Avril 2020

Quelques degrés de plus et l’apparition de doux rayons de soleil avaient suffi pour redonner à la rue de Belleville son animation habituelle. Ce n’était pas encore tout à fait le Printemps, mais ce mois d’Avril garantissait que les longs et mornes mois d’Hiver étaient terminés. Les terrasses reprenaient leurs droits sur la chaussée, encore protégées par des chauffages électriques d’appoint, et les commerçants chinois n’hésitaient pas à laisser leurs fruits et légumes dehors, ne craignant plus désormais la neige ou le froid.

Antoine s’était un peu attardé dans le Parc de Belleville, profitant du calme qu’il offrait aux premières heures de la journée. A part quelques poussettes et employés de la Ville chargés d’entretenir les lieux, il n’y avait pas grand monde pour perturber la vue majestueuse offerte sur Paris et son animation. A peine entendait-on, au loin, les bruits de moteur et de klaxons du Boulevard.

Il aurait pu rester encore longtemps, assis sur ce banc, à contempler sa ville qui semblait s’étaler bien au-delà des collines que l’on voyait poindre au Sud. Sur ces quelques kilomètres carrés, des millions d’habitants s’entassaient et s’agitaient.

Antoine eut une pensée diffuse pour tous ces gens qu’il ne connaitrait jamais alors qu’ils étaient là, sous ses yeux. Certains d’entre eux auraient pu être ses amis ou peut-être même davantage mais c’était un fait que le sociologue qu’il était connaissait bien : les rencontres étaient avant tout le fruit du plus complet hasard.

Il regagna la station de métro en contre-bas du Parc. Il n’était pas pressé, son cours ne commençait que dans une heure. Il avait depuis longtemps pris l’habitude de prendre de l’avance lorsqu’il avait un rendez-vous. A Paris plus qu’ailleurs, il détestait avoir à courir pour attraper un métro ou un bus. Partir avec 15 ou 20 minutes d’avance lui permettait de prendre son temps et d’arriver plus détendu à l’Université.

Depuis deux ans, Antoine enseignait la sociologie à La Sorbonne. Chose relativement rare pour les trentenaires des années 2020, il était parvenu à allier travail et passion même s’il n’avait pas, pour cela, choisi la voie la plus facile. Après une Licence Anglais-Allemand, il avait gravité dans le milieu aussi précaire que concurrentiel de la traduction, acceptant les piges mal payées et les travaux rébarbatifs. Après trois années à traduire des actes administratifs pour des demandes d’obtention de visas, il s’était décidé à reprendre ses études.

En réalité, il avait toujours eu ce projet en tête. Il n’avait jamais envisagé les traductions comme autre chose qu’un gagne-pain, son véritable intérêt était ailleurs : il voulait enseigner la sociologie.

Il avait découvert cette matière au Lycée, au hasard d’un cours d’économie, et y avait rapidement pris goût. La discipline lui parut d’emblée originale et intrigante, bien éloignée des cours trop normés que le Lycée servait habituellement à ses élèves. La sociologie offrait en effet une grille de lecture du monde directement applicable. L’observation et l’expérimentation en étaient les principaux fondements et, avec un peu d’entraînement, n’importe qui pouvait faire de la sociologie.

C’est ainsi qu’Antoine, adolescent solitaire et réservé, fit de tout son entourage un terrain d’observation. Les disputes de ses parents, les caprices de sa sœur ou les amourettes de ses camarades de classe étaient pour lui autant d’objets d’enquête et d’analyse.

La plupart des êtres humains évoluait dans leur environnement social sans jamais se préoccuper des normes qui le régissait. Pour Antoine, le fait de se dire bonjour, de respecter un plan de table dans une salle de cours, de s’arrêter à un feu rouge ou de rouler à une vitesse limitée étaient autant d’indices qui, pour le sociologue, disaient beaucoup sur une société. Il fut bientôt passionné – « obsédé » selon ses parents – par les règles et interactions sociales.

