Août 2020

Faute d’informations, Antoine s’inquiétait. D’autant que Paris, suivant le mouvement estival traditionnel, se vidait presque intégralement de ses habitants. Il avait refusé tous les projets de vacances qu’on lui avait proposés, voulant consacrer entièrement son été à la rédaction de sa thèse. Il avait même, après une certaine hésitation, refusé d’accompagner Marion dans le Luberon, ce qu’il regrettait maintenant sincèrement. Passer du temps avec elle ne l’aurait en rien contraint et l’aurait certainement empêché de focaliser son esprit sur la bronchite vietnamienne. Il n’osait pas en parler à Marion au téléphone mais il commençait à sérieusement redouter la pandémie.

Il n’était pas le seul à s’inquiéter – ce qui d’ailleurs ne le rassurait absolument pas. Un collectif nommé « Care 2020 » avait vu le jour en Suède courant Juillet. Constatant l’essor de la bronchite en Asie, Care2020 entendait sensibiliser les gouvernements occidentaux en général, et européens en particulier, pour mettre en place une politique sanitaire adaptée. Le mouvement était ouvert, pour ne pas dire dispersé, et regroupait des sensibilités très différentes. Le socle commun de revendications reposait toutefois sur l’exigence de transparence des politiques sanitaires.

Le creux de l’été permit à Care2020 de bénéficier d’un bon relais dans les Journaux TV et sur les réseaux sociaux. Paradoxalement, le collectif essaima bien plus rapidement que la maladie : en moins d’une semaine, une centaine de pages Facebook ouvrirent pour organiser des rassemblements un peu partout en Europe.

La page Facebook « Care2020 – Paris » comptait près de 20 000 membres et prévoyait une manifestation Place de la République le Samedi 2 Août à 14h. La page était très active et les membres postaient des contenus variés, visiblement non-filtrés par les administrateurs. On y pointait l’incompétence globale de la classe politique. Beaucoup de messages et pseudo-articles portaient sur le refus du Quai d’Orsay de déconseiller les déplacements touristiques au Vietnam. Des milliers de Français passaient leurs vacances là-bas, s’exposant dangereusement à une maladie mortelle et sans remède connu. Pour les plus virulents, le Gouvernement français s’était ainsi rendu coupable d’assassinats, en ne retenant pas ses ressortissants au prétexte de préserver la bonne entente avec les puissances asiatiques.

Sur les conseils de Marc, Antoine suivait la page Facebook de plusieurs rassemblements français et étrangers, tant qu’il pouvait en comprendre la langue. Les contenus se ressemblaient très fortement et traduisaient une même angoisse : celle de ne pas être protégé par ses dirigeants. Le XXe siècle avait cru viscéralement en la démocratie et en ses bienfaits, le XXIe siècle voyait ses insuffisances voire ses dangers. Les dirigeants n’étaient que des Hommes, aussi limités que leurs électeurs. On ne pouvait rien espérer d’eux, il fallait donc s’organiser par soi-même.

C’était ce qu’entendait faire Care2020 : si les responsables politiques ne prenaient pas la mesure des exigences citoyennes après la journée du 2 Août il faudrait passer à « d’autres types d’actions ». Le contenu de cette alternative restait mystérieux mais l’on devinait sans peine une certaine détermination à la violence. Souffrir dans un monde inégalitaire était déjà bien suffisant pour ne pas avoir, en plus, à y mourir précocement et douloureusement. Beaucoup étaient prêts à verser le sang pour préserver le leur et celui de leur famille.

Antoine se prit d’intérêt pour ce mouvement qui lui permettait d’appréhender – un peu – la réalité d’une pandémie qui restait encore loin de la France. Il consacrait ses pauses à la lecture des centaines de posts quotidiens laissés sur les différentes pages. Les informations n’étaient ni triées ni hiérarchisées, tout arrivait en bloc : les interrogations médicales, les questions logistiques, les cris de colère, les publications comiques et les trolls se côtoyaient, aucun n’arrivant à prendre le dessus sur les autres.  

Animé par la curiosité du sociologue et un peu, sans doute, par la lassitude du thésard depuis trop longtemps enfermé chez lui, Antoine se rendit au rassemblement, à République, le 2 Août. Il arriva même une bonne demi-heure en avance pour être certain de ne rien rater de l’événement et de sa mise en place.

