pour satisfaire les recommandations médicales, de se rendre dans un hôpital afin de recevoir une injection d’antibiotiques.

Elle se dirigea vers l’hôpital Saint-Louis. Ce n’était pas le plus proche mais la balade était agréable et lui permettrait peut-être de ne pas trop penser à la situation. Elle passa par la Rue Saint-Maur, habituellement très animée par de nombreux bars et restaurants. Tous étaient fermés, ce qui donnait à la rue un caractère un peu déprimant. La plupart des commerces alimentaires avaient fermé, eux-aussi, en raison du manque d’approvisionnement.

A bout de la rue, au croisement avec l’Avenue Parmentier, la circulation semblait complétement bloquée. Les embouteillages étaient de plus en plus fréquents depuis la fermeture des transports publics mais, en s’approchant, Marion constata que celui-ci était dû à un barrage de policiers, qui condamnait les accès à l’hôpital. Seules les ambulances étaient autorisées à passer.

Marion hésita à faire demi-tour mais considéra que son ordonnance devait certainement faire office de laisser passer. Après tout, elle avait obligation de se rendre à l’hôpital.

Elle n’eut même pas à négocier et, lorsqu’elle montra son papier, les policiers la laissèrent passer en s’écartant bien d’elle comme si, déjà, elle était contaminée. Ils ne risquaient pourtant pas grand-chose, la Protection publique avait mis à leur disposition des combinaisons totalement hermétiques, avec des masques semblant directement sortir des tranchées. Des gants épais, serrés à mi bras, protégeaient leurs mains et étaient détruits tous les soirs.

Marion remonta la rue Alibert, bloquée à la circulation mais très animée par une noria quasi-ininterrompue d’ambulances. Tout le monde semblait extrêmement affairé et les combinaisons rendaient le tout encore plus impersonnel. On aurait dit qu’une armée de robots essayait, maladroitement, de venir en aide aux humains.

C’était la première fois que Marion prenait conscience de l’ampleur de la catastrophe dans son pays. Les abords – et a fortiori l’intérieur – des hôpitaux ayant été totalement interdits aux journalistes, personne ne savait exactement ce qu’il s’y passait. Officiellement, il s’agissait de préserver l’intimité des victimes et de leurs proches. Mais en réalité, personne ne souhaitait voir circuler ces images anxiogènes, de brancards entassés et de corps dans des sacs noirs, étalés à même le sol.

Sans que personne ne s’intéresse à elle, Marion parvint à l’accueil. Elle s’adressa à la personne qui paraissait en charge des admissions et se contenta de lui tendre son ordonnance, sans trop savoir comment présenter sa démarche.

  • Vous venez pour une injection préventive c’est ça ? Très bien, relevez votre manche droite s’il vous plait.

La standardiste ouvrit un petit coffre réfrigéré, dont elle sortit une seringue. Après avoir rapidement nettoyé le bras de Marion, elle procéda à l’injection. En moins de 30 secondes l’affaire fut entendue.

  • C’est bon, vous pouvez repartir. Vous ressentirez peut-être des faiblesses et des nausées pendant quelques jours mais ça passera vite.

Avant de s’en aller, Marion demanda pourquoi ce traitement n’était pas distribué plus largement, à tout le monde. Elle gardait encore quelques réflexes de la conseillère politique qu’elle était il n’y a pas si longtemps. On lui expliqua qu’il n’était réservé qu’aux personnes qui avaient été directement exposées. Il s’agissait de détruire les potentiels germes. Il n’était pas préventif et n’empêchait pas une contamination ultérieure.

Sans être bien certaine de l’efficacité et de l’utilité de ce qu’elle venait de faire, Marion rentra chez elle.

Ce ne fut qu’une fois installée dans son canapé qu’elle craqua véritablement. Elle venait de voir comment étaient traités les malades et elle s’imaginait Antoine, quelque part, en train d’agoniser. Elle ne savait même pas où il était et n’avait aucun moyen de le savoir.

