2023

En France, en 2023, on comptait très exactement 5,2 millions d’habitants, soit 8% de la population pré-épidémie. Après deux ans ponctués de pics et de baisses de mortalité, la peste avait fini par cesser de tuer les Hommes. Elle avait cessé, aussi mystérieusement qu’elle avait commencé, après avoir emporté près de 95% des êtres humains sur Terre.

De vastes zones du monde demeuraient maintenant inhabitées, des métropoles tentaculaires, que rien ne semblaient pouvoir arrêter, s’étaient intégralement vidées. La nature reprenait ses droits, ou plutôt cessait d’être contrainte, et les immeubles en béton se recouvraient de plantes.

Lorsque les circonstances le permirent, Paris fut réinvestie. Les premiers à revenir durent d’abord nettoyer la ville, quartier par quartier, rue par rue. En quelques mois, tout avait pourri ou proliféré anarchiquement. Mais les derniers hommes, motivés par le fait d’avoir survécu, récupérèrent rapidement la ville.

Paris fut déclarée Citadelle Eternelle, au même titre que les principales grandes villes d’Europe : Madrid, Londres, Rome, Francfort, Budapest et bien d’autres. Il ne s’agissait plus vraiment de capitales, les Etats avaient disparu en même temps que leurs habitants. Mais ces villes regroupaient presque tous les habitants du continent. Plus personne ne voulait vivre trop loin d’un hôpital et les campagnes n’étaient considérées comme sûres.

Cette nouvelle organisation entraîna de profonds changements administratifs : les frontières n’ayant plus lieu d’être, on ne se sentait plus « Français » ou « Polonais » mais avant tout « dernier Homme ». Le plus important n’était pas tellement de savoir sur quelle petite surface de la Terre l’aléa avait fait naître un individu mais qu’il ait survécu à la peste.

Il s’agissait maintenant du point central de l’Histoire et l’on racontait sa vie en précisant toujours avant ou après l’épidémie.

La « mondialisation » tant vantée au XXIe siècle n’était plus : Internet n’était plus accessible qu’à un petit nombre de personnes et uniquement pour discuter de ravitaillement ou de logistique. Le réseau ferroviaire ne servait plus que pour le transport de nourritures et de matières premières. Quelques avions volaient encore mais si rarement que le passage d’une strie blanche dans le ciel était vécue comme un réel événement.

Les voitures personnelles n’étaient plus autorisées : les derniers Hommes les considéraient comme des vestiges du monde malade. Elles étaient selon eux le symbole d’une société coupée de la nature, trop rapide et individualiste. Quelques taxis et bus électriques circulaient mais, la plupart du temps, les déplacements se faisaient à vélo ou à pied.

Ces nouvelles habitudes s’étaient ancrées si rapidement qu’on rigolait, maintenant, lorsque l’on s’imaginait que l’on avait pu être bloqués dans un embouteillage.

Il n’y avait plus assez de monde pour habiter tous les immeubles de la ville et, partant, peu d’incitations à les entretenir. Une décision aussi simple que radicale fut donc prise pour éviter les effondrements : lorsqu’un immeuble menaçait ruine, il était rasé. Cela permettait de faire un peu d’espace pour les nombreuses coopératives agricoles de quartiers, les Eden, qui s’étaient développés. On se nourrissait du potager d’en bas, en s’évitant les déplacements et les pesticides.  

La Protection publique, seule entité publique ayant survécu à l’épidémie gérait à peu près tous les aspects de la vie quotidienne de l’attribution des logements à l’affectation professionnelle. Il ne s’agissait pas d’un parti politique mais d’une méta-administration sans tête. Personne ne savait ce qu’était devenu Guillaume Signan, on le disait suicidé ou retiré des affaire du monde, culpabilisant de ne pas avoir réussi sa mission.