Il s’assit sur une sorte de banc – ou plutôt un amas de caisses en bois –  en face du Café Fluctuat, en plein milieu de la place. L’endroit lui offrait un point de vue assez panoramique et, pouvant embrasser la place d’un seul regard, il fut d’emblée surpris par le nombre de personnes présentes. Il se livra à une estimation très approximative mais considéra que l’objectif des 10 000 manifestants espéré par les organisateurs serait très largement dépassé.

Il était difficile d’établir un profil type des participants, de tous les âges et de tous les milieux sociaux. Les gens présents étaient au final assez représentatifs de ce que les publications Facebook avaient pu laisser paraître : divers et disparates. La manifestation se voulant festive et conviviale ; tout le monde, à la demande des organisateurs,  portait des vêtements aux couleurs vives et fluos.

A 14h, il était d’ores et déjà évident que l’événement était une réussite. En plus de la foule qui s’amassait, on pouvait croiser quelques personnalités, des acteurs, des journalistes venus en voisins et quelques élus de l’opposition qui entendaient bien récupérer l’événement à leur compte. Pourtant, les manifestants ne souhaitaient visiblement pas se prendre au sérieux et préféraient les slogans un peu potaches tels que « Pas d’invit pour la bronchite » ou « Microbes Go Home ». 

Pendant que les jeunes assuraient l’animation, les plus âgés distribuaient des prospectus rappelant les mesures « à mettre en œuvre immédiatement pour éviter le drame ». Il s’agissait dans un premier temps de limiter, voire d’interdire, les voyages dans les zones contaminées. Si l’épidémie venait à progresser, Care2020 proposait une réaction coordonnée de tous les pays européens en mettant en place des alternatives pour éviter les déplacements ou les rassemblements de personnes. Toutes ces idées étaient pensées comme temporaires. Dans le même temps, les Etats devaient investir massivement dans la recherche pour trouver un remède au fléau.

Des médecins et des pharmaciens animaient quant à eux des stands aux abords de la Place, expliquant quelques mesures simples qu’il était d’ores et déjà possible de mettre en place chez soi, au quotidien, pour être certain d’échapper à la maladie.

Le tout revêtait des airs de kermesse de fin du monde, les manifestants paraissant aussi préoccupés qu’éloignés de l’événement tant redouté. Car, malgré les discours alarmistes et la pression médiatique quotidienne, la bronchite vietnamienne n’avait pas atteint les pays les plus riches et ne paraissait pas en passe de le faire. La démonstration de force avait quelque chose d’excessif tant la réalité de la menace demeurait incertaine.

Antoine flânait au milieu du rassemblement. C’était une journée idéale pour rester dehors : le soleil était doux et un léger vent empêchait d’étouffer. Il n’avait pas participé à beaucoup de manifestations dans sa vie mais aucune, il en était certain, n’avait jamais été si agréable.

En milieu d’après-midi, l’ambiance se fit plus tendue. La foule grandissait, envahissant maintenant les boulevards adjacents. Les CRS, restés en retrait depuis le début du rassemblement, n’avaient visiblement pas prévu d’ouvrir tout Paris aux manifestants, qui devaient se cantonner au périmètre de la Place, jugé déjà largement suffisant par la Préfecture.

Or, sous la pression de nouveaux arrivants, la foule se densifia. Antoine put d’abord éviter les premiers nœuds d’engorgement mais se retrouva coincé au milieu de la place. La pression augmenta et l’air se raréfia. Des personnes s’évanouissaient alors que d’autres cédaient à l’attaque de panique. Il était impossible de quitter les lieux et, pour respirer un peu, Antoine – aidé d’autres manifestants – se hissa sur le toit d’un abribus.

Alors qu’il reprenait son souffle, il vit la façade en verre du magasin Habitat s’effondrer. Un mouvement de foule avait comprimé plusieurs dizaines de personnes contre les vitres, qui avaient fini par se briser, et tomber comme autant de lames tranchantes.

Le sang jaillissait maintenant sur les dalles de la Place de la République et les cris de douleur et de colère commençaient à résonner. Une rumeur parcourut la foule, désormais convaincue que la Police lui avait tiré dessus. Les CRS n’avaient pas tiré mais devait commencer à prendre conscience de leur erreur : à vouloir canaliser la foule à un seul endroit, ils avaient fini par la rendre incontrôlable. Ils reculaient maintenant, cherchant à tout prix à éviter l’altercation.