Après la lecture des penseurs fondateurs de la matière, de Durkheim à Bourdieu, Antoine s’intéressa à des auteurs plus spécialisés, lisant toujours pour son plaisir sans jamais s’imaginer qu’il pût en faire un jour son métier. Il n’y avait pas d’exemples autour de lui, de proches ou d’amis s’étant consacré à la recherche. Et, du peu qu’il avait vu en Licence, la vie d’un enseignant en Université n’avait rien de réjouissant.

Pourtant, après avoir expérimenté les limites du quotidien d’un traducteur, il se décida à franchir la minuscule réserve psychologique qui le séparait de son rêve. Il sollicita des entretiens avec des enseignants en Licence qui, tous, l’enjoignirent à postuler directement en Master. Les vocations étaient rares et il disposait, de toutes évidences, des connaissances suffisantes pour s’épargner les premières années d’étude.

C’est ainsi qu’il fut accepté, au terme d’une procédure d’admission expéditive, à s’inscrire en Master de Sociologie à Paris I. Si le contenu des cours – lire des textes – ne le perturba pas, il dut faire un réel effort pour acquérir les réflexes de la recherche et comprendre exactement en quoi consistait un mémoire.

Sa bonne volonté et ses dispositions pour la matière furent payantes : à l’issue de son année de Master, l’Université lui accorda une bourse doctorale pour poursuivre ses travaux en thèse. Le Professeur Allman encadrait ses recherches, qui portaient sur la sociologie du discours politique et son influence sur l’organisation interne des grandes entreprises. Il pouvait ainsi toucher à la linguistique et aux sciences de management tout en restant dans son domaine de prédilection.

Antoine avait l’intuition que la parole des dirigeants, plus encore que leurs actions concrètes, pouvait influencer le monde professionnel. Il n’était pas le premier à envisager ce lien mais, à l’heure où les personnalités politiques avaient tendance à s’approprier le jargon des managers, il lui avait paru intéressant de l’interroger sous un nouvel angle. Selon lui, les mêmes structures se répétaient, dès lors qu’un enjeu de pouvoir et de domination était en jeu.

Il ne comptait plus ses heures à éplucher les discours, interventions et mêmes tweets anodins des responsables politiques. Tout ou presque lui paraissait source d’interprétation et d’exégèse. Il mettait ces paroles en parallèle des propos supposés inspirants que l’on pouvait trouver un peu partout sur les réseaux sociaux. Alors que le discours du pouvoir présentait d’évidentes similarités, il y avait un écart très net entre l’image de bonheur au travail que le XXIe siècle s’évertuait à colporter et le discours toujours alarmiste des responsables politiques, qui rappelaient que la crise n’était jamais loin et que seule leur action déterminée pourrait empêcher de graves périls.

Le thème de la séance portait sur la psychologie des foules, un cours facile qu’il connaissait quasiment par cœur et qu’il se réservait pour les fins de semestre. Enseignant attentif, il tenait compte de la fatigue de ses étudiants et leur ménageait les cours sans difficulté pour la fin de l’année. Au mois d’Avril, tous saturaient d’informations et la plupart commençait à s’angoisser à l’approche des partiels. Il était tout bonnement inutile, voire franchement sadique, de tenter d’ajouter des couches de savoir à ce moment de l’année universitaire.

Gustave Le Bon avait inventé et, pour ainsi dire, cerné le concept de psychologie des foules. Selon lui, une foule était bien plus que la somme des individus qui la composait, il s’agissait d’une entité en soi possédant sa propre logique, dépourvue de rationalité. Une foule pouvait devenir aussi puissante que dangereuse et ce n’était pas sans raison que Le Bon, à son corps défendant, avait inspiré les plus grands dictateurs du XXe siècle. Les défilés processionnaires des nazis à Nuremberg permettaient aux participants de se sentir appartenir à un tout puissant. La masse était performative : en se donnant à voir, elle se mettait à exister.

Une lecture plus contemporaine du texte était également possible. La société occidentale possédait encore quelques rites collectifs : matchs de football, concerts, journal télévisé…qui avaient perdu leur dimension belliciste mais n’en influençaient pas moins la psychologie des agents. Quiconque s’était retrouvé à une heure de pointe dans le métro ou à une sortie de stade savait ce qu’était une foule : un amas sans conscience, aussi puissant qu’imprévisible. Pourtant, malgré les exemples du passé et une meilleure éducation des individus, il était certainement encore possible de fanatiser les masses, en utilisant des outils bien plus pernicieux.