C’était la première fois que la maladie frappait près d’elle et elle frappait au plus proche. Elle ne savait pas qui appeler, qui pourrait l’écouter, la comprendre et la consoler. Elle ne se connaissait aucun proche ayant connu de contamination. Elle finit par appeler sa mère qui fit ce qu’elle put pour la rassurer. Antoine était jeune, en pleine forme, traités par les meilleurs médecins de la planète. Si certains s’en sortaient – et certains s’en sortaient, les informations parlaient beaucoup d’eux – Antoine serait parmi ceux-là, c’était une évidence. Vraiment, sa mère fit tout ce qu’elle put pour atténuer les craintes de sa fille. Mais les mots d’une mère ne pouvaient pas recouvrir une réalité si angoissante. En raccrochant, tremblante, Marion comprit qu’elle était seule.

*

Rien ne distinguait les jours des nuits, le sommeil de l’éveil. Antoine ne ressentait plus son corps, mises à part les douleurs atroces qui lui déchiraient la poitrine. Il lui semblait que ses poumons débordaient et pouvaient exploser à tout instant. Ou peut-être étaient-ce ses côtes qui rétrécissaient jusqu’à cisailler ses entrailles. Il ne savait plus rien de lui-même, la fièvre – ou peut-être la morphine – emportait son esprit loin des vivants.

Il percevait autour de lui, comme un spectateur d’une mauvaise œuvre, une lutte à mort que se menait des bactéries surentrainées et déterminées et son système immunitaire, entièrement mobilisé. La guerre était rude, chaque camp subissait de lourdes pertes, mais Antoine sentait que son armée ne flanchait pas et que toutes les attaques étaient contrées. Mais pouvait-il encore tenir longtemps ? Et quel serait le prix, pour lui, de ces combats ?

*

Il était seul, dans une chambre aussi hermétique qu’anonyme du centre hospitalier de Jossigny, en Seine-et-Marne. Le lieu, réquisitionné par la Protection publique, n’accueillait plus que des malades de la peste. Les alentours, une zone industrielle et un centre commercial, avait également été vidés voire partiellement investis pour accueillir certains malades. La proximité du centre commercial du Val d’Europe et du parc d’attraction Disneyland n’étaient pas un problème, ces endroits étant, comme beaucoup, fermés depuis la reprise de l’épidémie.

Il s’agissait de l’un des multiples hôpitaux de campagne qui faisaient l’objet de tant de fantasmes. Et il fallait bien avouer que le centre et ses abords étaient verrouillés par des mesures de sécurité hors normes, digne de susciter la suspicion. Il était interdit de circuler à moins de 2 kilomètres de l’hôpital : les portions de la D231, de la D345 et de la D344 permettant l’accès au lieu avaient été entièrement fermées et des blindés Griffon étaient postés tous les cent mètres pour dissuader les curieux. Des militaires patrouillaient également, en combinaison hermétique couleur treillis, lourdement armés. Des barrières de sécurité empêchaient aux véhicules de forcer le passage. Des drones d’interception quadrillaient le ciel pour éviter toute photo aérienne dérobée. Il était absolument impossible de savoir ce qu’il se passait derrière ces protections.

Les environs de l’hôpital étaient bouclés et le seul accès possible se faisait par un ancien rond-point réaménagé en check-point, à un kilomètre environ de l’entrée de l’hôpital. Seules les ambulances étaient autorisées à le franchir. Les prestataires de restauration et les fournisseurs de médicaments devaient laisser leurs cargaisons, qui étaient acheminées ensuite par les militaires. Quelques chercheurs ou officiels pouvaient parfois passer mais devaient pour cela justifier d’un nombre conséquent d’autorisations.

Aucun journaliste – malgré quelques tentatives plus ou moins acrobatiques – n’était parvenu à déjouer la protection de ces forteresses qui fonctionnaient toutes sur le même modèle. Il y en avait une centaine, en France, même si personne ne pouvait confirmer ce chiffre.