Une des obsessions de cette nouvelle société était de s’assurer que la peste – ou l’une de ses mutations – ne reviendrait pas. Pour cela, les rues étaient décontaminées en permanence par des petits robots qui aspergeaient des produits désinfectants. Ce que la population comptait encore de scientifiques était affecté à la recherche pour trouver des médicaments efficaces et, idéalement, un vaccin. Car malgré la bonne humeur et la sérénité apparente des derniers Hommes, tous craignaient une nouvelle vague de la maladie qui serait, cette fois, fatale à tous.

Ceux qui n’avaient pas les compétences pour la recherche scientifique étaient affectés à d’autres tâches de reconstruction, selon les besoins. Les grandes entreprises n’existaient plus et la plupart des métiers avaient disparu. Seuls comptaient maintenant les fondamentaux nécessaires à faire vivre les Hommes.

Plus personne n’avait envie de s’épuiser au travail. Les journées étaient principalement consacrées aux plaisirs simples de la vie : s’occuper de ses enfants, parler avec ses amis, marcher en respirant l’air pur, s’émerveiller d’un oiseau quittant sa branche ou d’une fleur s’agitant mollement dans la brise.

Les derniers Hommes vivaient dans un état inconnu jusqu’à maintenant, un mélange de profonde dépression et d’envie de profiter de chaque instant de la vie. Il n’était plus possible de les contraindre, de les forcer ou de leur imposer quoi que ce soit. Ils avaient vaincu la mort et plus rien ne pouvait les effrayer. Tous, aussi, vivaient dans le souvenir de leurs nombreux proches disparus. Pour beaucoup, ils étaient les seuls survivants de leur cercle social.

Les Citadelles avaient permis les rapprochements. Ce fut d’ailleurs leur unique fonction, elles n’avaient ni empêché ni endigué l’épidémie et beaucoup des premiers camps, aux allures agréablement libertaires, avaient eux aussi été dévastés par la peste.

Comme Antoine et Lola, beaucoup de couples s’étaient formés dans les Citadelles et c’est là-bas qu’étaient nés les Phoenix, les premiers bébés après l’épidémie. Ces enfants étaient littéralement adorés, ils représentaient la vie et l’espoir pour des gens qui avaient pensé tout perdre.

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Dans la Nouvelle Société qui se créait, Antoine était en charge de la diplomatie. L’objectif était d’établir des contacts avec les autres communautés de survivants dans le Monde. Il s’agissait d’une tâche importante, notamment pour l’approvisionnement de matières premières nécessaires. Il n’était pas vraiment question de commerce mais plutôt d’échanges. Dans ce nouveau monde, plus personne ne s’intéressait à l’enrichissement matériel.

Les contacts avec l’extérieur étaient rares et difficiles. Le réseau de satellite n’avait pas été affecté par les désastres terrestres et Internet, techniquement, fonctionnait encore. Mais les câbles sous-marins étaient restés trop longtemps sans maintenance et la liaison avec certains pays était très mauvaise. Paradoxalement, il était plus facile de communiquer avec Tokyo qu’avec Le Caire.

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Antoine était l’un des rares derniers Hommes à être autorisé à voyager. Le carburant était rationné et les avions ne décollaient que pour les missions diplomatiques et pour le fret.

Il était, de ce fait, l’un des seuls à avoir une vision assez précise de ce qu’il se passait en dehors de Paris. Il avait rencontré de nombreuses communautés de survivants, principalement en Europe, afin de rétablir des contacts et des échanges. De ce qu’il avait vu, beaucoup de pays avaient vécu des phénomènes similaires à la secte des Derniers Hommes. Les Hommes, face à la catastrophe, se ressemblaient finalement beaucoup.

Les moyens pour remédier à la maladie avaient quant à eux beaucoup varié : Barcelone fut entièrement brûlée, ses habitants se répartissant en micro-communautés dans les Pyrénées. Londres fut partiellement évacuée mais certains habitants refusèrent de quitter leurs maisons, on les y laissa donc, les autres partant vivre dans les îles glacées et isolées d’Ecosse. Certaines villes, comme Munich ou Rotterdam, étaient totalement vides. Personne, semblait-il, n’y avait survécu.