Les candidats aux fonctions politiques le savaient d’ailleurs très bien : l’heure n’était plus aux rassemblements dans des centres de convention mais à la propagation et à l’évangélisation par les réseaux sociaux. Whatsapp demeurait pour ça l’outil par excellence ; les groupes se créaient en fonction des affinités, les informations étaient faciles à relayer et, surtout, tout s’effectuait en privé. Les rumeurs pouvaient enfler rapidement sans qu’aucun journaliste ou factchecker n’ait même l’idée qu’elles existaient.

Les informations, vérifiées ou non, circulaient donc maintenant sans contrôle et certaines, au caractère extrêmement anxiogène, pouvait entraîner des réactions démesurées. N’avait-on pas vu un honnête homme attaquer une pizzeria, convaincu par les réseaux sociaux qu’il y démantèlerait un réseau pédophile ?

La masse avait changé de forme et les rassemblements se faisaient maintenant par groupes et sous-groupes sur les réseaux sociaux. Les défilés s’avéraient désormais moins puissants que les partages, transferts, tweets et retweets.

A l’issue du cours, deux élèves s’attardèrent pour demander des précisions à Antoine. Le parallèle entre Nuremberg et Whatsapp les avaient laissés un peu perplexes. Jamais ils ne s’étaient imaginés ainsi facilement exposés à la manipulation.

Antoine les trouva un peu naïfs, les exemples ne manquaient pas, de désinformations de masse ayant entraîné des bouleversements politiques ou économiques. Le phénomène de la rumeur n’avait rien de récent et les nouvelles technologies n’avaient fait qu’amplifier un des plus vieux travers de l’Homme.

A défaut d’avoir rassuré ses deux élèves, Antoine leur donna suffisamment de références pour qu’ils se construisent leur propre opinion.

Son cours terminé, il put rejoindre Marc, son collègue chercheur en Sciences politiques, pour un café. La perspective ne l’enchantait pas tellement, les « pauses » passées entre collègues n’ayant jamais rien de très divertissant. C’était la plupart du temps une occasion d’échanger sur les avancements respectifs des thèses, de se rassurer pour celui qui était un peu avance – ou simplement dans les temps – et de paniquer encore davantage pour ceux, très majoritaires, qui n’étaient pas dans les délais prévus. Antoine savait parfaitement que son planning de lectures n’était pas respecté et il n’avait aucune envie qu’on le lui rappelle, même insidieusement.

S’il acceptait encore de voir Marc, c’était parce qu’il le savait bien plus en retard que lui. C’était également, mais de façon bien moins fondamentale, parce que ce dernier le considérait comme un ami.

Antoine et Marc se connaissaient depuis le Master. Ils n’avaient pas suivi le même cursus mais avaient pour point commun d’avoir été les deux seuls à obtenir une bourse en doctorat en 2017. Marc semblait considérer que ce simple hasard était suffisant pour créer une amitié. Ce n’était pas quelqu’un de désagréable et il offrait des cafés ou des bières assez facilement. Mais il ne pouvait s’empêcher de développer des théories paranoïaques et complotistes sur quasiment tous types de sujet : le doyen de l’Université travaillait « bien entendu » pour les services secrets, les bureaux des chercheurs étaient mis sur écoute et son propre appartement était, selon ses dires, régulièrement fouillé par des puissances aussi dangereuses qu’indéfinies.

Personne ne comprenait vraiment par quel miracle il était parvenu à décrocher une bourse. Ses articles tenaient plus du délire conspirationniste que de la production scientifique et les étudiants fuyaient massivement ses cours. A l’époque du Master, il fut sobrement surnommé le « taré », surnom qui lui collait encore à la peau parmi ses collègues et l’administration.

L’Université avait rassemblé, sous la vaste appellation de Sciences sociales, la sociologie, l’économie et les sciences politiques. De ce fait, Antoine et Marc qui travaillaient sur des sujets radicalement différents, appartenaient au même département de recherche. Antoine se serait sans regrets épargné cette relation de « collègues » qui les unissaient.