Antoine, idéalement placé du haut de son abribus, vit assez bien les premiers échauffourées. A  la hauteur du Boulevard Magenta, un groupe d’une vingtaine de jeunes gens tenta de forcer une colonne de CRS qui cherchait visiblement à évacuer vers le Canal Saint-Martin. Les projectiles les plus variés, de la chaise de terrasse au tesson de bouteille, plurent sur les forces de l’ordre qui n’avait pas anticipé le mouvement.

Une autre équipe de CRS vint en soutien de la première en difficulté, arrosant largement l’endroit de gaz lacrymogènes. Les manifestants restés en contre-bas, qui n’avaient rien vu du premier accrochage, furent surpris par les gaz et, effrayés par les bruits sourds des explosions, tentèrent de fuir chaotiquement par le Boulevard Saint-Martin. Beaucoup furent piétinés dans leur course.

Alors que les blessés s’accumulaient dans la plus grande confusion, des groupes de manifestants se préparaient à l’affrontement. On sortait les foulards et les citrons pour parer les effets des lacrymogènes et on accumulait tout le matériel de fortune qui pourrait servir pour la confrontation. Les gens n’avaient pas été vraiment fouillés avant d’arriver sur la place et certains avaient ramené des matraques, des boules de pétanques et même des pistolets de détresse. Antoine assistait à ces préparatifs depuis sa position, pour l’instant sécurisée, mais peu stratégiquement placée au milieu de la Place.

Sans doute soucieuse de calmer la situation, une jeune femme, qui était parvenue à grimper sur la Statue de la République, s’empara d’un haut-parleur dans lequel elle hurla de toutes ses forces. Elle parvint même pendant quelques instants à recouvrir le brouhaha ambiant :

«  Nous sommes réunis aujourd’hui car nous voulons que le gouvernement prenne la mesure de la gravité de la situation. Des dizaines milliers de vietnamiens, de cambodgiens, de chinois, de malais, de thaïlandais et d’indiens sont morts de la peste vietnamienne.

Nos autorités nous mentent, nous cachent la vérité mais nous, citoyens, nous sommes plus forts. Nous parlons tous les jours à nos frères qui meurent et nous savons que la situation est bien plus grave qu’on nous le dit.

Car il en va de notre survie, nous demandons aux autorités européennes de prendre les mesures qui s’imposent : suspension des liaisons aériennes avec les pays contaminés, mise en quarantaine immédiate de toute personne ayant séjourné dans un de ces pays dans les six derniers mois, fermeture totale des frontières européennes et surtout la création d’un Ministère chargé de la question.

Nous nous battrons pour survivre, car nous ne voulons pas être les derniers hommes ! »

La jeune femme continuait à parler mais une immense clameur avait soulevé la foule à l’évocation des « derniers hommes » sans qu’Antoine ne comprit bien pourquoi.

Il n’eut d’ailleurs pas vraiment la possibilité d’en savoir plus. La foule étant désormais jugée incontrôlable, les forces de l’ordre décidèrent de déverser sur la Place de la République tout ce qui leur restait de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes.

De confuse, la situation se fit rapidement chaotique. Alors que les familles et les personnes souhaitant éviter l’affrontement refluaient vers le Boulevard Voltaire, des groupes de jeunes déterminés s’attaquèrent aux barrages de police. Des gens – manifestants et forces de l’ordre – se faisaient matraquer au sol tandis que des groupes de policiers reculaient de façon assez désordonnée. Personne n’avait prévu que cette manifestation dégénère.

Les CRS refusaient catégoriquement de « libérer la place » tant que la situation n’était pas calmée. Des centaines d’enfants, pleurant sous l’effet des gaz, s’accrochaient aux bras de leurs parents sans rien comprendre de la situation.

Finalement, trois blindés équipés de canons à eau arrivèrent de la Rue du Temple. Les manifestants les plus déterminés, ceux qui décrochaient les pavés et les lançaient sur les CRS, se retrouvèrent parfaitement coincés. Les jets d’eau eurent raison des derniers agitateurs et, peu après 17h, la Place fut totalement évacuée.

*

A peine arrivé chez lui, Antoine téléphona à Marion pour lui raconter ce qu’il avait vu. Un peu choqué mais lucide, il lui fit un résumé détaillé de cette manifestation qui avait échappé à tout contrôle. Il l’implora d’oublier les réserves auxquelles elle était tenue, il fallait qu’elle lui partage toutes les informations dont elle avait connaissance concernant cette pandémie.