Hors de l’Europe, il était parfois difficile de connaître la réalité de la situation. En Afrique, Boko Haram régnait sur un tas de cendres, le continent avait perdu plus de 98% de sa population et beaucoup s’étaient regroupés dans les généreuses et prolifiques terres agricoles, du Sénégal au Nigéria. Antoine ne s’y était pas encore rendu mais projetait de le faire prochainement. Il y serait certainement bien accueilli, Boko Haram n’avait plus d’hostilité particulière contre les non-musulmans et considérait comme « bénis » tous ceux qui avaient survécu à la peste.

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Si les distinctions sociales tendaient à s’effacer, deux catégories existaient encore : les survivants, qui avait attrapé la peste et avaient survécu et les protégés qui n’avaient pas été contaminés. Aucun droit particulier ne s’attachait à cette nuance mais, dans les faits, les survivants étaient souvent bien plus marqués psychologiquement : ils avaient vu leur fin de très près et se considéraient dans une zone transitoire, qui n’était plus vraiment la vie et pas encore la mort.

La Protection publique suivait des très près les plus fragiles : beaucoup se suicidaient, incapables d’assumer leur survie. Or l’humanité ne pouvait plus se permettre de perdre davantage de ses membres et il fallait protéger tout le monde. Des réunions de suivi étaient régulièrement organisées pour échanger et apaiser. On abreuvait de Xanax ceux qui n’arrivaient pas à relever la tête. Il fallait « avancer » comme le répétaient en permanence les slogans à la télé. « Avançons ensemble », « Laissons le passé derrière » ou encore « La force de l’avenir » étaient des phrases matraquées partout, dans les médias, sur les murs, dans les écoles.

Symbole de cette foi nécessaire dans le futur, on entama la construction d’une structure géante à La Défense, sur l’Esplanade. Les entreprises ayant cessé leurs activités, le lieu était désert. On avait donc décidé de dresser une œuvre immense, démesurée, en hommage à tous les disparus. Il s’agissait d’une sorte de spirale de près de 700 mètres de haut sur laquelle seraient gravés les noms des plus de 60 millions de morts français. L’ouvrage était encore en construction et ne serait pas terminé avant de nombreuses années : les matériaux autant que la main d’œuvre étant extrêmement difficiles à trouver.

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Antoine vivait dans un bel appartement avec Lola non loin de République. Ce magnifique 250m² leur avait été attribué par la Protection publique, qui gérait l’immense parc immobilier à sa disposition. Les critères d’attribution reposaient sur la taille du foyer et le nombre de personnes à charge. En moyenne, on comptait 70m² par personne, parfois plus. Sur ce point de vue, au moins, les derniers Hommes vivaient bien plus confortablement qu’avant l’épidémie. De plus, il n’était plus question de loyers, de charges ou d’emprunt. Les logements, comme la nourriture, étaient considérés comme nécessaires et, donc, gratuits.

Il devait se rendre en Chine, pour aller découvrir cette méga-forteresse en construction, censée accueillir à elle seule les 50 millions de survivants de l’Empire du Milieu. Alors que Lola dormait encore, il se prépara tranquillement. Il avait encore largement le temps avant qu’on ne vienne le chercher pour aller à Roissy. De là, il prendrait le seul avion prévu au décollage ce jour-là et, après des escales à Berlin, Moscou, Istanbul, Delhi et Bangkok, arriverait à Shanghai trois jours plus tard.

Une fois sa valise prête, il embrassa sa fille qui dormait encore et Lola qui, elle, émergeait à peine. Sa deuxième grossesse la fatiguait énormément.

Il se pencha du haut de son grand balcon pour voir si son chauffeur était arrivé. Paris était silencieuse, le soleil n’était pas encore chaud et la journée s’annonçait extrêmement agréable.

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