Le café fut vite expédié sans qu’Antoine ne comprît grand-chose du lien « évident » que Marc avait tenté d’établir entre le terrorisme et les Conseils d’administration du CAC40. Une chose était certaine : Marc ne semblait pas avoir pris trop d’avance sur sa thèse.

*

Entre deux gorgées de café, Marion tapotait sur son téléphone portable. Le dimanche matin était, de loin, le jour le plus calme de sa semaine mais elle recevait tout de même quelques mails « pour infos » qu’elle n’osait pas ignorer. La plupart provenait directement de Thierry, le Directeur de cabinet de la Ministre. Heureusement, il était très professionnel et ses messages, même lus dans un demi-sommeil, demeuraient toujours clairs et « opérationnels » comme on disant dans l’équipe.

Il s’agissait essentiellement de brèves, de tweets et de posts de l’opposition, qui critiquaient sans surprise l’action de la majorité en place. Les municipales battaient leur plein, et tous les candidats se sentaient tenus, par l’un des secrets de la démocratie représentative, de détruire les idées des autres.

Les projecteurs médiatiques étaient, pour l’heure, davantage braqués sur les candidats aux élections que sur les ministres ce qui laissait un peu de répit aux membres de cabinets ministériels. Marion savait que, compte tenu des enjeux, les journalistes écriraient, ces prochains jours, bien plus sur les batailles pour conquérir Paris, Marseille ou Toulouse que sur les arcanes fragiles de la réforme de la sécurité sociale, qui serait annoncée d’ici peu.

Elle savourait cette trêve, qu’elle devinait de courte durée. Sitôt les municipales terminées, et peut-être même dès l’entre-deux tours, tout le travail mené sur cette réforme polémique allait être livré en pâture et critiqué par les chroniqueurs et experts d’un jour.

En attendant ce moment de rush, elle se reposait et regardait d’un œil un peu amusé les messages de Thierry. Toujours sarcastique, il aimait assortir ses envois de commentaires cinglants, parfois franchement hilarants. Il était préférable que le ton fût léger ; Marion aurait de toute façon été incapable de rentrer dans des considérations trop techniques. Elle était certes réveillée mais après cinq heures de sommeil et beaucoup d’alcool ingéré, elle n’avait pas les idées parfaitement claires.

La nuit avait été courte. Avec deux copines de Lycée, elle avait vidé plusieurs bouteilles de rosé au Pavillon Puebla, idéalement niché au milieu des Buttes-Chaumont. Elles avaient ensuite accompagné des rencontres d’un soir dans un bar – ou peut-être était-ce une boîte de nuit ? – pour continuer à boire et danser un peu. Elle avait un peu embrassé un de ses compagnons de beuverie mais ne l’avait pas suivi chez lui, ce qu’il lui avait sans doute proposé. Sa mémoire flanchait un peu et quelques détails lui échappaient mais de l’essentiel elle était certaine : elle avait fini la soirée chez elle tranquillement. L’époque où l’on se réveille chez un inconnu, la tête encore trop alcoolisée et le cœur vacillant, était pour elle révolue.

Marion s’était installée dans le XIXe arrondissement à son retour du Niger, après trois ans de mission pour Médecins sans frontières. Elle n’avait pas vraiment eu le temps de se soucier du quartier, ni même de l’appartement. Thierry lui avait proposé un poste de conseillère en communication auprès de la Ministre, une offre impossible à refuser. Il lui avait fallu trouver rapidement un logement.

Deux ans plus tard, les affiches du précédent locataire étaient toujours là. Elle n’avait nullement personnalisé son espace vital, par manque de temps aussi bien que par indifférence. Elle savait qu’elle ne vivrait pas là éternellement et ne voyait pas l’intérêt de consacrer une quelconque forme d’énergie à aménager un endroit qu’elle finirait par quitter. Ce petit 35m² Avenue Secrétan était ainsi voué à ne garder aucune trace de son passage.

Travailler auprès d’une ministre exigeait une disponibilité quasi-permanente et même les dimanches ne permettaient pas une totale déconnexion. Elle qui n’avait jamais été une acharnée de travail s’étonnait d’ailleurs de tenir ce rythme.