Le réel objectif de ces hôpitaux était d’isoler les malades qui tardaient à mourir. Pour ceux qui arrivaient aux urgences dans les centres parisiens, il était souvent trop tard : beaucoup mourraient avant même d’avoir pu consulter un médecin. Leur cas ne posait alors pas grand problème : leurs corps étaient instantanément et définitivement enfermés dans des caissons totalement étanches et remis aux familles. Leur sort n’intéressait plus l’administration.

Mais certains cas, les jeunes comme Antoine en particulier, résistaient mieux. Il était impératif de les isoler car ces patients étaient hautement contagieux. Les hôpitaux retirés furent donc rapidement considérés comme la meilleure des options pour accueillir ces cas compliqués. Pour beaucoup, l’issue restait inchangée : l’écrin hermétique pour l’éternité. Pour d’autres, rares, la guérison puis la sortie. Il était acquis que les survivants ne présentaient plus, par la suite, de risque de contamination pour eux-mêmes ni pour les autres.

Les médecins ne savaient pas encore quelle serait la voie d’Antoine. Il luttait mais s’affaiblissait de jour en jour.

*

Marion n’était bien sûr pas autorisée à rendre visite à Antoine. Elle ne pouvait même pas s’approcher de l’hôpital et ne n’en avait d’ailleurs aucune envie. Elle se contentait des textos de « ProtecInfos », un service qui informait les proches des malades de l’évolution de leur cas. Après 24h sans aucune nouvelle, le premier message avait indiqué à Marion qu’Antoine se trouvait à l’hôpital de Jossigny, dans un état « B4 », stade avancé-pronostic réservé. Il lui était formellement défendu de se rendre à l’hôpital et elle était invitée à transmettre ces informations « aux personnes intéressées ». Elle avait fait suivre le message aux parents et à la sœur d’Antoine, sans aucune nouvelle de leur part.

*

Au matin du quatrième jour d’hospitalisation d’Antoine, Marion reçut comme simple message « état général amélioré – en cours de confirmation vers état A5-guérison possible ». Elle ne comprit pas tout de suite qu’Antoine était sauvé, qu’il n’allait pas mourir de la peste et qu’il allait bientôt pouvoir la rejoindre.

Lui-même, cloué à son lit d’hôpital, ne se sentait pas vraiment guéri. Hagard, il gardait les yeux fixés sur les nombreuses poches de médicaments auxquelles il était relié. Aucune, à part la morphine, ne semblait avoir le moindre effet sur lui. Pourtant, on le lui répétait depuis ce matin : il était en cours de guérison.

La veille, il avait nettement perçu une amélioration de son état. Il était capable de se tenir assis, de parler – mollement – avec les infirmiers et même de manger un peu. Cela ne l’avait pas vraiment rassuré : il savait que la peste laissait toujours un temps de répit avant d’asséner le coup de grâce et que ce regain de forme pouvait en réalité être son arrêt de mort. Personne, d’ailleurs, parmi le personnel hospitalier n’avait trop osé se réjouir, ils avaient vu trop de malades mourir après s’être crus sauvés.

Le lendemain, l’épreuve de la nuit passée et son état toujours en voie d’amélioration, les médecins avaient commencé à faire preuve de plus d’optimisme. Ils avaient alors procédé à toutes les analyses d’usage pour déterminer si le bacille de peste agissait encore dans son organisme.

*

Antoine put profiter de son premier vrai repas en quatre jours : une cuisse de poulet tiède accompagnée de purée trop liquide. Il l’apprécia comme si cela avait été son tout premier repas, il s’émerveilla de ces petits morceaux de viande trempés dans de la pomme de terre comme s’il n’en avait jamais gouté auparavant et, son assiette terminée, fut certain de n’avoir jamais aussi bien mangé de sa vie.

Alors qu’il se délectait de chaque cuillère de son yaourt à la fraise Mamie Nova, le Professeur Koulibaly entra fièrement dans sa chambre et sa planta devant lui, rayonnant. Le masque barrant son visage cachait son sourire mais découvrait des yeux emplis d’une sincère joie. C’était le premier cas de guérison dans son hôpital de Jossigny. Il savait qu’il n’y était pour rien mais il ne pouvait s’empêcher d’être heureux d’être là et d’assister à l’un de ces rares moments.