Comment la France pouvait-elle avoir atteint un tel niveau de psychose ? Comment pouvait-on en arriver à se confronter aux forces de l’ordre pour parer un danger qui n’était même pas encore certain ? Quelles informations lui manquait-il pour qu’il puisse comprendre ? Pourquoi parlait-on de « peste » vietnamienne et des « derniers hommes » ?

Elle dut admettre qu’elle n’en savait guère plus que lui. Elle avait vu les images à la télévision et échangé avec des collègues ; tous avaient paru extrêmement surpris des événements de l’après-midi. Il n’y avait absolument pas lieu d’être aussi effrayé : certes, la maladie progressait et tuait mais elle restait très loin de l’Europe. Rien ne laissait croire que la France serait touchée prochainement, ni même qu’elle le soit un jour.

Elle se permit tout de même un off, qu’elle avait pu deviner et recouper par les différentes informations dont elle disposait. Si la maladie tuait autant, pour l’heure, c’est parce qu’elle demeurait sans remède. Et l’absence de médicament avait une explication très simple : aucun laboratoire n’avait engagé la moindre recherche contre cette bronchite.

L’épidémie n’était pas encore assez rentable : seules des précommandes massives de médicaments pourraient permettre aux laboratoires de couvrir le prix faramineux des recherches et seuls les gouvernements des pays riches pouvaient garantir ces avances.

L’information pouvait paraître cynique mais s’avérait rassurante : tout n’avait pas encore été tenté pour contrer cette maladie.

Marion termina d’apaiser Antoine en lui énonçant les mesures prévues par le Plan d’action sanitaire – qui serait dévoilé d’ici peu. Le plan reprenait à peu près toutes les demandes de Care2020 : Distribution de kits de décontamination, Report de la rentrée scolaire, Mesures de confinement, Suspension des liaisons aériennes vers les pays les plus touchés. Il était même envisager de suspendre la saison de Ligue 1 pour éviter les rassemblements.

En dépit des propos se voulant réconfortants de Marion, Antoine avait le sentiment que quelque chose de très grave arrivait. Pourquoi ces dizaines de milliers de personnes s’étaient rassemblées à République, au cœur de l’été français, habituellement si calme ? Pourquoi les forces de l’ordre avaient-elles réagi si violemment à des provocations mineures, auxquelles elles étaient plus qu’habituées ? Et que voulait dire cette jeune femme aux propos énigmatiques et son cri rassembleur de « derniers hommes » ?

Il était possible que la France ait, une fois de plus, plié à l’hystérie collective. Mais, de ce qu’il pouvait lire dans la presse internationale, les autres pays européens faisaient face aux mêmes types de mouvements. Au Royaume-Uni, on appelait à la fermeture totale des frontières et certains demandaient même à murer le tunnel sous La Manche ; en Allemagne, aux Pays-Bas et en Belgique l’extrême-droite associait sans retenue immigration et épidémie, insinuant que pour parer l’une il fallait endiguer l’autre.

Pire encore, en Espagne et en Italie, des incendies volontaires avaient dévasté des camps de réfugiés. L’objectif était de dissuader toute personne extra-européenne de venir dans l’Union. Accueillir des réfugiés de guerre paraissait déjà à peine tolérable, il était inenvisageable – en plus – d’ouvrir les bras à des gens malades.

Cette actualité angoissante n’était que partiellement rapportée par les médias. Les violences en fin de manifestation auxquelles Antoine avait assisté avaient bien fait l’objet de quelques minutes de traitement, en fin de journal, mais rien n’avait été dit sur les causes profondes du rassemblement ni même sur ses exigences.

En milieu de semaine, les événements du samedi étaient d’ores et déjà oubliés. Antoine put reprendre la rédaction de sa thèse et ne suivait désormais plus que lointainement la page Care2020 – Paris. Il continuait tout de même d’y jeter un œil car le collectif fournissait, grâce à ses nombreuses ramifications et réseaux, un bulletin quotidien du nombre de victimes.

A la fin de l’été 2020, alors que les Français achevaient paisiblement leurs vacances, 30 000 Vietnamiens étaient officiellement morts de la pandémie, de même que 15 000 Thaïlandais, 8 000 Cambodgiens et 2 000 Hongkongais. Pékin refusait de confirmer le nombre de 100 000 victimes chinoises que les ONG avançaient. L’Inde et le Brésil admettaient quant à eux « plusieurs centaines de cas ».

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