Mais l’objectif en valait la peine, elle travaillait au cœur du pouvoir et pouvait espérer une promotion significative après son passage en cab. Côtoyer les ministres accélérait sensiblement une carrière et elle serait autorisée, à l’issue de son expérience en Ministère, à ambitionner de hautes fonctions dans une ONG.

C’était ce qui la motivait à accepter des horaires larges et une pression permanente. Même si Thierry n’avait rien du Dircab tyrannique, il savait lui confier suffisamment de travail pour que les soirées débordent sur les nuits et les semaines sur les week-ends. Elle était certainement épuisée, à ce stade, mais ne s’en rendait plus vraiment compte. Toutes les têtes qu’elle côtoyait présentaient le même teint grisâtre, trahissant autant le manque de repos que de soleil.

*

Les citoyens du XXIe siècle pouvaient obtenir sur leurs amis, leurs collègues ou même leurs dirigeants tout un tas d’informations plus ou moins vérifiées, allant du patrimoine au régime alimentaire. Cette masse de données à laquelle n’avait jamais eu accès les générations précédentes n’était pas sans poser problème. L’ère de la communication s’avérait être avant tout celle de la désinformation, de l’intox et de la fake news. N’importe qui disposant d’une connexion à Internet et d’un peu d’imagination pouvait, en quelques minutes, rédiger un article et le partager au monde. Si la plupart de ces lignes de texte se perdaient dans le big data, certaines, pourtant, parvenaient à se propager, à devenir virales et à contaminer les esprits. L’honnête citoyen, rarement ciblé, ne s’en préoccupait pas et se contentait de relayer les contenus lui paraissant digne de récolter des pouces verts, des cœurs ou des « j’aime ».

Pour les personnalités publiques, filtrer les informations les concernant pouvait tourner à l’obsession. Les femmes et hommes politiques, en particulier, tenus par des enjeux de réélection, veillaient scrupuleusement à ce qu’aucune mention négative ne soit accolée à leur nom. La probité était imposée et le moindre écart sévèrement sanctionné. Pourtant, presque tous les responsables en place avaient des « casseroles » susceptibles de les envoyer aux oubliettes de la scène publique. L’exigence d’honnêteté se confondait ainsi avec les meilleures prédispositions pour la dissimulation.

Dans ce contexte, les services de communication avaient acquis un rôle stratégique. Souvent délégués à des millenials ne dépassant pas la trentaine, les postes de « Conseiller en communication », de « Community Manager » ou de « Speech Writer » prenaient de plus en plus de place, dans les cabinets ministériels comme dans les entreprises. On attendait de ces jeunes gens une veille permanente et une réactivité immédiate. Il ne fallait surtout pas laisser l’avantage à l’adversaire, il fallait réagir. Chaque camp suivant le même modèle, une surenchère de déclaration s’accumulait, ne laissant aucune place à l’analyse réfléchie. Le fond et la forme se mêlaient et s’annulaient, les smartphones clignotaient d’alertes et de notifications, l’esprit curieux saturait d’informations inutiles et ne parvenait plus à trier le bon grain de l’ivraie.

On aurait pu espérer de ministres davantage de discernement. Mais se taire, au XXIe siècle, c’était mourir. La Ministre Raimbourg, malgré toutes ses qualités techniques, n’échappait pas à cet écueil ; elle était encore suffisamment jeune pour bien comprendre l’importance des réseaux sociaux. Marion était ainsi régulièrement sollicitée pour relayer une déclaration ou donner des bribes d’informations sur des projets de loi à venir. Le secteur de la Santé étant particulièrement sensible, il fallait ménager les annonces, donner des informations bien ajustées pour éviter les attaques. Etre trop précis, c’était s’exposer au reproche en « technocratie », ne pas l’être c’était prendre le risque de passer pour un incompétent.

A ce titre, le poste de Ministre de la Santé était l’un des plus difficiles et des plus instables. Parce que les médecins constituaient une corporation unie et puissante mais également en raison du poids de la fonction publique hospitalière : appréciée de la population, soumise à des cadences infernales et terriblement mal payée.