Il hésita un peu avant de parler et semblait aussi admiratif qu’impressionné. Antoine, encore affaibli, en blouse d’hôpital et concentré sur son plateau repas, n’avait pourtant pas grand-chose d’intimidant. Mais il était guéri et cela suffisait pour que l’éminent Professeur Koulibaly le considère avec certains égards. Comprenant qu’il n’y avait pas de mots à la hauteur de la situation, il se contenta d’un langage médical et procédurier :

  • Monsieur, nous avons le résultat des tests faits ce matin. Votre état s’est stabilisé en A5, ce qui signifie que la maladie ne progresse plus dans votre organisme. Le bacille est neutralisé. Cependant, vous restez en phase transitoire, durant laquelle vous demeurez potentiellement contagieux. Nous allons attendre quelques jours, avant confirmation d’un état A2, avant de vous laisser regagner votre domicile.

Antoine accueillit cette nouvelle d’un sourire sage et sans excès. Il n’avait aucune envie de hurler de joie et n’en avait d’ailleurs tout simplement pas la force. Il se contenta des remerciements d’usage et demanda au Professeur comment allait Marion. Il se rendait compte, en reprenant ses esprits, qu’elle aussi avait pu être contaminée et qu’elle n’avait peut-être pas eu sa chance.

*

Après trois jours « en surveillance », Antoine put enfin quitter l’hôpital. Il avait été autorisé, durant cette période, à récupérer son smartphone, ce qui lui avait permis d’échanger avec Marion et de la rassurer. Il s’était d’ailleurs étonné qu’on lui accorde si facilement des contacts extérieurs, alors même que le lieu était intégralement interdit au public. Mais en y réfléchissant, il s’était rendu compte qu’il n’aurait pas pu trahir grand-chose de la réalité des lieux : il n’était pas autorisé à quitter sa chambre et sa fenêtre donnait sur le toit de la cantine. Il n’avait pas plus d’informations sur ce qui se déroulait dans cet hôpital que n’en avait le reste du monde.

Le protocole de sortie était presque aussi contraignant que les contrôles d’accès. Avant même de quitter de sa chambre, on lui remit une dotation : une combinaison orange dernier cri de la Protection publique. Il se demanda pourquoi on lui remettait une telle protection, alors même qu’il n’était plus censé être concerné par la maladie. On lui opposa qu’il pouvait encore être porteur de quelques germes et qu’il fallait éviter tout risque. Le port du masque, toutefois, lui était dispensé. Il aurait pu protester et réclamer ses vêtements, ceux avec lesquels il pensait être arrivé à l’hôpital mais il n’insista pas. Ceci eut été sans effet, toutes ses affaires avait été brûlées et la robe de chambre qu’il portait depuis près d’une semaine était vouée à subir le même sort.

Escorté par trois infirmiers, il quitta ensuite sa chambre pour rejoindre le hall administratif. Sans se sentir prisonnier, il se sentit tout de même contraint. On l’empêchait clairement de trop prendre conscience du fonctionnement du centre. Le pas était trop rapide pour lui permettre de voler un regard vers la chambre d’un malade. Au nombre de portes – toutes fermées – qu’il croisa, il parvint tout de même à estimer le nombre de malades dans le couloir : une trentaine.

Le hall qui, avant l’épidémie, servait à accueillir les patients, était aujourd’hui un espace de bureaux, sur lesquels travaillaient une douzaine de personnes en combinaison. Des militaires patrouillaient, qui surveillaient autant qu’ils protégeaient.

A l’un de ces bureaux, Antoine reconnut le Professeur Koulibaly, vers qui il fut amené. Moins enthousiaste qu’au moment de sa guérison, le Professeur lui serra tout de même franchement la main et l’invita à s’assoir :

  • Bien, Antoine, vous allez maintenant nous quitter. Votre copine Marion vous attend dehors. Je ne sais pas trop quoi vous dire, vous êtes notre premier cas de guérison ici… J’espère que vous vous sentez un peu mieux.

