Août 2021

En France, un an après le début de l’épidémie, le nombre de décès s’élevait très exactement à 15 567 902. Près d’un quart de la population avait péri, avec des différences notables selon les zones : les villes avaient été très durement touchées du fait de la concentration d’habitants. A Marseille, Lyon ou Strasbourg, le taux de décès frôlait les 50%. A Paris, le nombre de morts était de 787 567.

Ces chiffres augmentaient chaque jour mais de façon discontinue. La peste menait son rythme propre, frappant par grands coups, avant de ralentir, comme pour se reposer, pour mieux tuer quelques jours plus tard.

Plus aucune censure ou artifice de communication ne pouvait maintenant dissimuler la réalité de la catastrophe. Il suffisait d’ouvrir sa fenêtre pour voir des corps enveloppés sur les trottoirs, partout, ou pour apercevoir des camions fonçant vers les crematoriums qui crachaient leurs fumées jours et nuits.  

La peste était allée trop vite, les hommes ne pouvaient plus lutter et beaucoup s’étaient isolés et cachés pour espérer survivre. Les plus effrayés étaient ceux qui n’avaient pas encore été contaminés. Ils étaient particulièrement vulnérables – et le savaient – et veillaient à limiter au maximum leurs interactions avec le monde. Des familles et des amis se retrouvaient séparés à jamais par le confinement et la peur.

Comme Antoine, certains avaient pourtant survécu sans que personne ne parvienne bien à l’expliquer. La guérison demeurait aussi aléatoire que définitive, entraînant des comportements variables. Certains culpabilisaient, allant même parfois jusqu’à se suicider, d’autres, plus nombreux, s’investissaient sans retenue dans les corps de volontaires de la Protection publique afin d’aider comme ils le pouvaient.

Leur rôle était maintenant primordial et c’étaient eux qui portaient à bout de bras ce qu’il restait de la société. Il leur fallait gérer le présent, dramatique, mais également l’après. Car, l’humanité, malgré l’épreuve, n’allait pas disparaitre et il fallait d’ores et déjà poser les bases d’une nouvelle société.

Les derniers Hommes œuvraient de façon plus ou moins ouverte à la construction de ce futur monde. Leurs liens avec la Protection publique étaient extrêmement forts et les deux entités s’alimentaient mutuellement : aux derniers Hommes la tâche de développer une base idéologique forte, capable de rassembler les survivants, à la Protection publique d’assurer les services du quotidien et les bases de l’Etat de demain.

Le socle de références communes entre les survivants demeurait, pourtant, assez mince. De fait, l’isolement et le fonctionnement autonome des Citadelles avaient engendré des différences notoires entre les nombreux groupements de survivants. Certaines entendaient suivre les préceptes exacts de religions lointaines, d’autres adoptaient des modes de vie collectivistes, d’inspiration plus ou moins libertaires. On retrouvait partout, pourtant, une base lexicale similaire où chacun s’appelait frère ou sœur et distinguait les miraculés des sursitaires, ceux qui n’avaient pas – encore – été contaminés. Pour le reste, l’organisation du quotidien variait grandement. Dans les grandes villes, on tentait de maintenir au mieux un semblant d’administration, ressemblant à ce qui se faisait avant l’épidémie. Dans certaines Citadelles, en revanche, on pouvait vivre de façon quasiment néolithique, dans un rejet total de ce qui avait causé la perte des Hommes.

Un jour, peut-être, tous ces gens allaient vivre de nouveau ensemble. Ou peut-être plus jamais. L’avenir restait une notion vague, conditionnée à la fin de l’épidémie.

*

On ne comptait plus les malades molestés et les morts détroussés. Les richesses restées sans propriétaires attiraient inévitablement les plus téméraires et les moins scrupuleux. On disait que certains enfants achevaient leurs parents, que des cadavres de pestiférés étaient laissés délibérément sur des pas de portes ; on accusait indifféremment son ancien ami de cannibalisme ou de cambriolage.

Les humains perdaient leur âme en même temps que leur société. Ils essayaient de survivre et n’étaient dissuadés par aucune mesquinerie.

Antoine avait également, à son niveau, un peu profité du chaos. Grâce à ses liens avec les volontaires, il s’était constitué une solide réserve de vivres – principalement des conserves – et d’anxiolytiques. Il n’avait pas vraiment de quoi culpabiliser, il se servait sur les parts des morts, qui jamais ne réclameraient leur boîte de haricots.