Tous les partis s’accordaient pour dire que le système de la Sécurité sociale « à la française » était à bout de souffle : le personnel hospitalier ne pouvait plus travailler davantage et les problématiques s’accumulaient dans une société vieillissante et de plus en plus dépendante. Les dépenses augmentaient alors que les recettes stagnaient. La réforme était inévitable mais il fallait peser chaque mot : tous les citoyens français se sentaient préoccupés par l’avenir et le devenir du modèle. Fustigé pour son coût de fonctionnement astronomique, il était également admiré : la société française tirait une fierté certaine à l’idée de contribuer à un système qui les soignait tous, équitablement, efficacement et gratuitement.

Le Gouvernement, d’inspiration libérale, avait promis avant même d’arriver au pouvoir une réforme en profondeur de la sécu. Trois ans après les élections, le moment était venu de s’attaquer au symbole de l’Etat-Providence français, avec tous les risques politiques sous-jacents.

Inès Raimbourg, la Ministre de la Santé, travaillait depuis des mois sur cette réforme. Tous les membres du cabinet étaient mobilisés sur ce projet de loi qui coûterait certainement son poste à la Ministre et partant, à tous les membres du cabinet. Mais l’enjeu était important et tous étaient convaincus que, pour sauver la Sécurité sociale, il fallait la réformer de fond en comble.

Paradoxalement, la fonction publique hospitalière n’était même pas le partenaire le plus dur en négociation. Bien que représentés par de puissants syndicats, les infirmières et infirmiers n’avaient pas la force de frappe économique des laboratoires pharmaceutiques ni l’influence politique et morale des médecins. Ces blocs étaient traversés de divers courants, aux intérêts parfois divergents. Parvenir à un accord avec un secteur embauchant plus d’un million de personnes et pesant des dizaines de milliards d’euros constituait un défi presque insensé. Les routards de la politique le savaient, qui évitaient soigneusement de s’aventurer au Ministère de la Santé ; Il n’y avait là-bas rien à récolter hormis beaucoup d’heures de négociations dans le vide et de potentielles déflagrations médiatiques.

*

Dès la fin du premier semestre de 4ème année, les élèves du Master Affaires publiques de Sciences Po Paris les plus motivés entraient en ébullition pour décrocher l’un des prestigieux stages proposés au Conseil d’Etat. Ce stage, soufflait-on dans les couloirs de la rue Saint-Guillaume, était le moyen le plus sûr de réussir le concours de l’ENA. Les meilleurs élèves se positionnaient très rapidement et rivalisaient de flagornerie auprès de leurs enseignants de Droit public, espérant obtenir un peu d’aide de leur part.

A l’époque, Marion était bonne élève mais ne figurait pas parmi les têtes de classe. Elle avait déposé sa candidature pour ce fameux stage mais n’espérait pas grand-chose, elle ne pouvait se distinguer ni par ses résultats ni par ses expériences professionnelles, limitées à quelques extras de serveuse pendant les vacances scolaires. Elle ne disposait d’aucun appui familial, son ascendance ne comptant aucun énarque ou haut fonctionnaire.

Ce fut donc avec une réelle surprise qu’elle reçut un mail lui proposant un entretien, dans les locaux du Conseil d’Etat. Son dossier n’était peut-être pas très lourd mais avait visiblement suffi pour accéder à l’oral, exercice qui s’avéra plus facile pour Marion qui présentait bien et avait malgré tout plus de connaissances en Droit public qu’elle ne voulait bien se l’avouer. Sympathique, dynamique et doté d’un solide sens de la réparti, elle convainquit le jury de lui proposer un stage de six mois au sein de la plus haute juridiction administrative de France.

Elle ne pouvait certainement pas imaginer, à l’époque, que ce stage allait conditionner une bonne partie de sa carrière professionnelle. Notamment du fait de Thierry Harbageot, son référent, avec qui elle avait immédiatement sympathisé malgré leurs trente années de différence. L’écart ne se faisait toutefois pas trop sentir. Contrairement à ceux qui, à son âge, avaient réussi, Harbageot n’arborait pas une cinquantaine conquérante. Homosexuel célibataire et mal assumé, il partageait en réalité plus d’interrogations sur la vie amoureuse avec Marion qu’avec ses collègues mariés, pères et indifférents aux questions du cœur.