Il tendit à Antoine une petite mallette et une pochette remplie de papiers.

  • Dans cette mallette, il y a un kit de survie. Elle est fournie aux survivants par la Protection publique. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans, vous verrez. Vous n’avez pas besoin de l’ouvrir tout suite j’imagine. De toute façon, elle est scellée par un mot de passe que vous trouverez dans ce tas de papiers. Il y a toutes sortes d’informations et je vous avoue que je n’ai pas pris la peine de tout lire… Le plus important, c’est ça.

Du tas de papiers, le Professeur Koulibaly sortit une petite carte plastifiée violette. Elle ressemblait à une sorte de permis de conduire.

  • Il s’agit de votre certificat de survie, vous verrez c’est très utile. Il y a un brassard violet également, je vous invite à le porter…Je n’ai plus qu’à vous souhaiter bonne chance Antoine. J’espère que le plus dur ne commence pas pour vous.

Sur ces mots énigmatiques, le Professeur écrasa une nouvelle fois la main d’Antoine et repartit s’occuper de ses patients.

*

Une fois sorti de l’hôpital, il profita du fait de ne pas avoir de masque pour prendre une grande inspiration d’air frais. A force de confinement et de masque filtrant – sans compter les jours en chambre hermétique – il avait oublié le bonheur simple du vent fouettant le visage et emplissant les poumons.

Enivré par cette puissante oxygénation, il tenta d’évaluer la situation : il était libre et vivant mais concrètement il ne savait pas exactement vers où il devait se diriger pour sortir de ce bunker. Il s’adressa à l’un des très nombreux militaires présents aux alentours pour demander le chemin à suivre. Il eut tout aussi bien pu s’adresser à une machine. A travers le masque noir totalement opaque, il était impossible de savoir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme ni de deviner un visage ou un regard. La combinaison couleur treillis était verrouillée par des gants et bottes noirs qui empêchaient à la peau le moindre contact avec l’air libre.

Le soldat parut un peu étonné qu’on s’adresse à lui. La plupart des gens avait pris l’habitude de faire de grands détours en les apercevant au loin, craignant d’être interpellés, ou pire. Pourtant, ils n’étaient pas là pour embêter qui que ce soit. Ils étaient là pour protéger un endroit et ils le protégeaient. Tant que personne ne s’approchait, le brave quidam n’avait pas de soucis à se faire.

Le militaire indiqua d’un bras tendu la marche à suivre, sans prononcer le moindre mot. Antoine le remercia et remonta la route. Il voyait, au loin, les blindés filtrer la circulation et décréta que Marion devait certainement se trouver derrière ce barrage.

Il lui fallut marcher le long de la Cour du Danube, une partie inaccessible au public, sur un petit kilomètre. Alors que les nouvelles mesures de confinement n’avaient pas un mois d’existence, le lieu semblait avoir été abandonné depuis des années. Les herbes folles et les arbres mal taillés bousculaient un paysage que l’Homme ne cherchait plus à maitriser. Des papiers volaient un peu partout et une odeur âcre inondait les lieux.

Antoine était encore faible et n’avait pas fait le moindre exercice physique depuis une semaine. Cette marche lui fut donc extrêmement pénible, d’autant qu’aucun militaire protégeant la route ne chercha à l’aider. A chacun de ses pas, des regards masqués se tournaient vers lui. Il se sentait comme un patrouilleur intrépide, égaré au milieu des lignes ennemis et pouvant être abattu à tout instant. Les militaires en faction n’était clairement pas habitué à voir quelqu’un sortir debout de cet hôpital.

Lorsqu’il vit Marion, enfin, de l’autre côté du rond-point, il comprit que son calvaire était terminé. Elle l’attendait, postée à côté de la petite Fiat Punto empruntée à une copine pour l’occasion. Elle flottait dans sa combinaison jaune et son masque aussi paraissait trop grand pour son visage. Antoine n’avait jamais été aussi heureux de voir qui que ce soit de sa vie et la serra de toutes ses forces contre lui.

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