Plus il fréquentait d’autres survivants plus il s’attachait à vivre. Le fait de ne pas être totalement seul lui laissait encore l’espoir qu’il pourrait peut-être tout recommencer lorsque l’épidémie serait terminée. C’est ce que ces hommes en combinaison orange essayaient de maintenir : ils ne se battaient pas pour sauver les hommes – pour lesquels ils ne pouvaient de toute façon rien faire – mais pour sauver la part d’humanité qu’il leur restait.

Le quotidien commençait pourtant à sérieusement se compliquer. Il faisait extrêmement chaud cet été 2021 et la sécheresse menaçait les maigres récoltes. Les Halles générales manquaient de plus en plus de nourriture et d’eau. Les volontaires voyaient bien qu’il leur était maintenant impossible de nourrir tout le monde.

Même Conférences montraient des signes d’essoufflement. L’électricité était drastiquement rationnée depuis la décision prise de fermer les centrales nucléaires, faute d’un nombre suffisant d’ingénieurs pour en assurer la sécurité, et il fallait parfois choisir entre la climatisation, Internet ou le réfrigérateur.

*

Quelque part au milieu des steppes sibériennes, les germes du désastre étaient restés endormis pendant de longs siècles. Des millénaires peut-être. Coincées dans le froid éternel, ces minuscules bactéries n’auraient jamais dû inquiéter les Hommes.

Cette peste était une cousine lointaine de Yersina Pestis que les humains connaissaient déjà très bien. Ils n’avaient en revanche jamais été confrontés à cette variante. Les chercheurs qui s’étaient rendus à Lahore avaient bien vu les différences avec Yersina et avaient même donné à cette maladie un nouveau nom : Millenium Pestis, anticipant déjà la particularité d’une bactérie dévastatrice.

Les glaces qui retenaient cette peste avaient fini par fondre. Les activités des Hommes et, surtout, leur suractivité, avaient réchauffé la planète et rendu possible la libération de ces organismes aussi microscopiques que dangereux.

Les premières victimes furent des oiseaux : des Courlis de Sibérie qui passaient leur période de reproduction en Asie du Nord-Est. Quelques milliers de spécimens avait été infectés et avaient emporté le mal avec eux, jusqu’à leur zone d’hivernage, en Asie du Sud-Est.

Des fermiers chinois et vietnamiens avaient, dès l’hiver 2020, signalé des décès massifs dans leurs troupeaux. Mais personne à l’époque n’avait soupçonné une épidémie qui pourrait décimer l’humanité. On s’était contenté d’abattre quelques têtes sans même prendre la peine de dédommager les fermiers. Les cadavres avaient été jetés dans les fleuves ou brûlés à la va vite.

C’est sans doute à ce moment que la Millenium Pestis se chercha de nouveaux hôtes : les charognards venus dévorés les carcasses infectées mais, surtout, leurs puces. Les puces étaient faciles à coloniser mais Millenium fonctionnait comme Yersinia : ellecréait des obstructions gastriques. Le minuscule appareil digestif des puces, particulièrement gêné par ces parasites, devait se soulager. A chaque fois que la puce mordait une de ses proies, elle recrachait une partie des germes qui l’infectait, diffusant Millenium en croyant s’en guérir.

C’est ainsi que la peste s’était préparée à frapper les hommes. Elle mit un peu de temps à s’acclimater à ce nouvel organisme mais, lorsqu’elle comprit son système immunitaire, elle ne connut plus aucune limite. Les humains n’avaient jamais été confrontés à cette bactérie et n’avaient jamais créé de défense contre elle.

La rapidité de la propagation avait surpris tout le monde, à commencer par les meilleurs chercheurs : ils n’avaient tout simplement pas réussi à comprendre à temps comment vaincre cette bactérie.

Certains – à commencer par les derniers Hommes – les accusaient même d’être directement impliqués dans le désastre. Les animaux élevés en batterie avaient été, pendant des décennies, gavés d’antibiotiques. Laboratoires pharmaceutiques et industrie agro-alimentaire avaient détourné le regard du scandale sanitaire qui s’était pourtant dessiné sous leurs yeux. Les Hommes, en mangeant de la viande, avaient ingurgité des quantités phénoménales d’antibiotiques qui avaient largement contribué à diminuer leurs propres défenses.

Une voie royale avait été tracée pour une bactérie comme Millenium Pestis qui, en plus d’une formidable capacité d’adaptation et d’une prolifération rapide, avaient pu pénétrer des organismes qui ne savaient pas la combattre.

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