Harbageot n’avait pas le profil type du Conseiller d’Etat. Il n’avait pas de réseau, n’aspirait pas à exercer une quelconque influence et ne manifestait aucune ambition particulière. Ses collègues de promotion qui avait rejoint le Palais Royal  rêvaient de cabinets ministériels ou de postes grassement rémunérés en entreprise. La plupart, d’ailleurs, ne restait pas très longtemps au Conseil d’Etat, ne voyant cette étape que comme un tremplin aussi efficace que temporaire. Lui se satisfaisait parfaitement de ses fonctions et il aurait passé, avec un sincère plaisir, l’intégralité de sa carrière en tant que juge administratif.

Il faisait partie de ces passionnés qui avaient rejoint la haute fonction publique par réel intérêt pour le service de l’Etat. Personne dans sa famille n’avait bien compris son choix. Les Harbageot étaient des notables de Metz, commerçants depuis des générations, à la fortune confortable. La famille comptait bien quelques médecins ou avocats mais certainement pas de fonctionnaires. D’ailleurs, le jeune Thierry avait mis du temps avant de rejoindre le secteur public. Il avait d’abord, sur vive insistance de son père, étudié à HEC qui le mènerait, espérait-on, à la direction d’une entreprise du CAC 40. Il aurait d’ailleurs certainement pu y arriver mais le dépaysement du campus et ses premiers émois amoureux l’avaient décidé à s’affranchir des impératifs familiaux. Il avait préparé l’ENA secrètement et n’avait avoué sa démarche à ses parents qu’une fois son intégration garantie. Sans obtenir de réelles félicitations, on ne lui avait pas opposé la condamnation qu’il craignait. L’ENA offrait sans doute encore suffisamment de prestige pour que des petits bourgeois de province puissent s’en satisfaire et faire bonne figure en société.

Thierry avait pris Marion sous son aile assez rapidement. Il avait remarqué en elle une appréciable fraîcheur lorsqu’elle se baladait dans les couloirs. Toujours souriante, elle ne dissimulait pourtant pas une ironie acerbe qui la protégeait de ceux qui pouvaient la croire naïve. Il n’en fallu pas beaucoup plus pour qu’Harbageot la considère comme une potentielle amie.

La plupart des stagiaires reçus au Conseil d’Etat était, selon lui, beaucoup trop respectueux des institutions et de leurs aînés. Ils contribuaient sans le savoir, et surtout sans le vouloir, à la sclérose d’une administration qui se refermait sur elle-même et n’avait plus qu’une vue parcellaire des débats de société. C’était grâce aux gentils insolents comme Marion que le droit public français pourrait se rapprocher de ses citoyens.

Harbageot faisait partie de ceux qui plaidaient pour écouter davantage ces stagiaires. Certes, tous n’étaient pas des juristes émérites. A vrai dire, peu d’entre eux possédait une connaissance réellement satisfaisante du droit administratif. Mais ils avaient tous la tête bien faite et appartenait à une génération désireuse de rompre avec les usages de leurs aînés.

Conscients des dangers écologiques, sanitaires, digitaux mais également bioéthiques, ils étaient prêts à envisager différemment la société et à abandonner certains de leurs privilèges qui abîmaient le monde. Lors d’un déjeuner, Marion avait impressionné Thierry en lui expliquant qu’elle était parfaitement disposée à ne plus jamais prendre l’avion de sa vie si la préservation de l’environnement en dépendait. Elle exposait une radicalité dont il n’avait jamais eu l’écho auparavant.

Le XXIe siècle n’avait pas régler la question des famines et des inégalités mais avait apporté une nouvelle question : l’Homme pouvait-il continuer à vivre comme il le faisait ? N’était-il pas en train de saper les moyens mêmes de sa propre subsistance ? Marion, et selon elle beaucoup de gens de sa génération, étaient prêts à renoncer à une part non négligeable de leurs satisfactions personnelles pour le bien commun.

Loin de la voir comme une jeune idéaliste éloignée des réalités, Harbageot considérait avec le plus grand intérêt les préoccupations de Marion qu’il se fit siennes assez vite. Elle l’impressionnait et l’inspirait.

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